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Corrida, "barbare" ou "sacrée" ? Un débat vieux comme Louis XIV

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Le torero espagnol Ivan Fandino lors de la corrida du 17 juin à Aire-sur-l’Adour, où il a été tué
Le torero espagnol Ivan Fandino lors de la corrida du 17 juin à Aire-sur-l’Adour, où il a été tué
© AFP - IROZ GAIZKA

[PREVIOUSLY] Le torero espagnol Fandiño est mort le 17 juin, encorné par un taureau lors d'une corrida dans les Landes. Son décès a beaucoup fait bruisser la toile, réactivant le (violent) face à face entre pro et anti-corrida. En France, l'histoire prouve que la tauromachie a toujours effarouché.

Il est mort à l'hôpital le samedi 17 juin, après avoir été encorné par un taureau dans les Landes... Le décès du torero espagnol Ivan Fandiño a beaucoup fait réagir, notamment sur les réseaux sociaux (où des photos ont circulé), réactivant le face à face antre pro et anti-tauromachie. Un affrontement souvent très véhément, et ancien, à en croire Jean-Paul Duviols, agrégé d'espagnol et professeur émérite de l’université de Paris IV-Sorbonne, co-auteur de l'ouvrage Des Taureaux et des Hommes (Presses de l'université Paris-Sorbonne, 1999). Entretien, émaillé de témoignages de gens de lettres ayant voyagé en Espagne depuis le XVIIe siècle, glanés par Jean-Paul Duviols.

De quand date l'opposition à la corrida en France ?

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"Les origines sont lointaines, elles datent du XVIIe siècle, de l'époque de Louis XIV. C'est par les rares voyageurs que l'on a des nouvelles. On doit le tout premier témoignage à Antoine de Brunel, avec un texte un peu connu des hispanisants, qui est de 1655... Et puis surtout, on a des témoignages d'ambassadeurs, tous des nobles : Madame d'Aulnoy, le marquis de Villars... Tous ces gens voient une corrida qui n'est pas celle que l'on voit aujourd'hui. C'est une fête de taureaux qui dure toute la journée, et ce n'est que vers la fin de la journée qu'il y a vraiment un combat. Ce sont des nobles, des gens à cheval, qui montrent leur courage face au taureau. Le peuple y assiste, certains ont des couteaux et l'utilisent au passage... c'est assez terrible ! Au XVIIe siècle, c'est très négatif. C'est perçu comme un affrontement entre civilisation et barbarie :

Pour moi, je suis surprise que, dans un royaume où les Rois portent le nom de catholiques, l'on souffre un divertissement si barbare. Je sais bien qu'il est fort ancien, puisqu'il vient des Maures; mais il me semble qu'il devrait être tout à fait aboli, aussi bien que plusieurs autres coutumes qu'ils tiennent de ces infidèles. La comtesse d'Aulnoy, Voyage en Espagne, 1679

Portrait de Marie-Catherine Le Jumel de Barnevilles, comtesse d'Aulnoy, XVIIIe siècle
Portrait de Marie-Catherine Le Jumel de Barnevilles, comtesse d'Aulnoy, XVIIIe siècle
- Domaine public

Un autre témoignage, c'est Bernardin Martin, qui n'est pas très connu, mais qui dit des choses intéressantes de ce point de vue :

L'envie que témoigne cette nation de tuer ces animaux est incroyable. Si par hasard la pauvre bête passe près des échafauds, ils la percent de mille coups d'épées, et lorsqu'elle est abattue, c'est à qui lui donnera des coups de sabre qui aura de sa queue et de ses parties honteuses qu'ils emportent dans leurs mouchoirs, les faisant voir comme un triomphe et comme une marque de quelque fameuse victoire. Bernardin Martin, Voyages faits en divers temps en Espagne, en Portugal, en Allemagne, en France et ailleurs..., 1699

C'est une des rares fois où on entend un appitoiement sur "la pauvre bête". C'est extrêmement négatif, et c'était un spectacle qui ne devait pas être effectivement très délicat. Au premier siècle, on a ce genre de réflexions et de témoignages.

Au XVIIIe siècle, la corrida évolue... est-elle toujours regardée d'un si mauvais œil ?

