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Correcteur : une association souligne les qualités du métier pour le sauver

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L'Association des Correcteurs de langue française (ACLF) veut fédérer et représenter tous les types de correcteurs, travailleurs à domicile (TAD) ou non
L'Association des Correcteurs de langue française (ACLF) veut fédérer et représenter tous les types de correcteurs, travailleurs à domicile (TAD) ou non
© Maxppp - Laurence Mouton / AltoPress

Entretien. Pour beaucoup, un correcteur n'est plus qu'automatique, informatique. Mais, en France, quelques centaines de personnes exercent encore ce métier de l'ombre qui souvent intrigue. Et une toute jeune association est bien décidée à le préserver. Parole à sa présidente.

Les correcteurs sont de moins en moins nombreux, en particulier dans la presse, peu connus du grand public, et actuellement en partie divisés pour une différence de statut (de tradition CDI mais poussés à l'autoentrepreneuriat). De ces fragilités est née le 17 mars dernier l'Association des correcteurs de langue française (ACLF). Solène Bouton la préside. Depuis quinze ans rédactrice, assistante d'édition et correctrice, elle l'a fondée avec une vingtaine de membres.

Quelle est votre définition de ce métier aujourd'hui ?

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C'est un métier assez peu connu et on ne comprend pas forcément ce qu'il recouvre. On n'en perçoit pas toute l'étendue. On peut sentir un peu de perplexité dans les yeux de nos interlocuteurs à l'époque où l'on a des correcteurs d'orthographe automatiques dans tous les logiciels, jusque dans nos logiciels de messagerie. Correcteur, c'est beaucoup plus que ça. En général d'ailleurs, les gens qui découvrent le métier parce qu'ils sont amenés à avoir un texte corrigé se rendent compte que non seulement nous corrigeons les fautes, mais que nous corrigeons aussi le fond. 

Nous comprenons le texte que nous lisons ! ;) Et nous faisons en sorte qu'il soit publiable, lisible et il peut souvent en plus en ressortir enrichi, parce que l'on aura relevé, ici une contradiction, là une répétition. On ne se borne certainement pas simplement à décoquiller ou à enlever des fautes de syntaxe.

Il y a un aspect méconnu du grand public, mais cela fait partie du métier puisque par définition, si le correcteur a bien fait son travail on n'a pas à en entendre parler. C'est quand on voit une faute que l'on se dit : ah, mais qu'a fait le correcteur ?!

Avec votre association, vous souhaitez réhumaniser votre métier ?

Oui. J'ai reçu une formation de "lecteur correcteur" dans l'école historique Formacom (disparue en 2015). Un correcteur est un lecteur avant tout. Il est le premier, après l'éditeur, à prendre connaissance du texte et à le lire. Cela veut dire le comprendre. C'est certainement cette lecture globale, intelligente et sensible d'un texte que les correcteurs automatiques ont encore un peu de mal à faire et qu'ils ne feront jamais aussi bien qu'un humain. 

Ensuite, nous avons toujours en tête le fait que ce texte sera donné à lire à quelqu'un d'autre et nous le rendons lisible en respectant tous les codes de l'écrit : l'orthographe et la syntaxe, bien sûr, mais aussi une fluidité et une richesse de vocabulaire. L'éditeur est là pour faire le tampon, mais quand le travail se passe bien, les auteurs peuvent être très reconnaissants aux correcteurs d'avoir permis à leur texte d'être ciselé jusqu'au bout.

Nous voulons défendre cette qualité de l'écrit à un moment où l'écrit est très facile, présent partout grâce à internet et aux smartphones notamment.

Les membres réunis le 17 mars à Paris pour l’assemblée générale constitutive de l’Association des correcteurs de langue française, avec en bas, au milieu, foulard bleu, Solène Bouton
Les membres réunis le 17 mars à Paris pour l’assemblée générale constitutive de l’Association des correcteurs de langue française, avec en bas, au milieu, foulard bleu, Solène Bouton

Il s'agit aussi d'éclairer les professionnels ?

Oui, parce que c'est une étape de plus en plus négligée, ou en tout cas qui peut être amenée à être minimisée, à être un peu oubliée. Il y a de moins en moins d'étapes de correction dans l'édition. Avant, il y avait trois passages en correction. Aujourd'hui, on est souvent à deux, quand c'est bien, et plutôt à un.

Il est important pour la chaîne du livre en général de se rappeler que cette étape est essentielle. Je pense notamment aux jeunes professionnels qui arrivent aujourd'hui dans des maisons d'édition, pour qu'ils sachent. Il faut donc que l'on montre que la correction existe et que nous existons. Nous ne sommes pas juste des correcteurs automatiques. Cela n'a rien à voir.

Et dans la presse ?

C'est la même tendance, avec des secrétaires de rédaction auxquels on demande de s'occuper de la correction. Et avec des services de correction qui ont disparu de quasiment tous les journaux.

Cette "négligence" actuelle repose sur des arguments économiques ?

