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Covid-19 : à Mayotte, le plus dur est toujours à venir

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Un habitant à Kahani, le 1er avril 2020, dans la commune d'Ouangani, la seule de l'île à ne pas toucher le littoral. Pour faire face au virus, un couvre-feu a été décrété à Mayotte de 20 heures à 5 heures du matin.
Un habitant à Kahani, le 1er avril 2020, dans la commune d'Ouangani, la seule de l'île à ne pas toucher le littoral. Pour faire face au virus, un couvre-feu a été décrété à Mayotte de 20 heures à 5 heures du matin.
© AFP - Faid Souhaili

D’après le conseil scientifique en charge de l'épidémie, Mayotte doit être considéré comme un cas à part dans les Outre-mer. Le département le plus pauvre de France présente une situation particulièrement inquiétante, et anticiper le déconfinement y est bien plus hasardeux qu’ailleurs.

D’après le conseil scientifique Covid-19, le risque "d’explosion épidémique" est toujours bien présent à Mayotte, où l’on craint la possible paralysie d’un système de santé très précaire : on compte sur l’île de l'Océan indien 7 médecins libéraux par tranche de 100 000 habitants, soit 20 fois moins qu’au niveau national. Alors que la leptospirose demeure un problème de santé publique et qu’une épidémie de dengue sévit depuis le mois de novembre, les renforts médicaux venus de métropole, en particulier ceux de la réserve sanitaire depuis ce 14 avril, sont très attendus. L’enjeu du moment est de continuer à profiter du "décalage épidémique" dont bénéficient théoriquement les territoires insulaires - Mayotte est toujours officiellement au stade 2 de l'épidémie - pour tenter de contenir au mieux la propagation du nouveau coronavirus.

Mais dans son dernier avis, le conseil scientifique proposait d’aller plus loin, avec l’installation d’une structure extra-hospitalière à Mayotte, où l’hôpital de Mamoudzou ne compte en temps normal que 16 lits de réanimation. Cette structure, pour laquelle tout reste à faire, permettrait notamment d’isoler les malades non graves du Covid-19, et répondrait en partie aux demandes du député (Les Républicains) de la deuxième circonscription de Mayotte, Mansour Kamardine, qui prône la mise en place d’une stratégie volontariste permettant d’aller au devant des malades, directement sur le terrain. C’est d’autant plus urgent que d’après le parlementaire, lui-même testé positif au Covid-19 le 1er avril et hospitalisé à deux reprises, toutes les communes, et probablement tous les villages de Mayotte sont désormais touchés par le nouveau coronavirus. Il pointe les statistiques de l’Insee, qui font état de 18,8% de mortalité supplémentaire sur l’île au mois de mars 2020 par rapport au mois de mars de l’année précédente, pour interroger les bilans officiels communiqués quotidiennement par l’Agence Régionale de Santé de Mayotte.

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Prendre soin des populations ultramarines les plus précaires

Le conseil scientifique préconise également dans cette période de prendre "un soin particulier" des populations précaires en Outre-mer. Une demande qui résonne comme une injonction faite au gouvernement et aux autorités mahoraises, dans un département où 84% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, et où un tiers des habitations ne sont pas reliées à l’eau potable. Pour Dominique Ségard, présidente locale de la Cimade, la crise sanitaire du Covid-19 ne fait que révéler les maux endémiques de l’île, parmi lesquels une très grande pauvreté, et un important dénuement :

Comment faire pour respecter les gestes barrière et se laver les mains, quand on n’a pas accès à l’eau ? Les bornes fontaines dont on dispose pour l’instant ne sont pas efficaces : il faut recharger une carte magnétique pour y avoir accès, cela créé des attroupements dangereux, et cela coûte trop cher pour une population actuellement privée de revenus. Par ailleurs, certaines de ces bornes sont en panne. Les autorités s’apprêtent à installer une quinzaine de rampes d’accès à l’eau, réparties sur l’île. Mais pourquoi avoir attendu aussi longtemps, alors que contrairement à la métropole, on a eu le temps de voir venir l’épidémie ?

Une borne fontaine monétisée, à Kahani
Une borne fontaine monétisée, à Kahani
© AFP - Faid SOUHAILI

Du côté de la préfecture de Mamoudzou, on explique que ces rampes, prises en charge par l'Agence Régionale de Santé de Mayotte, seront opérationnelles d'ici 14 à 20 jours, le temps que les contrats soient finalisés avec les sociétés chargées de les installer. Quant à savoir si elles resteront disponibles pour les populations après la pandémie, Julien Kerdoncuf, sous-préfet en charge de la gestion de crise ne s'avance pas. 