Portrait du Matador Pedro Romero
Portrait du Matador Pedro Romero
- Francisco de Goya / Domaine public, Wikipédia

J'avais trouvé un texte original d'un Suisse qui s'appelle Emmanuel Witz, et que j'avais publié pour la première fois, qui est le premier traité de tauromachie, en 1750. A partir de cette date, la corrida va s'organiser. Il y aura à la fois des gens à cheval, qui se battront avec des lances contre les taureaux, et aussi des gens à pied. Et c'est la corrida à pied qui va ensuite rester, surtout au XIXe siècle, où il y aura des vedettes. Les premiers ce sont Pedro Romero, Pepe Hillio, qui a écrit un traité de tauromachie, etc. Donc ça devient "un art", ce qui est tout à fait différent. C'est à la fois un art et un spectacle. Malgré tout, au XVIIIe siècle, il y a toujours aussi des oppositions, comme en témoignent ces écrits du marquis de Langle :

Je vivrais mille ans, j’y penserais tous les jours, et jamais je ne pourrais concevoir ce qu’on trouve d’attachant et de superbe à ces affreux combats : tout y est révolte, les tauroyeurs font horreurs et les taureaux font pitié. Un homme est de pierre, si ses yeux ne se remplissent pas d’eau en regardant douze ou quinze assassins tuer, de sang froid, une malheureuse bête [...] et les femmes qui tremblent à la chute d'une feuille, des femmes à qui la piqûre d'une épine, d'une abeille, d'un moucheron, arrache des larmes [...], assistent à ces combats. Marquis de Langle, Voyage de Figaro en Espagne, 1784

A la corrida, XIXe siècle
A la corrida, XIXe siècle
- Albert Lynch / Domaine public, Wikipédia

À ce moment-là déjà, la corrida était pratiquement un spectacle installé. Alors qu'au XVIIe siècle, ça se passait souvent sur des places improvisées, comme la Plaza Mayor, à Madrid, qui était fermée. La première arène en dur, le premier bâtiment, où les gens peuvent s’asseoir, date de 1754 ; c'est à Madrid.

Puis le XIXe siècle, est celui de l'époque romantique, avec les écrits d'écrivains fascinés par la corrida, comme Gautier, Mallarmé, Mérimée...?

Les arènes de Nîmes au XIXe siècle
Les arènes de Nîmes au XIXe siècle
- Domaine public

Oui, il y a un texte célèbre de Théophile Gautier, qui a été repris et critiqué :

L’on a dit et répété de toutes parts que le goût des courses de taureaux se perdait en Espagne, et que la civilisation les ferait bientôt disparaître ; si la civilisation fait cela, ce sera tant pis pour elle, car une course de taureaux est un des plus beaux spectacles que l’homme puisse imaginer ; mais ce jour-là n’est pas encore arrivé, et les écrivains sensibles qui disent le contraire n’ont qu’à se transporter un lundi, entre quatre et cinq heures, à la porte d’Alcala, pour se convaincre que le goût de ce féroce divertissement n’est pas encore près de se perdre. J'avoue que pour ma part, j'avais le cœur serré comme par une main invisible, les tempes me sifflaient et des sueurs chaudes et froides me passaient dans le dos. C'est une des plus fortes émotions que j'aie jamais éprouvées. Théophile Gautier, Voyage en Espagne, 1859

Il y a un autre texte d'un personnage très connu, Edgard Quinet, mais dont personne ne sait qu'il a fait un texte sur l'Espagne, qui s'appelle Mes vacances en Espagne et qui date de 1846. Il y écrit : "Jamais songe ne m'a porté si rapidement aux deux extrémités de l'infini."

Et je vous donne le dernier argument, qui est celui de Mérimée :

Le seul argument que l’on n’ose présenter, et qui serait pourtant sans réplique, c’est que, cruel ou non, ce spectacle est si intéressant, si attachant, produit des émotions si puissantes, qu’on ne peut y renoncer lorsqu’on a résisté à l’effet de la première séance. Les étrangers, qui n’entrent dans le cirque la première fois qu’avec une certaine horreur, et seulement afin de s’acquitter en conscience des devoirs de voyageur, les étrangers, dis-je, se passionnent bientôt pour les courses de taureaux autant que les Espagnols eux-mêmes. Prosper Mérimée, Lettres adressées d’Espagne au directeur de la Revue de Paris, 1831

En même temps, les critiques continuent. C'est seulement un groupe d'écrivains romantiques. Les autres voyageurs sont extrêmement négatifs, ils considèrent que c'est une boucherie, que c'est scandaleux... Mais, c'est dans la psychologie des peuples, on l'attribue aussi au "caractère" des Espagnols. C'est aussi négatif dans la mesure où entre la France et l'Espagne, les relations étaient assez difficiles, surtout depuis l'invasion napoléonienne. On dénonce plus "l'Espagnol" que la souffrance de l'animal. Comme Fouillée, à la toute fin du XIXe siècle :

