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Covid-19 : de l'attitude des banques en temps de crise

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Les banques permettent surtout d'éviter pour l'instant la faillite complète de beaucoup d'entreprises en rendant possible les conditions de leur retour à la vie. C'est par les banques, en effet, que transitent les prêts garantis par l'État.
Les banques permettent surtout d'éviter pour l'instant la faillite complète de beaucoup d'entreprises en rendant possible les conditions de leur retour à la vie. C'est par les banques, en effet, que transitent les prêts garantis par l'État.
© Getty - FluxFactory

Avec une économie volontairement placée en coma artificiel, les banques françaises jouent pour l'instant le rôle de perfusion. Mais pour combien de temps ? Et que va t-il se passer ensuite ? Tout dépendra de la durée de la crise.

Quel rôle jouent les banques lors d'une crise comme celle du Covid-19 ? Une crise sanitaire certes, mais dont on perçoit déjà les conséquences économiques et financières. Or, les établissements bancaires jouent un rôle fondamental dans l'impact qu'aura cette crise sur l'économie réelle. De leur attitude dépendra largement la reprise économique... ou la récession potentielle. 

Un instrument de perfusion

Banque de France, Paris 2019
Banque de France, Paris 2019
© AFP - FRANCK FIFE / AFP

Alors qu'elles avaient été l'élément déclencheur de la crise de 2007-2008, les banques en 2020 ne sont coupables de rien. À l'époque, ce sont les prises de risques et les mauvaises décisions des plus grosses d'entre elles qui avaient provoqué la récession ; une récession mondiale qui avait obligé les États à les renflouer, sous peine de voir le système sanguin de l'économie s'assécher. C'est cette métaphore organique que prend l’économiste Alexandre Delaigue, professeur d'économie à l'Université de Lille 1, et co-créateur du site éconoclaste.eu, pour expliquer le rôle que jouent les banques aujourd'hui :

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En 2008, les banques étaient un corps malade qu'on avait dû réanimer, explique t-il. Aujourd'hui, la situation est bien différente : ce sont les États eux-mêmes qui ont décidé de mettre l'économie en coma artificiel. C'est une récession choisie. On ralentit l'économie parce que cette activité économique est facteur de contagion du virus. Finalement, il se passe aujourd'hui ce qui se passe tous les ans en France au mois d’août : l'économie est ralentie. Sauf que cette fois, on ne sait pas quand cela va repartir et surtout, on ne s'y était pas préparé. Dans ce contexte, les banques jouent le rôle de perfusion : c'est à travers elles que l'État maintient l'économie en vie.

Les banques, instruments de l'amélioration de la situation économique ?

Il est trop tôt pour le dire à l'heure actuelle. Elles permettent surtout d'éviter pour l'instant la faillite complète de beaucoup d'entreprises en rendant possible les conditions de leur retour à la vie. C'est par les établissements bancaires, en effet, que transitent les prêts garantis par l'État, soit 300 milliards d'euros destinés à "soulager la trésorerie des entreprises et professionnels subissant le choc sanitaire", selon le document du gouvernement.

Pour continuer avec la métaphore organique, ce qui permet à l’organisme (l'économie réelle) de continuer à vivoter, même en état végétatif, ce sont les banques, précise Alexandre Delaigue :

"Dans cette crise du Covid-19, les banques sont instrumentales"

1 min

Cette perfusion de l'argent de l'État passe par le système bancaire car l'État n'a pas accès aux comptes des entreprises. Quand un gouvernement dit : "l'État va payer 80% du salaire des employés que vous mettez en chômage partiel", il faut qu'il puisse passer par la tuyauterie du système bancaire, car ce sont elles, les banques, qui ont accès aux entreprises. C'est une tuyauterie qui fonctionne beaucoup mieux que celle des impôts par exemple. Les banques sont donc un instrument pour distribuer les aides de l'État. Et elles peuvent le faire parce que la Banque centrale européenne accède aux banques. Elle leur offre des prêts et des garanties. Bref, son action à elle passe également par le canal du système bancaire. Enfin, les banques sont de toute façon en première ligne car c'est leur métier de fournir les lignes de crédit et la liquidités qui permettent aux entreprises de continuer à fonctionner.                      
Alexandre Delaigue, professeur d'économie à l'Université de Lille 1

Faut-il prévoir une crise bancaire ? 

