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"Cosmogonies" : conjurer le flou autour des arts contemporains africains ?

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 Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
- ©Marc Domage

Exposer les arts contemporains africains dans un musée à Montpellier paraît de bon augure, au nom de l'ouverture sur le monde à l'heure de la post-mondialisation... Mais à travers "Cosmogonies", tous les enjeux de l'exposition de l'art contemporain africain en Europe se posent.

On peut ces jours-ci observer à Montpellier, dans les salles d’exposition du MO.CO., musée d'art contemporain dont les murs habituellement blancs sont flanqués de liserés jaune vif, une sélection importante d’œuvres appartenant à la Fondation Zinsou, rassemblées sous le nom de "Cosmogonies" pour une exposition de photographies, de sculptures et de peintures contemporaines. Pour orienter le visiteur parmi ces œuvres, n'ayant, a priori, en commun que le seul fait qu'elles soient collectionnées par la même fondation, se dessine un parcours en plusieurs salles, mimant une genèse en 7 étapes qui sont autant de thèmes : les alphabets et les codes, les identités et mémoires, l'importance de la pose et de la mise en scène, les légendes et symboles, la distance critique, la métamorphose, et enfin, manière de lier les deux continents dans un seul lieu, une production in-situ d'Aïcha Snoussi.

 Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
- ©Marc Domage

Une Fondation-musée pour l'art contemporain en Afrique

La Fondation Zinsou accueille, collectionne, finance des artistes dans plusieurs pays en Afrique et expose ses collections au Bénin depuis juin 2005. Elle est pilotée par l’historienne de l’art franco-béninoise Marie-Cécile Zinsou, dirigeant les collections et expositions depuis toujours, alors "qu’il n’y avait pas de lieu pour voir la création contemporaine, ni au Bénin, ni au Togo, ni au Burkina Faso, ni au Nigéria" à l'époque. Les artistes exposés à Montpellier sont de nationalités et de générations différentes : les œuvres de Malick Sidibé et Cyprien Tokoudagba côtoient celles de Chéri Samba, permettant de saisir des tendances au fil de plusieurs décennies, de mieux comprendre un bain culturel méconnu en France. Car l’exposition dévoile un paysage artistique contemporain africain qu’on ne connaît que très peu en Europe.

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Musée Zinsou, Ouidah, Bénin
Musée Zinsou, Ouidah, Bénin
© AFP - Charles Placide Tossou

L'art africain, la morale européenne

Les œuvres d'art issues du continent africain sont affaires de traditions et de rites et rituels ancestraux, primitifs, incarnés par les masques et les statuettes. Idée reçue répandue, tant de grandes expositions comme "Magiciens de la terre" au Centre Georges Pompidou et à la Villette à Paris, commençaient tout juste à défricher, en 1989, l’art contemporain extra-européen dans l’esprit de nombreux Français. Un esprit occidental souvent pétri, comme l’explique l’historien de l’art Philippe Dagen dans son ouvrage Primitivismes : une invention moderne (2019), de stéréotypes hérités des temps coloniaux, déterminant un "jugement de goût, un phénomène d’aveuglement idéologique" entretenu depuis le XVIIIe et le XIXe siècles, puis au XXe siècle avec les spoliations d'objets, empêchant le visiteur d’exposition de comprendre, d’analyser et de regarder rigoureusement les œuvres.

Ce qui explique que le terme "d'art africain" ait longtemps été galvaudé en Europe, renvoyant à un imaginaire de la tradition et du primitif fantasmé comme proche de la préhistoire — o n a affirmé que "l'homme africain" n'était pas encore entré dans l'histoire. C'est ignorer que les peuples d'Afrique faisaient déjà histoire bien avant la colonisation, le Bénin étant par exemple un pays où l'iconographie des victoires militaires, du panthéon divin et des récits fondateurs, se trouve représentée en fresques et bas-reliefs dans les palais, à Abomey par exemple, où les palais sont inscrits au patrimoine mondial de l'humanité par l’ UNESCO. Ceci traduit le fait que l'Europe, qui ne connaissait ni les fonctions, ni l'histoire des pays en question, n'ait pendant longtemps pas su regarder, ou même voir un grand nombre d'objets et d’œuvres. En ce sens, "l'art contemporain africain" n'est pas une catégorie de style ou un type d'objet, mais un champ disciplinaire particulier, qui exige des savoirs lui étant propres, et un cadre interprétatif bien précis, d'après le critique d'art et poète Okwui Enwezor. Ce sont ces connaissances spécifiques qu'apporte la Fondation Zinsou au MO.CO. 

