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Coupe du monde de foot, Armstrong, Johnny : ce que les "grand-messes cathodiques" nous font

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Une famille parisienne regardant à la télévision française les premiers pas sur la Lune, le 21 juillet 1969
Une famille parisienne regardant à la télévision française les premiers pas sur la Lune, le 21 juillet 1969
© AFP

Alors que démarre la Coupe du monde de football, (re)découvrez un classique des sociologues Elihu Katz et Daniel Dahan pour comprendre ce que la télé fait de nous lorsqu'elle fait du nous.

Quatre millions de téléspectateurs ont regardé jeudi 14 juin, en France, le match d’ouverture de la coupe du monde 2018. Un chiffre qui ne tient pas compte des gens installés au bistrot à partager un écran géant spécialement sorti pour l’occasion. Or on peut s’intéresser à cette rencontre Russie - Arabie saoudite non pas du point de vue du score ou des chiffres d’audimat (et donc des retombées publicitaires) mais à travers ce que l’événement fait de nous. Ou plutôt, regarder cet événement qui “fait du nous”. Et pas seulement à la faveur de ces écrans géants qui essaiment depuis vingt ans mais aussi parce que ce “nous” a comme point commun de regarder la même chose au même moment… mais pas forcément côte à côte.
La sociologie de la réception télévisuelle a mis du temps à s’installer en France, et a beaucoup consisté à déconstruire ces programmes offerts à 44 millions de chalands à raison de 4 heures 45 minutes par jour en moyenne (selon Médiamétrie en 2017). Au tamis des sciences sociales, ces programmes sont ramenés à des constructions, des objets élaborés, voire des mirages. Mais un ouvrage un peu différent permet plus particulièrement d’interroger le mécanisme à l’oeuvre au cours d’une coupe du monde. Cet essai, La Télévision cérémonielle, signé Elihu Katz et Daniel Dayan, reste aujourd’hui un classique. 

Il fut d’abord publié en anglais aux presses universitaires d’Harvard en 1992 sous le titre Media events. The Live Broadcasting of History” (en français dans le texte : “Les Evénements médiatiques. La retransmission en direct de l’Histoire”). L’ouvrage paraîtra quatre ans plus tard en français aux PUF, traduit par Dayan lui-même, et titré La Télévision cérémonielle.

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La Télévision cérémonielle analyse ce que les deux auteurs appellent les “media events”, c’est-à-dire les événements médiatiques, depuis le lien social qu’ils génèrent. Les événements médiatiques qu’ils approchent dans leur essai sont de ceux qui sont diffusés en direct et qui interrompent le cours quotidien des gens. Qui, chacun interrompu dans son coin, se retrouvent alors à vivre une même expérience collective. C’est par ce procédé qui s’impose aux téléspectateurs que, chez Dayan et Katz, la ”télévision cérémonielle” réussit à engendrer des groupes.

A l’heure du streaming, de YouTube et de la vidéo à la demande dont on a beaucoup dit qu’ils tueraient la télévision, le zoom que faisaient les deux auteurs il y a vingt-cinq ans sur la télévision live et la notion d’événement leur a permis de gagner en postérité. Même si l’on peut relativiser en partie le phénomène du live, par exemple aux Etats-Unis où un événement ne sera jamais le live de la même heure selon qu’on habite côte est ou côte ouest, la question d’un événement en train de se passer en temps T est cruciale pour comprendre leur approche.
Dayan et Katz ne nient pas la part de théâtralisation qui sous-tend un événement. Mais ils s’attachent surtout à distinguer ce qui fonde un événement médiatique, et cherchent à démontrer qu’ils créent du consensus dans le groupe, par exemple dans la nation pour un match de l’équipe de France :

Les cérémonies télévisées font intervenir trois partenaires. Les premiers décident qu'un événement aura lieu et le déclarent historique. Les seconds transposent l’événement sur les ondes et lui confèrent ainsi une nouvelle forme de "publicité". Les troisièmes, sur place ou chez eux, manifestent par leurs réactions qu'ils l'ont ou non adopté. Pour qu'une cérémonie télévisée ait lieu, chacun de ces partenaires - organisateurs de l’événement, médias, public - doit activement intervenir.

Dans leur ouvrage de 1992, Katz et Dayan proposaient une typologie des événements télévisuels, avec trois types d’événements.