Entretenue jadis par le spectacle de l'autodafé, leur dureté [des Espagnols] l'est, aujourd'hui encore, par l'éducation de courses de taureaux. Quelques âmes naïves, à la suite d'Edgar Quinet, se sont persuadées que ces jeux contribuaient à la persistance de l'énergie espagnole, comme si la cruauté et l'énergie étaient identiques. Ce que ces spectacles contribuent à maintenir, c'est simplement la barbarie. Alfred Fouillée, Revue des deux mondes, 1899

Le divertissement espagnols planche extraite des Taureaux de Bordeaux, 1824-1825
Le divertissement espagnols planche extraite des Taureaux de Bordeaux, 1824-1825
- Francisco de Goya / Domaine public, Wikipédia

C'est intéressant parce que Fouillée a écrit Esquisse psychologique des peuples européens. C'est l'idée de la psychologie des peuples, où on finissait par dire : "Les Espagnols sont fiers, sanguinaires, les Allemands sont obéissants, organisés, etc.". Voyez, cette psychologie qui reste d'ailleurs beaucoup dans les esprits, qui est une espèce de définition facile, évidemment...

Après ce moment romantique, il y aura toujours cette opposition, ce qui est encore actuellement tout à fait en pointe. On parle effectivement de spectacle épouvantable, la Catalogne a supprimé les courses de taureaux, etc. Vous savez qu'à l'époque de Philippe II [XVIe siècle, NDLR], on voulait supprimer les courses de taureaux. Il avait même donné un édit pour les supprimer, mais ça n'a pas été fait.

Pour terminer, est-ce qu'on peut parler de l'entre-deux guerres, avec Montherlant qui a voulu "sacraliser" la course de taureaux ?

Montherlant était ami de tous les torero, comme Picasso, ou Hemingway qui a été l'ami de Luis Miguel Dominguin, de Antonio Ordóñez, etc. Evidemment, on peut dire qu'à ce moment-là, c'était l'époque franquiste, qui a favorisé la corrida et les courses de taureaux pour que les gens soient occupés. "Panem et circenses", les jeux du cirque... Les vedettes sont devenues des personnages spéciaux. Manolete par exemple, qui a été tué en 1947 et qui est devenu une espèce de martyr, d'image de la perfection tauromachique etc.

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Certains disaient que porter un jugement moral leur était difficile, et leur jugement était de toute évidence de plaisir esthétique. Pour Picasso par exemple, c'était une source d'inspiration très forte, et il n'y a pas que lui... si on regarde la corrida comme source esthétique pour la peinture, la sculpture, etc. évidemment c'est très important."

En mai 1991, France Culture rediffusait, dans Radio archives, une interview de 1959 de Pablo Picasso à la corrida de Vallauris, sur fond de fanfare tauromachique :

Pablo Picasso à la corrida de Vallauris, en 1959_Radio archives

7 min

Pablo Picasso serre la main des torero Jose Montero and Luis Marca. Vallauris, août 1954
Pablo Picasso serre la main des torero Jose Montero and Luis Marca. Vallauris, août 1954
© AFP - JEAN MEUNIER / INTERCONTINENTALE

Quant à Hemingway, notre chaîne se penchait sur l'évocation, dans son oeuvre, de la violence et de la corrida. C'était en août 2011, dans l'émission "Grandes traversées : Ernest Hemingway à la vie à la mort" :

Ernest Hemingway à la vie à la mort_Grandes traversées, 18/08/2011

1h 00

Enfin, pour clore cette chronologie, nous proposons à votre réécoute une dernière archive : un Concordance des temps de juillet 2012, consacré à la tauromachie et intitulé : "Corrida, pour où contre, passionnément". L'historien Eric Baratay y expliquait notamment qu'au XXe siècle, on avait inventé des origines antiques, voire préhistoriques à la corrida, rattachée (de façon erronée) au culte de Mithra, un culte du soleil, par l'écrivain Montherlant : "Montherlant va aussi faire une liaison entre le culte de Mithra et le christianisme. Le christianisme populaire, le christianisme espagnol qu’il découvre dans les années 1920, est un christianisme païen pour lui, et dans ce paganisme il y a une grande partie du culture de Mithra. Et dans son esprit, la corrida, même moderne, peut servir à revivifier le christianisme."

Corrida, pour ou contre, passionnément_Concordance des temps, 14/07/2012

59 min

Fresque représentant Mithra tuant un taureau
Fresque représentant Mithra tuant un taureau
- Domaine public, Wikipédia