Il y a un jugement moral, et probablement esthétique, à l’égard des œuvres [dites] d’art primitif au moment où elles apparaissent en Europe au début du XXe siècle. Ce jugement tient au fait qu’on ne sait pas les regarder. Le fait que des artistes importants s’y intéressent [comme Pablo Picasso, Guillaume Apollinaire], et qu’un marché de l’art s’organise autour de ces œuvres, entraînera un changement de paradigme et une amélioration du jugement que les gens portent sur elles. Philippe Dagen, la Grande table idées, le 24 décembre 2019

 Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
- ©Marc Domage

Si l'on suit ce raisonnement, historiens de l'art et commissaires d'exposition français ne seraient pas en mesure de présenter précisément des œuvres d'art africain, d'où l'invitation du MO.CO. faite à la Fondation Zinsou, permettant de croiser les perspectives et de palier ce manque de connaissance. Lacunes soulignées par Eric de Chassey, historien de l'art et directeur de l'Institut National d'Histoire de l'Art, dans L'Art est la matière du 20 janvier 2019 sur "la question épineuse de la restitution du patrimoine africain français". Selon lui, il est important "d'envoyer des universitaires se former en Afrique, cela doit être une relation qui est à égalité, nous avons à apprendre une autre manière de faire de l’histoire de l’art et de penser le musée." 

Contexte historique : inconnu

En 2018, suite au rapport Sarr & Savoy indiquant que "que 90 % à 95 % du patrimoine africain est à l’extérieur du continent dans les grands musées", Emmanuel Macron appelait à ce que "d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique". Pour cause, se posait régulièrement la question de savoir si les pays en question, dont le Bénin, où se trouvent les lieux d’exposition de la Fondation Zinsou, disposaient ou non des moyens muséographiques permettant de recevoir et de conserver les objets qui constituent leur propre patrimoine

52 min

Nombreux étaient ceux qui pensaient qu’une politique de restitution mettrait en danger les objets, issus de ce qui se référait alors à une tradition ancestrale africaine rêvée, que seuls les musées occidentaux auraient les moyens de conserver, à la manière du projet du musée de l'Homme, devenu Quai Branly Jacques Chirac. Un musée dont la monstration des collections, éloignée de l'histoire, est aujourd'hui largement mise en question dans une perspective post-coloniale. 

Mais l'Afrique subsaharienne n'a pas découvert les logiques muséales d'exposition et de médiation au moment de la colonisation. Dès le XVIIIe siècle, toute la population dahoméenne — les habitants du Dahomey, un royaume alors situé dans le sud de l’actuel Bénin, pouvait donner son avis sur les collections royales qui leur étaient régulièrement montrées. Marie-Cécile Zinsou identifie le "XXe siècle, après les périodes de colonisation et de marxisme-léninisme", comme ayant grandement freiné la "fréquentation culturelle" des objets et œuvres d'art. Une perte de vitesse que la fondation rattrape aujourd'hui avec les espaces qu'elle a choisi d'ouvrir à Ouidah, un village de pêcheur, autrefois étape de la route des esclaves, et à Cotonou, capitale économique du Bénin.

Ce qui a été mis en œuvre dans le musée du Quai Branly, c’est une déshistoricisation des peuples du sud. C’est un musée des arts et des cultures du monde dans le sens péjoratif du terme. C’est un musée de l’exclusion, et pas de l’inclusion. Au musée de l’Homme, le projet de Rivet qui a ouvert en 1938, le thème principal était l’unité de l’Homme. Comme l’Europe est exclue, elle en devient l’instance ordonnatrice de l’ensemble des cultures du monde et, au fond, il n’y a pas de dialogues entre les cultures du sud, il n’y a de dialogue que parce que l’Europe est ordonnatrice de ces cultures du monde. Jean-Loup Amselle dans l'émission "Du Grain à moudre" intitulée " Le Quai Branly est-il un nouveau Luna Park ?" en 2007

 Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
- ©Marc Domage

Avant la muséographie, se pose aussi la question de la méconnaissance de l'histoire des royaumes africains avant le XXe, nécessaire à la compréhension des objets d'aujourd'hui. 