1. L'écho de la lune

Les événements télévisuels de type “conquête” : c’est Neil Armstrong et Buzz Aldrin marchant sur la Lune à l'été 1969, et les médias occidentaux qui diffusent ses premiers pas. Lorsqu’Amstrong est mort, en 2012, l’astronaute Jean-Loup Chrétien se souvenait de s’être acheté un poste de télévision pour l’occasion. Il le racontait à un journaliste du Point :

À l'époque, j'étais pilote de chasse à Orange et, comme tous les autres, je m'étais acheté un téléviseur. Le 21 juillet, j'ai passé une nuit blanche à regarder les images de Neil Armstrong en train de sortir du module lunaire Eagle, bientôt rejoint par Aldrin. Les images n'étaient pas parfaites, mais c'était prodigieux, même si on s'y attendait, car il y avait eu les missions Apollo précédentes. Mais je dois dire que mon sentiment d'enthousiasme était teinté de frustration. En observant Neil et Buzz marcher sur la Lune, je me disais qu'en tant que Français je ne connaîtrais jamais cela. [...] À quoi a servi de marcher sur la Lune ? C'était avant tout un geste médiatique, politique dans le cadre de la guerre froide.

Elihu Katz et Daniel Dayan montrent justement que ces événements de l’ordre de la conquête ont une fonction bien précise : leur retransmission, souvent organisée dans des moments de crise, a pour but de dénouer ou de renouer. “Regarder avec” signifiant souvent un surcroît de consensus. Dans les archives de l'Ina, le titre de la vidéo d'Armstrong quittant Apollo 11 pour marcher sur la Lune stipule toujours : 

Neil Armstrong pose le pied sur la Lune en direct

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2. Duel sous les projecteurs

Les auteurs dessinent une autre catégorie, celle des événements télévisuels de type “compétition” : ce sont les Jeux Olympiques, épreuves et cérémonie de clôture retransmis en direct, ou encore un match de football. Le Mondial, par exemple : la part d'audience record de toute l’histoire de la télé française date de 2006, avec le match Portugal - France du 5 juillet 2006, regardé par 22,2 millions de téléspectateurs soit 76,7% du public. 

Mais c’est aussi le traditionnel débat politique d’entre-deux tours, devant lequel se retrouveront 16,5 millions de personnes lorsqu’Emmanuel Macron et Marine Le Pen débattront en mai 2017. C’était le plus maigre score de toute l’histoire des débats télévisés de fin de campagne présidentielle. Loin derrière 1974 et la fameuse saillie "Vous n'avez pas le monopole du coeur" de Giscard d'Estaing à Mitterrand. 

L'épisode est si célèbre qu'il est devenu "événement médiatique" précisément parce qu'il appartient à une forme de mémoire collective, et parce qu'il a été regardé, éprouvé, par plus de 25 millions de téléspectateurs au même moment, en direct, si l'on suit le raisonnement de Katz et Dayan. Dans leur ouvrage, les auteurs soulignent que ces événements de type “compétition” ont pour point commun de répondre à des règles précises, que le téléspectateur identifie très bien. 

3. Couronnes et joyaux cathodiques

Enfin, Katz et Dayan distinguent un troisième type d’événements médiatiques : les “couronnements”. Le terme est à prendre au pied de la lettre parfois… mais pas toujours. Il recouvre en effet aussi bien le couronnement d’Elizabeth II, dont on sait qu’il coïncide avec un pic d’équipement des foyers en téléviseurs, que l’enterrement de Lady Di, pour rester dans la monarchie britannique. En 1953, à l’approche du couronnement d’Elizabeth II, le slogan publicitaire vantait au public de huit pays d’Europe qu’il pourrait “assister comme s’il y était” à l’événement.

Aux Etats-Unis, dès 1963, l’enterrement de John F. Kennedy sera retransmis en direct dans tout le pays, même si les téléspectateurs de Portland ou de San Diego, sur la côte ouest, devront le regarder au beau milieu de la nuit, décalage horaire oblige. 

Lorsque ce sera Diana, la femme du Prince Charles, qui mourra dans l’accident de voiture du pont de l’Alma à Paris, pas moins de soixante-dix pays décideront de retransmettre ses funérailles à la télévision. Cet événement-là appartient aussi à la catégorie des "couronnements", pour Katz et Dayan. Cette dernière catégorie est plus disparate mais, pour les auteurs, c’est parce que chacun de ces événements a été retransmis à la télévision qu’il passe pour un événement historique. 

Lorsque Johnny Hallyday se verra gratifié de “funérailles populaires” en décembre 2017, de nombreux commentateurs y verront d’ailleurs les toutes premières obsèques d’un chanteur en direct. C’est faux : c’est en 2010 qu’une télévision française diffusera pour la toute première fois la retransmission des obsèques d’un artiste en live. C’était celles de Jean Ferrat dans son village ardéchois d'Antraigues-sur-Volane, où s’étaient rassemblées cinq mille personnes. 

C’est Michel Drucker, ami de Ferrat dans la vie, qui raconte avoir bataillé auprès de la présidence de France télévisions pour qu’on offre au chanteur militant ces funérailles cathodiques.

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