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Covid-19 : comment vont les musées

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La Joconde au Louvre le 14 octobre 2020. "95% des musées mondiaux ont fermé, et la France s’en sort bien." explique Émilie Girard, de l’ICOM, le Conseil international des musées.
La Joconde au Louvre le 14 octobre 2020. "95% des musées mondiaux ont fermé, et la France s’en sort bien." explique Émilie Girard, de l’ICOM, le Conseil international des musées.
© AFP - Ludovic Marin

La pandémie de Covid-19 cause une baisse historique de fréquentations des musées, en France et dans le monde. Mais les situations sont contrastées et diffèrent en fonction de la situation géographique des établissements et de leur modèle économique.

Depuis leur réouverture le 2 juin dernier, la situation des musées français est très contrastée. Pour autant, elle reste bien meilleure qu'à l'étranger, en particulier aux États-Unis où des établissements sont déjà allées jusqu'à vendre des oeuvres pour survivre. Le plus grand musée du monde, le Louvre, a lui vu sa fréquentation baisser de 75% en juillet et de 60% en août par rapport à l’été passé. Après déjà 40 millions d’euros de pertes sèches enregistrées pendant le confinement. Le musée d’Orsay-musée de l’Orangerie subit lui une perte pour 2020 de 28 millions d’euros.

Mais la province et les musées plus petits s’en sortent beaucoup mieux. Le Mucem, à Marseille, enregistre une baisse de 15% de sa fréquentation cet été. De manière globale, les plus gros musées sont les établissements qui souffrent le plus, comme l’explique Émilie Girard, directrice scientifique du Mucem et vice-présidente de la branche française de l’ICOM, le Conseil international des musées : “Pour les musées en région, le public de proximité a davantage remis un pied dans leurs établissements. Donc le différentiel de fréquentation est moins important que dans les musées parisiens, davantage concernés par un public touristique étranger.” En effet, à l’été 2019, les étrangers représentaient les trois quarts des visiteurs du Louvre, 80% à Versailles.

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Les gros musées davantage en difficulté

Non seulement les gros musées parisiens dépendent en grande partie du tourisme international, mais leur modèle économique repose presque exclusivement sur des recettes propres (billetterie, boutiques, restaurants, mécénats). C’est toute l’erreur des mastodontes du secteur selon Jean-Michel Tobelem, professeur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, directeur d'Option Culture et spécialiste en gestion des institutions culturelles : 

Le public français est face à plusieurs difficultés : il voit ces musées comme étant principalement tournés vers des publics étrangers, ils ont perdu l’habitude de les fréquenter, ils n’ont plus tellement envie car ils ont une image de file d’attente et de conditions d’accueil pas excellentes.

A l’inverse, les musées en région ou de taille modeste n’ont pas cette dépendance économique, “ils ont souvent un ancrage local qui fait que les visiteurs reviennent plus volontiers”, poursuit Jean-Michel Tobelem.

Les plus petites structures s’en sortent mieux. Par exemple, le musée de Poche à Paris, destiné à un public jeune, enregistre un bon mois de septembre : “Il y a eu du monde au mois de juillet, se réjouit Pauline Lamy, directrice de ce musée d’éveil à la culture. On a fermé au mois d’août pour nos congés annuels, puis au mois de septembre il y a eu une vraie recrudescence de notre activité. On a réussi à replanifier toutes les écoles décalées en mars, les familles étaient au rendez-vous, prêtes à revenir. On n’est pas à plaindre.

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Aux États-Unis, vendre des œuvres pour survivre

La situation des établissements français peut paraître compliquée, mais celles des musées outre-Atlantique est bien plus catastrophique. Au Québec, le Musée d'art contemporain (MAC) a perdu 85 % de ses revenus de billetterie. Aux États-Unis, le MoMa a licencié 17% de ses employés. Pour survivre, certains établissements brisent désormais ce qui était jusque-là un tabou : vendre des œuvres. L'Association des directeurs de musées d'art (AAMD), qui regroupe des membres des États-Unis, du Canada et du Mexique, a dernièrement décidé d'assouplir le cadre légal du "deaccessioning", c'est-à-dire les règles concernant l'aliénation des biens conservés dans les collections muséales. Les musées ont aujourd’hui le droit de vendre des œuvres jusqu’au 10 avril 2022 pour assurer leurs frais. Le 15 octobre dernier, le Brooklyn Museum à New-York a ainsi mis en vente aux enchères douze de ses œuvres, de Courbet à Cranach l’Ancien, en passant par Corot.