Banque à Glascow, Ecosse, 2019
Banque à Glascow, Ecosse, 2019
© AFP - ANDY BUCHANAN / AFP

Il n'est pas inintéressant de reparler de la crise bancaire de 2007-2008 pour analyser aujourd'hui ce que seront ou ne seront pas capables de faire les banques dans les mois à venir. En effet, cette crise avait amené les politiques à réfléchir à un système bancaire plus régulé. Une régulation qui n'a pas fait long feu aux États-Unis, où Donald Trump s'est attelé à déréguler le système, mais qui, en Europe, s'est concrétisée par les différents accords de Bâle. L'idée principale était de garantir aux différents établissements bancaires un minimum de capitaux propres, afin d'assurer leur solidité financière en cas de crise. 

Ce "coussin de sûreté", comme on appelle également ces fonds propres, sera-t il suffisant pour permettre aux banques d'assurer à la fois cette perfusion étatique mentionnée plus haut et de continuer à prêter si l'économie connait une récession (ce qui apparaît de plus en plus probable) ? C'est toute la question. 

Si l'on en croit leur attitude actuelle, concernant par exemple l'allocation de prêts immobiliers, les signaux n'inspirent pas confiance. La quasi totalité des banques françaises ont ainsi augmenté leurs taux d’intérêts immobiliers ces derniers jours (de 0,005% à 0,70 % selon une analyse de Vousfinancer.com, une société de courtage immobilier). En d'autres termes, elles durcissent leurs conditions d'accès au crédit pour les particuliers. (Ce robinet du crédit avait été largement ouvert ces dernières années, sous impulsion de la Banque centrale européenne (BCE), les banques pouvant emprunter à des taux négatifs.) 

Cette attitude peut être qualifiée de pro-cyclique : pour résumer, cela signifie qu'elle rajoute de la crise à la crise, en anticipant un avenir sombre. En l’occurrence, les banques françaises vont sans doute devoir gérer des emprunteurs défaillants, des entreprises ou des particuliers qui ne pourront pas rembourser leurs crédits à cause de la situation sanitaire. Elles devront donc éponger une partie de ces pertes subies par les agents économiques et ce grâce au "coussin de sûreté" exigé par la nouvelle réglementation. Leurs fonds propres, ou en d'autres termes, l'argent qui leur appartient en propre et qui n'est pas sur les marchés, risquent donc de fondre comme neige au soleil. 

Risques 'd’illiquidités' et d'insolvabilité

Cette crise sanitaire fait donc peser le risque d'une crise bancaire, risque accentué par l'attitude des marchés financiers, des marchés sur lesquels les banques, malgré la crise de 2007-2008, sont toujours très actives. On peut supposer que les titres de certaines banques détenus sur les marchés vont perdre en valeur, ces derniers anticipant une perte des profits à venir. C'est ce qu'estime l'économiste Jézabel Couppey-Soubeyran, maîtresse de conférences à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste du système bancaire et de la régulation. "Il y a deux risques pour les banques : premièrement du côté de leurs activités de crédits, elles vont devoir faire face à des non remboursements. S'il y a des pertes, il faut que les banques puissent absorber ces pertes, notamment en empruntant sur les marchés pour faire face à leurs propres échéances. Ce risque, on l'appelle le risque 'd’illiquidités'"__. L'économiste pense néanmoins, comme beaucoup d'autres analystes, que ce risque est proche de zéro, grâce notamment à l'action de la BCE qui a montré qu'elle était prête à fournir ces liquidités, et qui le fait depuis longtemps. 

"Mais ce qui m'inquiète, poursuit Jézabel Couppey-Soubeyran, c'est le deuxième risque, celui d'insolvabilité. Je pense qu'on n'a pas suffisamment recapitalisé les banques après la crise financière de 2008, et cette crise sera un test pour les décisions prises il y a onze ans. Je crains malheureusement qu'on réalise que ces solutions étaient minimalistes."

