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"Coup pour coup" de Marin Karmitz : quand le cinéma découvrait la vie à l'usine

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"Coup pour coup" de Marin Karmitz, sorti en mars 1972
"Coup pour coup" de Marin Karmitz, sorti en mars 1972
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Cannes 2018. Le Festival de Cannes rendait hommage à Marin Karmitz ce vendredi en projetant son film "Coup pour coup", qui racontait une grève en 1968 sous l’œil du producteur-réalisateur gauchiste. L'occasion de redécouvrir ce film à travers l'accueil que lui réserva la critique en 1972, à sa sortie.

1968, dans une usine textile quelque part dans la France industrielle, une grève démarre. Elle est spontanée, "sauvage" disait-on à l'époque, elle échappe aux leaders syndicaux. Les ouvrières s'organisent, et apprennent la politique dans le repli du mouvement. La politique sans la politique, en somme. Il s'agit de se lever contre les conditions de travail, de se rebeller contre Monsieur Boursac, le patron bien-nommé, incarnation d'un système qui humilie et qui flétrit. Il s'agit de se faire respecter autant que de se faire entendre. 

C'est le scénario du film Coup pour coup sorti au printemps 1972, moins de quatre ans après les soulèvements de mai et juin 1968. Le film est signé Marin Karmitz, membre de la Gauche prolétarienne tendance mao à l'époque, qui deviendra l'un des producteurs les plus puissants du cinéma français mais signe alors son troisième long-métrage. Ni tout à fait une fiction ni tout à fait un documentaire, le film est travaillé, discuté, ciselé avec la centaine d'ouvrières de l'usine de maroquinerie qu'il porte à l'écran. Les seules comédiens que Karmitz emploiera camperont des rôles de cadres ou de responsable syndicaux, ridiculisés vite fait bien fait en petit tailleur et cravate respectable. Toutes les ouvrières joueront leur propre rôle et il y aura quelque chose de cathartique lorsqu'à l'écran, Monsieur Boursac sera séquestré.

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Collectes dans les salles bourgeoises

En mars 1972, lorsque le film sortira dans les salles parisiennes, un ouvrier de chez Renault viendra témoigner devant les spectateurs parisiens, et une collecte sera organisée dans les cinémas en soutien aux grévistes du secteur automobile. Une collecte généreuse, témoignera une spectatrice du "Masque et la plume", en direct du studio 104, le jour de l'enregistrement de l'émission, le 11 mars 1972. L'intéressée se présente comme "une intellectuelle", et confie combien elle a pu être bouleversée à la découverte du film de Karmitz. A l'époque en effet, les reportages dans les usines étaient interdits et bon nombre de Français ignoraient au fond à quoi pouvaient ressembler les conditions de travail dans le monde ouvrier. C'est d'abord ce qui distingue ce film et lui donne son importance, souligne au cours de ce débat au "Masque et la plume" Gilles Jacob, l'un des quatre critiques invités par France Inter pour chroniquer Coup pour coup.

28 min

Saluant "un film révolutionnaire", et se réjouissant qu'il soit projeté à "des bourgeois sur les Champs-Elysées", Gilles Jacob, qui n'est pas encore le patron du Festival de Cannes qu'il rejoindra en 1978 comme délégué général, se réjouit : "Il est évident que ça va les faire réfléchir". "C’est un film gauchiste et c’est un des rares films gauchistes qui soit aussi bien fait. Les couleurs sont belles, le son est lisible, il y a un spectacle qui vous touche beaucoup", poursuit Jacob qui compare le film de Marin Karmitz à une poignée de films révolutionnaires imbitables, à l'instar de Jaune le soleil de Marguerite Duras, sorti peu avant, "absolument inaudible et ni fait ni à faire”.

Sur le plateau de l'émission "Le Masque et la plume", les quatre critiques tombent d'accord pour saluer le film de Karmitz qui parvient à être à la fois engagé et grand public. Une rareté pour l'époque, souligne Robert Benayoun, qui loue "le seul film sur une grève depuis Le Sel de la terre" en référence au film de de Herbert J. Biberman, sorti en 1954. En ces années où le gauchisme politique est plus fractionné que jamais, au micro, les critiques radiophoniques se félicitent également du parti-pris adopté par Karmitz, qui filme à hauteur de vue humaine plutôt que depuis un angle de vue militant :

La politique commence où finit le film.

En savoir plus : Marin Karmitz
44 min

Vous pouvez réécouter l'intégralité du passage du "Masque et la plume" consacré au film de Marin Karmitz par ici. L'émission sera diffusée sur France Inter le dimanche soir, 12 mars 1972 :

"Coup pour coup" au "Masque et la plume" le 12/03/1972

8 min