Une méconnaissance rendant la datation des objets conservés dans les musées européens plus que laborieuse, et influençant des réflexes d'exposition vis-à-vis des œuvres venant de ce qui fut longtemps appelé "le continent noir". À ce sujet, l'historienne de l'art Claire Bosc-Tiesse précise "qu'avant le XIXe siècle, on présente toujours une Afrique des royaumes avec ces rois africains qui gardent les sources de l’or. Après, dans le XIXe siècle, [à partir des premières campagnes de colonisation], on commence à parler des objets et d’une Afrique des ethnies. Ce qui montre bien notre biais de perception de ces identités, de ces espaces socio-politiques et la manière dont on choisit de les qualifier et de les regarder". 

La coopération comme esthétique

Dans ce contexte, la collaboration entre le MO.CO. et la Fondation Zinsou s'inscrit dans une logique tout autre, puisque le dialogue s'est tenu "d'institution à institution" affirme Christine Eyene, historienne de l'art et curatrice. Cette logique de coopération et de co-curation entre les deux institutions permet à la pédagogie, au cœur de l'ambition de la Fondation Zinsou, de transparaître. Bien que les œuvres soient exposées dans une suite de white cubes des plus classiques salle d’exposition cubique aux murs simplement peints de blanc telles qu'on les retrouve dans les musées occidentaux d'art moderne, le visiteur plonge dans la démarche de la collection : intuitive, décorrélée de logiques marchandes et tournées vers la compréhension, au plus proche, de ce que signifient les arts du présent sur le continent africain. Une connaissance précise, localisée, comme une photographie de plusieurs scènes artistiques en perpétuelle évolution. 

"Cosmogonies" est davantage une démarche de pédagogie et une expérience renouvelant le regard posé sur les œuvres d'art contemporain du Togo, du Mali, du Bénin, de Tunisie... Ce souhait de créer des expositions démocratiques, aptes à évoquer et faire connaître les artistes africains collectionnés dans le monde entier, est le fil rouge de la collection. Évoquant la première exposition de la Fondation Zinsou en 2005, présentant le travail de l'artiste Romuald Hazoumè, Marie-Cécile Zinsou disait vouloir créer "une exposition qui pourrait tenir n'importe où" (extrait du catalogue d'exposition de "Cosmogonies"). De la même manière, il semble que le travail commun entre le MO.CO. et l'institution béninoise mène à une exposition qui tient en elle-même sa propre logique : documenter, étudier, présenter et transmettre les œuvres d'art d'aujourd'hui, au-delà des habitudes et réflexes du regard français. 

L'exposition pourrait ainsi tenir partout parce qu'elle émane d'une collection dont la démarche est historique et contextuelle, suivant les artistes du continent africain depuis deux décennies, au plus proche de leurs références et processus de créations particuliers, différents de ceux connus en France. Marie-Cécile Zinsou précise par exemple que la pratique et l'exposition de l'art vidéo n'est pas commune au Bénin, puisque les coupures d’électricité rendent ces approches moins évidentes, à Ouidah par exemple. Au contraire, ce qu'on pourrait appeler des pratiques documentaires, liées à l'étude du réel comme effet à produire et élément à comprendre, sont très présentes dans la collection : scènes de la vie quotidienne, posées ou non, objets vernaculaires mis en scène, réutilisés et contextualisés, répondant aussi à l'urgence de donner à voir ce qui est occulté. La collection pourrait alors être accueillie dans n'importe quel lieu d'exposition du monde, du moment que le dialogue soit ouvert dès le début, et que la mise en espace se construise par le dialogue, dans rapport d'égal à égal, remédiant à ce que l'anthropologue et ethnologue français Jean-Loup Amselle appelle la "déshistoricisation". 