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Une aberration selon Jean-Michel Tobelem : “Les Américains se sont mis d’eux-mêmes dans une situation compliquée, tout simplement parce que la prospérité ou la survie des musées ne devrait pas dépendre de la vente des œuvres, puisque leur existence résulte d’une mission de préservation de ces œuvres. C’est tragique.” Une situation révélatrice selon lui du système muséal anglosaxon, bien différent de celui d’Europe continentale :

De manière générale, les professionnels des musées américains ne plaident pas pour une participation des pouvoirs publics : on se méfie de l’intervention publique, on la juge incertaine, possiblement avec des conflits comme la censure ou l’attaque contre l’art contemporain. Donc les professionnels ont trouvé de bonnes raisons pour mettre à distance la participation publique. Cela va se payer très cher : de fait, une partie des musées va disparaître, et les autres jugent qu’ils doivent vendre des œuvres, ce qui est absolument contraire au code d’éthique dont sont dotés les musées américains.                                                  
Jean-Michel Tobelem

A noter que le Royal Opera House de Londres, l'équivalent de l'Opéra Garnier, vient de vendre une toile de David Hockney pour faire face à la crise. Fermé depuis mi-mars, il ne pourra pas pour autant éviter des licenciements raconte Télérama

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Les musées français et européens soutenus par les pouvoirs publics

En comparaison, le système européen et plus particulièrement français est bien plus fiable selon le spécialiste : “En termes de capacité à surmonter les crises, le modèle européen tient la route. La doctrine philosophique européenne admet que le soutien aux institutions culturelles relève pour partie de la responsabilité de la puissance publique, ce qui n’est pas le cas aux États-Unis : c’est plutôt un soutien détourné, sous forme d’exonérations fiscales ou de déductions fiscales. C’est certes un soutien important, mais pas un soutien direct au sens de l'Europe continentale.

Les musées français sont donc théoriquement assurés du soutien des pouvoirs publics. L'état français a par ailleurs promis une enveloppe de 334 millions d'euros pour la reprise d'activité des musées en difficulté. Ils ne vendront pas non plus leurs œuvres : “Le régime des musées français est régi par l’inaliénabilité des collections : un musée labellisé Musée de France ne peut se départir de ses collections pour financer quelque projet que ce soit”, rappelle Émilie Girard, de l’ICOM, le Conseil international des musées :

95% des musées mondiaux ont fermé, et la France s’en sort bien. Mais il est vrai que les indépendants qui gravitent autour, comme les guides conférenciers ou les conservateurs restaurateurs sont en difficulté, car ils n’ont pas cet accompagnement comme les personnels de musées. Donc c’est aussi aux musées de ne pas les oublier et de les faire travailler dans de bonnes conditions.                                                  
Émilie Girard

Les musées doivent "réfléchir à leur mission fondamentale"

Pour autant, les plus gros musées français qui tirent leurs revenus de ressources propres doivent remettre en cause leur modèle économique selon Jean-Michel Tobelem : “Ces établissements ne vont pas s’effondrer, mais j’espère que cela va les faire réfléchir à leur mission fondamentale qui n'est pas de continuer dans un système productiviste, et augmenter chaque année le nombre de visiteurs car cela rapporte plus d’argent : leur mission est de servir nos concitoyens, c’est le moment d’y réfléchir.” Le spécialiste vise en particulier “la suppression des dimanches gratuits et la hausse des tarifs”.

Les visiteurs étrangers sont absolument bienvenus, mais à mon sens on finit par décourager nos concitoyens. Il y a des millions de Français qui peuvent accéder facilement aux grands établissements culturels français à Paris : ils ne s’y précipitent pas. C'est dommageable. Est-ce qu’on a donné l’impression que finalement ces établissements étaient plutôt pour accueillir des visiteurs étrangers, et que les Français n’y viendraient qu’une fois dans leur vie ? A-t-on incité les Franciliens à venir régulièrement ? Je ne suis pas sûr. Nous ne sommes pas là pour accueillir de plus en plus de visiteurs qui viennent de plus en plus loin pour faire de plus en plus d’argent.                                                  
Jean-Michel Tobelem

Même les petites structures reprennent conscience de leur mission au sein de la société. Au musée de Poche, “On a une mission pédagogique au même titre que les enseignants” assure pauline Lamy. “Pendant le confinement, on se sentait inutile si on n’était pas soignants. Mais en fait certains enfants ont mal réagi au confinement, ils avaient besoin de se distraire, de s’ouvrir à la culture, de découvrir de nouvelles connaissances et de s’enrichir du contact d’autres enfants. Notre mission est importante.

Reste à savoir comment la situation va évoluer. De toute évidence, la tournure que prend la crise sanitaire n’augure rien de bon pour les prochaines semaines et les prochains mois. Au sein de l’ICOM, on ne se dit pas “Optimiste, non, plutôt prudent et réaliste, avance Emilie Girard. Le monde du musée avance aujourd'hui à pas mesurés, sans tirer de plan sur la comète à longue échéance, en gardant en tête que notre équilibre reste précaire et que nous devons réinventer ce que nous avons déjà réinventé pour garder une activité, sur site ou en ligne."

Il y a eu une vague d’espoir à la réouverture, certains musées ont rouvert gratuitement pour relancer la machine, et on continue à être heureux de voir les gens parcourir nos salles. Mais on reste prudents, on connaît la fragilité de cette reprise, et au vu de nos collègues à l’international, on reste mesurés et modestes.                                                  
Émilie Girard

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