Certes, le ratio obligatoire de fonds propres que doivent détenir les banques a été renforcé (au minimum 10,5 % de leurs actifs pondérés par les risques, les banques françaises sont en moyenne à 15% de fonds propres). Mais cette réglementation vient d’être assouplie par la BCE elle-même, qui, en contrepartie, a demandé aux groupes bancaires de ne pas distribuer de dividendes à leurs actionnaires en 2020 et de préférer "utiliser cet argent pour soutenir l'économie". L'acceptation en ordre très dispersé de cette recommandation et l'avis particulièrement réservé des banques françaises (voir cet article de la Tribune) montrent bien que toutes les banques ne sont pas prêtes à jouer le jeu du long terme. 

À lire : Face au Covid-19, l’Union européenne joue son avenir au corona bond

Une solidité bancaire toujours à tester

On l'a vu, la Banque centrale européenne a donc assoupli les obligations réglementaires des banques européennes pour leur permettre d'avoir un peu d'oxygène. Ce qui apparaît logique puisque, si les banques doivent éponger beaucoup de pertes, il leur faudra plus de temps pour se recapitaliser et reconstituer leurs fonds propres, ces fameux coussins de sécurité. "Si la crise est temporaire, on peut passer à côté de la crise financière" affirme Jézabel Couppey-Soubeyran. Mais si la crise dure, alors ce pourrait bien être l'épreuve du feu des accords de Bâle :

On fait comme si les banques avaient des marges de manœuvre, mais elles n'en n'ont pas

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Il faudrait qu'on ait une sorte de "sur-coussin" de fonds propres. Cela aurait pu être mis en place dans le cadre d'une action de prévention du risque systémique. C'est la leçon qu'on aurait dû tirer de la crise financière de 2007-2008. Il faudrait être capable d'aller à contre-courant à la fois du cycle financier et du cycle économique : quand le cycle s'emballe, il faudrait obliger les banques à détenir plus de fonds propres (ces derniers mois par exemple), pour qu'elles puissent les utiliser quand le cycle ralentit (comme aujourd'hui). Or ce dispositif a été mis en place de façon beaucoup trop minimaliste.                    
Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste et maîtresse de conférences à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Exemple de cette mise en place tardive et minimale de la réglementation bancaire issue des accords de Bâle, selon la chercheuse : le "fonds de résolution" qui doit servir de "sur-coussin" pour les banques et qui n'est pas complètement doté (il le sera en 2024). Cette dotation finale sera de 55 milliards d'euros. Cela ne suffira pas, selon Jézabel Couppey-Soubeyran, à renflouer plus qu'une poignée d’établissements en cas de crise grave.

La présidente de la BCE, elle, se montre plus confiante. Christine Lagarde estimait ce jeudi 9 avril, dans différentes interviews que les banques européennes étaient bien plus solides qu'en 2007-2008 : "Leur ratio de capitaux propres a pratiquement doublé, explique-t-elle_, leur cadre réglementaire a été renforcé et leurs superviseurs sont bien plus vigilants et scrupuleux qu’ils ne l’étaient à l’époque. Le secteur bancaire est aussi solide qu’on peut le souhaiter"_ selon la présidente. Une confiance loin d'être partagée par les spécialiste de la régulation bancaire.

Enfin, les banques seront-elle capables d'apporter le soutien que l'on attend d'elles à l’économie réelle ? C'est le sens des dernières décisions de la BCE, mais sans conditionnalités ni contraintes. Ce qui signifie que les banques pourraient se contenter de voir leur intérêt à court terme (reconstituer leurs marges, contenter leurs actionnaires) et accentuer encore la crise subie par l'économie réelle. Mais à long terme, c'est aussi leur résilience qu'elles vont écorner (car quand l'économie va mal, elles perdent de l'argent). "Pour une fois, conclut Jézabel Couppey-Soubeyran, l’intérêt des banques coïncide avec celui de l'économie réelle__. C'est une bonne occasion des les reconnecter à cette économie, dont elles se sont tant éloignées ces dernières années".

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