En attendant la mise en place de ces rampes, chaque commune va devoir ouvrir un établissement, le plus souvent ce sera une école, afin de mettre à disposition un point d’eau supplémentaire pour la population. Par ailleurs, des cartes permettant un accès plus facile aux bornes fontaines monétisées sont distribuées gratuitement. 500 de ces nouvelles cartes devraient arriver prochainement.

"Une partie de la population a faim"

Confinement oblige, les vendeurs de rue ont disparu. Priés comme le reste de la population de rester chez eux, ils ne peuvent plus assurer leur fonction de distribution de nourriture à prix modique. Tout un pan de l’économie informelle a été désorganisé, reconnaît la Préfecture, ce qui a créé un "stress alimentaire" chez les plus précaires. D’où la demande récente, faite par le député de l’opposition, d’élargir l’aide alimentaire, et de planifier l’approvisionnement sur les deux prochains mois. Pour Dominique Ségard, de la Cimade, ce type de mesure ne serait encore pas suffisante :

Il est très difficile de se déplacer avec cette attestation dérogatoire pas facile à comprendre, à imprimer. Mais surtout, comment se procurer le nécessaire, dans les supermarchés, seuls points de vente autorisés, et où les prix sont prohibitifs ? Une partie de la population a faim. Dans certains quartiers, de la nourriture ou des bons d’achat sont distribués. C’était d'abord la Préfecture qui s'est chargée de l’organisation, puis les mairies et les CCAS ont pris le relais, avec l’aide du tissu associatif. Mais ce n’est pas suffisant, nous militons pour la mise en place d’un véritable service public de l’aide alimentaire.

Ma Oura possède une des rares épicerie dotée de moyens réfrigérés, dans les environs de Kahani
Ma Oura possède une des rares épicerie dotée de moyens réfrigérés, dans les environs de Kahani
© AFP - Faid SOUHAILI

Conséquence des mauvaises conditions sanitaires et alimentaires à Mayotte, le diabète fait des ravages sur l’île, avec un taux de prévalence très élevé. D'après la dernière étude connue, un Mahorais sur dix serait concerné, et cette proportion, deux fois plus importante qu’en France métropolitaine, pourrait bien avoir des effets catastrophiques s’il se vérifie que le diabète est une cause possible d’aggravation des symptômes liés au Covid-19. 

Organiser une "guerre de mouvement"

Au matin du 14 avril, le bilan de l’épidémie s’aggravait encore, et faisait état de 217 cas recensés officiellement, de 20 hospitalisations, dont trois en réanimation, et de trois décès. Deux des victimes n’avaient d’ailleurs pas été diagnostiquées de leur vivant, ce qui fait craindre à beaucoup une propagation silencieuse du nouveau coronavirus dans la population mahoraise. Mais face aux inquiétudes de la population, le système de santé est déjà sous tension et les dispensaires de référence, dépendants du Centre Hospitalier de Mayotte sont moins accessibles. La population a donc tendance à se tourner vers les médications traditionnelles, et le député Mansour Kamardine, avoue d’ailleurs y avoir eu lui-même recours :

Quand vous appelez le 15, après le questionnaire d’usage, on vous recommande de prendre votre température et de surtout bien surveiller son évolution. Mais les gens n’ont pas à manger, comment voulez-vous qu’ils aient un thermomètre chez eux ? Certains d’ailleurs ne sauraient même pas l’utiliser. Alors, les gens se tournent vers la pharmacopée traditionnelle, les inhalations et un certain nombre de produits locaux, des plantes, des mixtures qu’ils fabriquent pour essayer de se sauver.

Pour le député de l’opposition, personne à Mayotte n’a su prévoir ni gérer cette crise. Il faudra donc qu’il y ait un avant et un après, pour que les leçons soient tirées de cet épisode. Pour lui, Mayotte est comme le miroir grossissant de la crise au niveau national, et révèle avant tout l’impréparation des autorités.