La diversité, pour ne pas dire l'hétérogénéité, des œuvres est donc logique, elle correspond à l'accompagnement de nombreux artistes, par la production, l'exposition, l'acquisition, directement sur le terrain non pas en fonction d'un goût unique, mais en réponse à l'urgence de saisir le présent à l'aide du passé. "Cosmogonies" se veut donc exposition franco-béninoise, et dépasse les stéréotypes traditionalistes et coloniaux, elle laisse place à une histoire africaine telle que la Fondation Zinsou la comprend, "se construisant sur l’existence d’un patrimoine culturel passé et présent", d'après Christine Eyene dans Réflexions sur l’art contemporain africain : fragments d’histoire, à lire dans le catalogue de l'exposition. La coopération émerge comme esthétique, et l'importance de l'histoire de l'art, en matière de relations internationales, apparaît substantielle. 

 Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
- ©Marc Domage
34 min

Passé et présent

"Cosmogonies" repose sur une plongée dans l'histoire des pays en question, ce qui permet aussi de penser l'origine des œuvres, pour enrichir et complexifier le regard occidental.

Monstration, appréciation du public, jugement esthétique, tout cela contredit un bon nombre d’idées reçues véhiculées par l’Occident sur notre rapport aux objets d’art classiques, y compris ceux qui nous ont été arrachés, et notre capacité à créer d’autres modalités d’accès ou de mise en relation du public avec son patrimoine culturel. Ces questions se posent d’autant plus qu’il s’agit ici de montrer en France une collection africaine, béninoise, empreinte de ces savoirs et pratiques historiques et contemporains. Christine Eyene, Réflexions sur l’art contemporain africain : fragments d’histoire

Car non, le MO.CO. n'aurait pas eu, seul, les moyens muséographiques, contextuels, et théoriques d'accueillir la collection de la Fondation Zinsou. C'est à partir de ce constat qu'a pu commencer le travail de dialogue pour permettre aux œuvres d'exister en France, à Montpellier, là où l'histoire de l'art africain, son régime de références esthétique et politique est largement méconnu. Ce dialogue s'instaure alors, jusque dans les œuvres, entre le passé et le présent.  

 Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
- ©Marc Domage

On a beaucoup écrit sur l’occident et son enrichissement grâce à la colonisation, on s’est moins penché sur la restriction par laquelle l’art, d’un ensemble polysémique de pratiques propres aux rituels, aux mœurs et aux besoins de communautés variées, est réduit à une activité unifiée dont les produits sont des objets échangeables, destinés à être interprétés et manipulés par des experts selon des procédures soi-disant neutres, présentées comme la condition transcendantale de l’art.                    
Ariella Azoulay, "Le pillage, la condition transcendantale de l’art moderne et les communautés de cabri", dans CATPC, sous la direction d’Eva Barois de Caevel et Els Roelandt (2017)

Un art nouveau ?

Cette tension entre les caractères individuel et collectif de l'art, évoquée par l'autrice et commissaire Ariella Azoulay et reprise par Christine Eyene dans le catalogue d'exposition, rejoint ce dialogue entre le passé et le présent. Pensons au travail de Cyprien Tokoudagba. En intégrant les dynasties royales et le panthéon des dieux anciens à une pratique contemporaine de la fresque et de la peinture, l'artiste incarne la polysémie intrinsèquement liée à l'art béninois d'aujourd'hui : imprégné de sa propre histoire, de récits collectifs, profondément bouleversé par la modernité et l'avènement de l'artiste en tant qu'individu.

 Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
Cosmogonies. Zinsou, une collection africaine - MO.CO. Montpellier Contemporain
- ©Marc Domage

Cela nous amène à repenser un peu le discours européen lié à la colonisation, qui a tendance à affirmer que l’art africain a été sauvé par les Européens, que seuls eux ont su le valoriser.                    
Marie-Cécile Zinsou, Une collection pour transmettre, catalogue de l'exposition

Les objets montrés ne sont pas le résultat de "traditions", mais plutôt des œuvres d’art qui existent dans les traductions impossibles de ce qu'est l'art en fonction des lunettes que l'on enfile pour regarder les objets. En ouvrant un dialogue, le MO.CO. et la Fondation Zinsou mettent en scène le décalage entre l'œuvre et son statut supposé d’objet, c'est-à-dire son utilité, ouvrant un champ de recherche encore peu exploré, se situant précisément entre l'Europe et l'Afrique, alors que la modernité est une réalité mondiale. 

"Cosmogonies", Zinsou, une collection africaine du 3 juillet au 10 octobre 2021, MO.CO. Hôtel des collections, 13 rue de la République 34 000 Montpellier 

27 min