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Cours d'arabe à l'école : une vieille histoire de cinq siècles derrière les polémiques

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Cours d'arabe en France.
Cours d'arabe en France.
© Getty - Richard Phelps / Gamma-Rapho

Previously. Alors que le Capes d'arabe date seulement de 1975, des cours d'arabes étaient déjà proposés par les pouvoirs publics sous François Ier, avec le Collège des lecteurs royaux. Avant que l'offre ne périclite après la décolonisation, en dépit d'une demande importante.

Enseigner l’arabe à l’école signifierait “s’adapter au problème du communautarisme plutôt que de le résoudre”, pour les élus de droite montés à l’assaut après que Jean-Michel Blanquer a souligné l’intérêt d’appuyer les cours d’arabe dans le giron de l’Education nationale. Emballement médiatique et énième polémique sur les cours d’arabe dans le circuit scolaire : en 2016, c’est déjà sur la base d’arguments du même cru qu’une députée Les Républicains avait sonné la charge contre Najat Vallaud-Belkacem, surfant de surcroît sur l’histoire personnelle de la ministre de l’Education de l’époque, née au Maroc.

Durant l’année scolaire passée, 2017 - 2018, 567 enfants ont appris l’arabe à l’école primaire en France, où l’enseignement des langues vivantes est devenu obligatoire. Dans le secondaire, les effectifs ne sont guère plus massifs et seule une infime proportion des élèves inscrits entre la sixième et la terminale choisissent finalement l’arabe. Les chiffres (minimes) parviennent mal à endiguer les polémiques. La vision au temps long, pas d'avantage. Or l’arabe est pourtant enseigné depuis le XVIe siècle en France, sans que cela doive grand chose à “la montée des communautarismes”.

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C’est sous François Ier que l’on commence à enseigner l’arabe, au Collège des lecteurs royaux. L’institution n’est autre que l’ancêtre de ce qu’on connaît aujourd’hui comme le Collège de France. A l’époque, aux alentours de 1530, l’idée d’apprendre l’arabe était soutenue par la volonté de mieux connaître l’histoire biblique… et une certaine vision des affaires : la connaissance de la langue apparaissait plus prosaïquement comme un moyen commode de fluidifier les échanges avec les commerçants orientaux. Cette ambition commerciale perdurera : c’est d'abord pour former de futurs marchands appelés à travailler au Moyen-Orient qu’apparaîtront, très tôt, les premiers cours d’arabe dans l’enceinte du Lycée Louis Le Grand, à Paris.

Orientaux et occidentaux à peu près égaux

Sous Louis XIV, Colbert soutiendra encore l’apprentissage de l’arabe, qui ne pâtira pas davantage de la Révolution française : l’Ecole spéciale des langues orientales voit le jour en 1795, où l’on enseigne autant l’arabe dialectal, celui que l’on parle, que l’on étudie des manuscrits orientaux en arabe classique. Du côté des enseignants, on trouve du XVIIe au XIXe siècle aussi bien des occidentaux que des étrangers issus de pays arabophones. Parmi eux, bon nombre de réfugiés chrétiens, dont l’historien Alain Messaoudi nous apprend qu’ils touchaient un salaire à peu près équivalent à celui des Français en poste. 

Cela restera valable jusqu’à la colonisation de l’Algérie, qui s'accompagnera d’un changement de statut et de prestige pour les enseignants arabophones, perçus peu à peu comme “répétiteurs”, interprètes de second rang, ou simples informateurs. Les grandes institutions où l’on enseignait l’arabe sur le sol français se couperont alors durablement des enseignants dont l’arabe était la langue maternelle. Lorsqu’Aristide Briand, ministre de l’Education dans un gouvernement radical, crééra en 1906 l’agrégation d’arabe, cette stigmatisation des enseignants arabes (et a fortiori des Algériens) se doublera d’un biais social : rares sont les candidats issus de milieux où l’on parle arabe à postuler devant le tout premier jury de l’agrégation d’arabe, présidé par Charles Barbier de Meynard. On sait peu de choses de cet enseignant en turc devenu  professeur au Collège de France et titulaire de la chaire d’arabe, sinon que, petit-fils d’un médecin ottoman, il était né en mer un 6 février 1926, quelque part entre Constantinople et Marseille.

373 élèves du secondaire en 1973

Car derrière le procès de l’arabe à l’école, s’infiltre au fond un autre débat : qui pour enseigner ? A qui confier la tâche de transmettre une langue dans un contexte colonial puis post-colonial ? La décolonisation marquera un coup d'arrêt au développement des cours d'arabe en France. Le CAPES d’arabe sera créé deux ans après celui de portugais, en 1975. Bruno Haff, inspecteur général de l’Education nationale, raconte qu’en prenant ses fonctions, un an plus tôt, il avait découvert que l’arabe n’était plus enseigné que dans “quelques établissements en France, pour la plupart des lycées de grandes villes”, dispensant des cours d’arabe à guère plus que 373 élèves dans l’Hexagone, là où les cours assurés dans les lycées français à l’étranger faisaient davantage le plein, mais étaient en réalité sous-traités aux Missions laïques ou à des vacataires recrutés sur place par le ministère des Affaires étrangères. 

Sous l’impulsion de Bruno Haff et du cabinet du ministre de l’Education nationale de l’époque, le centriste René Haby, l’enseignement de l’arabe à l’école cherche à se rationaliser à partir de la création de ce CAPES. Avec des fortunes diverses, et une trajectoire en dents de scie : certaines années, vingt-et-un postes seront attribués pour toute la France… et d’autres, seulement trois. En 2016, 2 élèves pour 1000 apprenaient l'arabe dans le cadre de leur cursus au collège ou au lycée, en deuxième ou en troisième langue vivante. 

Faute de classes et peut-être aussi d'un discours valorisant de l'institution scolaire, la majorité des candidats à l'apprentissage de l'arabe le font aujourd'hui hors du circuit scolaire en France, ou dans le cadre de cours facultatifs dispensés à l'école primaire. Cela concerne un peu moins de 50 000 enfants, d'après le ministère. Mais la classe est alors assurée non pas par des enseignants certifiés mais par des intervenants mis à disposition dans le cadre d'accords de coopération par la Tunisie, le Maroc ou l'Algérie. C'est sur ce front que les choses devraient changer selon le ministère, avec une meilleure intégration aux équipes pédagogiques et davantage d'inspections.

29 min

Appui documentaire : Annelise Signoret, de la Documentation de Radio France.