J’ai été admis au centre hospitalier de Mamoudzou le 1er avril à 19h, et une fois diagnostiqué positif au Covid-19, je n’ai eu accès au traitement qui m’avait été prescrit à base de Plaquenil, que le lendemain à 11h ! Il va falloir revoir l’ensemble du système sanitaire ici. Il ne faut pas oublier que les Mahorais sont des assurés sociaux comme tous les autres Français. Ils cotisent, mais ils peuvent aussi avoir besoin de prestations en retour. Et s’il est vrai, comme l’a dit Emmanuel Macron qu’il faut tirer les conséquences de cette crise sur le système de soin en France, c’est particulièrement vrai à Mayotte, où l'hôpital n'a d’hôpital que le nom.

Catastrophe pédagogique

Une autre conséquence indirecte de la situation actuelle, non moins grave, se fait sentir sur le plan pédagogique. Sur l’île, le niveau moyen des élèves est bien plus bas qu’en métropole, et cette crise révèle les faiblesses du système éducatif de Mayotte, où par ailleurs beaucoup d'enfants sont déscolarisés. Yacouba Galledou est le secrétaire général du SGEN CFDT de Mayotte :

Cette crise révèle ce que les enseignants dénoncent depuis longtemps déjà : un manque criant de matériels et d’effectifs, face à une population très pauvre, dont les enfants souvent, ont grand besoin de la collation qui leur est distribuée. L'arrêt de fait de la distribution de cette collation va d'ailleurs poser de graves problèmes aux familles.

Kahani, le 1er avril
Kahani, le 1er avril
© AFP - Faid SOUHAILI

Depuis le début du confinement, la "continuité pédagogique" laisse grandement à désirer. Un système d’envoi de cours par la Poste a été mis en place, mais il peine à prouver son efficacité, et c’est sur le numérique que comptent les enseignants pour rester en contact avec leurs élèves. Mais là encore, rien ne permet de dresser un bilan satisfaisant de la situation, pour Yacouba Galledou :

Dans cette phase de confinement, les chiffres donnés par le Rectorat nous inquiètent : ils font état de 10 000 connexions quotidiennes à l’ENT (Espace Numérique de Travail), et de 5 000 connexions quotidiennes au dispositif “ma classe à la maison”, dispensé par le CNED. Cela ne fait que 20% des élèves qui ont accès à l’enseignement pendant cette période. Ce qui confirme le chiffre de 80% d'élèves qui n’ont pas d’ordinateur et/ou de connexion suffisante. Beaucoup d’élèves ont bien un smartphone, et on essaye, par système D, de les toucher avec Facebook ou Whatsapp, mais le débit est souvent insuffisant : la 4G n’est pas disponible partout.

Yacouba Galledou se félicite de la réouverture des écoles, collèges et lycées, prévue le 11 mai, si elle a bien lieu à Mayotte. Mais alors, rattraper le temps perdu par les élèves les plus défavorisés sera ardu, pour des professeurs pas assez nombreux, et peu formés. Car c’est un autre des maux de l’île qui se révèle à l’occasion de cette crise : les enseignants titulaires sont trop peu nombreux, représentant à peine 40% des effectifs dans le second degré. Dans certaines matières, il arrive depuis cette année que des établissements du secondaire aient à s’organiser sans aucun titulaire disponible. Le vivier sur place n’est pas suffisant pour subvenir aux besoins, et la faiblesse de l’indemnité de sujétion géographique, censée inciter les collègues de métropole à oublier le caractère peu attractif de Mayotte n’aide pas.

Ici, le déconfinement sera très compliqué

Le déconfinement progressif à partir du 11 mai, tel que l'a annoncé Emmanuel Macron, pourra-t-il être effectif à Mayotte, où la mesure est doublée d’un couvre feu nocturne, de 20h à 5h ? C’est ce à quoi s'attelle la préfecture de Mamoudzou, qui évoque l’arrivée prochaine de 255 000 masques, par voie maritime. Le porte-hélicoptère Mistral doit en effet arriver jeudi, en provenance de la Réunion.

Ces masques seront exclusivement réservés aux personnels soignants, qui manquent cruellement de moyens. Alors, pour sortir de cette crise, Mayotte va également devoir compter sur ses ressources propres. Ainsi, le développement d’une filière locale de production de masques, issue des savoir-faire locaux, et employant des couturières de l'île, permet déjà de confectionner entre 10 et 15 000 masques par semaine. Mieux que rien, bien sûr, mais à peine plus qu'une goutte d'eau, au milieu de l'océan Indien.