L'argument économique est effectivement le plus souvent mis en avant. Même s'il n'est pas forcément assumé, il est là. D'autant que le correcteur se retrouve un peu à la fin. C'est la dernière étape, en bout de chaîne. Donc en termes de calendrier, c'est toujours un peu délicat de faire corriger, alors que l'on a hâte d'envoyer le livre à l'imprimerie. Et en termes de budget, c'est une ligne que l'on aimerait voir parfois sauter. C'est celui dont on croit pouvoir se passer. Alors que l'on sait que l'on ne peut pas se passer de l'imprimeur par exemple, ou pas encore. Mais cela n'est pas sans risques. 

On nous dit aussi dans certains cas que, voilà, ce texte là est "propre". Il est vrai qu'en fonction des auteurs des textes demandent plus ou moins d'intervention. 

Cela s'est traduit dans l'évolution du nombre de correcteurs en France ?

Il y en a plusieurs centaines, j'imagine. L'Agence régionale du livre de la région PACA a été la seule, je crois, à faire une étude sur le sujet et 60 correcteurs avaient été dénombrés. Mais je ne pourrais pas vous donner de chiffres précis, je ne crois pas qu'ils existent. C'est aussi un peu pour cela que nous avons cette envie de nous fédérer : pour nous compter et continuer d'exister. Dans l'édition, il existe encore des correcteurs, mais certainement beaucoup moins nombreux. Et il y a une situation particulière pour l'édition car la convention collective veut qu'ils soient salariés, à domicile (TAD : travailleur à domicile). Mais aujourd'hui ce n'est pas forcément respecté : on demande aux correcteurs d'être à leur compte. Notre association est également née de ce contexte un peu tendu en matière d'emploi où l'on pourrait voir les correcteurs salariés renvoyés dos à dos avec les indépendants. Nous voulons réunir les deux pour défendre une activité, un métier à part. 

Vous iriez jusqu'à dire que le métier est en danger ?

Oui, je pense, certainement. Il suffit de voir la presse aujourd'hui, où c'est un métier en voie d'extinction. On peut sans être trop alarmiste parler d'une forme de danger. C'est pour cela qu'il faut nous faire connaître. D'autant que les vocations ne manquent pas ! Le problème est plutôt de trouver du travail ensuite et d'en vivre, parce que l'offre est plus limitée.  

Vous envisagez de rédiger une charte pour mieux vous faire connaître

Oui. Cela permettra là aussi de se fédérer. On exerce ce métier de façon assez isolée, donc cela fait plaisir de mettre des têtes sur nos confrères et consoeurs et de voir comment ils travaillent. Et cette charte représente aussi quelque chose à partager : les valeurs, les principes d'un métier. Elle permettra d'en redéfinir les contours. Le texte reste à rédiger mais je pense pour notre professionnalisme aux signes que nous utilisons et que les maquettistes et les éditeurs connaissent. Par exemple pour supprimer une lettre : là où quelqu'un qui n'est pas correcteur va mettre une croix, nous, nous allons nous contenter de mettre une barre oblique sur cette lettre et de reporter en marge notre correction avec un signe appelé le "deleatur" pour supprimer la lettre. Ce n'est pas sorcier, mais c'est un outil, un code, un langage propre à la profession et un gage de précision.

Se souvenir de ce que nous avons en commun et de ce qui fait le fond du métier est aussi notre but. L'idée de cette association est de pouvoir donner des espaces de rassemblement, de convivialité, et d'échanges d'idées, d'informations, de formations. A l'origine, quand les correcteurs étaient ensemble dans les services de correction, ils pouvaient s'interroger les uns les autres. Aujourd'hui, chacun étant seul dans son coin, il est difficile de retrouver cette solidarité. Pourtant, nous y tendons un peu tous pour avancer et voir ensemble que la langue évolue.

Et quelles réactions avez-vous eu depuis la création de votre association ?

D'abord, j'avais organisé il y a un an à Nantes avec un petit groupe de correcteurs et Mobilis une journée professionnelle. Et nous avions senti au nombre de participants que le sujet était assez porteur : pour une journée qui sur d'autres sujets rassemblait une soixantaine de personnes, on avait dû arrêter les inscriptions à 130 personnes. C'est aussi ce rendez-vous qui a abouti à l'association.

Depuis quinze jours, je reçois régulièrement des mails de correcteurs qui se disent intéressés. Et l'on sent dans la presse un intérêt, lié aussi aux revendications actuelles des correcteurs à domicile (TAD).  

C'est un métier qui interroge, qui intéresse, en tout cas, parce que méconnu, et parce que les Français sont assez attachés à leur langue en plus, donc nous pouvons attirer la sympathie. Et puis, on a tellement peu parlé de ce métier pendant longtemps qu'il y a un petit effet de nouveauté.  

Pour le public, cela se fera aussi par le biais d'invitations. Nous avons déjà reçu une invitation à prendre la parole dans un festival littéraire, ce dont nous nous réjouissons. Je pense que l'association va aussi devenir un interlocuteur pour les gens.