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Covid-19 : l'OMS percera-t-elle le mystère de l'origine animale du virus ?

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Depuis la crise du SRAS en 2002-2003, plusieurs équipes de scientifiques chinois sont parties à la recherche de nouveaux coronavirus, notamment dans les populations de chauves-souris.
Depuis la crise du SRAS en 2002-2003, plusieurs équipes de scientifiques chinois sont parties à la recherche de nouveaux coronavirus, notamment dans les populations de chauves-souris.
- Jean-François Julien

Enquête. Un an après les débuts de l’épidémie, que sait-on vraiment de l’origine du SARS-CoV-2 ? Les chercheurs n’ont toujours pas débusqué l’hôte intermédiaire et la piste d’un virus échappé d’un laboratoire prend de l’ampleur. Plongée dans un mystère que l’OMS tente de lever.

Les treize experts mandatés par l'Organisation mondiale de la Santé qui ont posé le pied en Chine ce jeudi auront-ils les coudées assez franches pour découvrir véritablement l’origine d’une épidémie qui a déjà touché plus de 90 millions de personnes dans le monde ? La question brûle toutes les lèvres, car plus de 11 mois après l’émergence du nouveau coronavirus, nul n’a encore été capable de déterminer vraiment d’où il vient. La chauve-souris a été soupçonnée, le pangolin désigné, le vison accusé, mais il manque toujours le "maillon intermédiaire" qui pourrait expliquer avec certitude comment un virus animal a pu sauter la barrière d’espèce pour venir infecter les hommes. 

Dans cette enquête, nous verrons d’abord combien la Chine est réticente à ouvrir ses portes. Le régime a largement réécrit l’histoire de l’épidémie, effacé à grande eau les traces du marché de Wuhan et interdit l’accès à de précieuses banques de données. Mais nous apprendrons aussi que Shi Zhengli, l’une des virologues les plus célèbres de Chine, est une femme ouverte qui partage volontiers ses connaissances. Même si, dans son laboratoire P4, des expériences sulfureuses ont pu être menées. Nous croiserons des spécialistes de la Chine et des virologues qui pensent qu’un accident de laboratoire est hautement improbable, et d’autres qui s’interrogent encore. Nous repartirons à nouveau sur la piste des chauves-souris Rhinolophes, dans une mine désaffectée du Yunnan et éliminerons définitivement le suspect pangolin. Et nous creuserons l’hypothèse d’un virus qui aurait circulé à "bas bruit" depuis des années dans le Sud du pays, avant d’éclater à Wuhan. Mais nous verrons surtout que l’OMS aura fort à faire pour lever définitivement le mystère.

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La Chine, un partenaire très réticent 

L’équipe de scientifiques dépêchée par l’OMS arrivée en Chine ce jeudi a déjà plusieurs jours de retard sur le calendrier officiel de la mission. Si l’on a pu croire, au départ, qu’il s’agissait d’une simple question de visas que certains membres de la délégation n’auraient pas pu obtenir à temps, les autorités chinoises nous ont vite détrompés. 

L’historien François Godement, conseiller pour l’Asie à l’Institut Montaigne, connaît parfaitement les rouages du pouvoir chinois : "La porte-parole du ministère des Affaires étrangères a dit publiquement que ce qui était en cause c’était une enquête sur l’origine du virus qui était extrêmement sensible et qu’il fallait encore négocier. Donc un an après, la Chine n’arrive toujours pas à négocier un accord avec l’OMS, qui est d’habitude extrêmement bien disposée envers la Chine, notamment son directeur général, Mr Tedros Adhanom Ghebreyesus". 

Ce peu d’empressement à accueillir les observateurs extérieurs interroge. La Chine aurait-elle quelque chose à cacher ? Vu d’Occident plusieurs indices troublants viennent s’additionner. 

D’abord, le pouvoir chinois n’a cessé de réécrire l’histoire des origines de la pandémie. Après avoir admis d’abord que le virus s’était échappé du marché de Wuhan, voilà que les autorités pensent qu’il a pu surgir de n’importe où sur la planète. "Dans un premier temps, raconte François Godement, on nous a beaucoup parlé du marché de Wuhan, qui n'est pas un marché au sens français du mot, mais qui est surtout un énorme lieu de restauration collective, à ciel ouvert, où se vendent au détour d’une section - dans des conditions assez peu légales - des animaux sauvages destinés à la consommation humaine. Ce marché se situe à deux encablures de la grande gare TGV de Wuhan et à l'intersection de deux grandes lignes de métro. Ce sont les conditions idéales pour la  propagation rapide d’un virus. On a donc d’abord pensé qu’il pouvait provenir d’un animal de ce marché. Mais on sait depuis qu’il ne se vendait ici ni chauves-souris ni pangolins. Ces animaux ne font apparemment pas partie de la culture culinaire locale."

A gauche : le marché de gros de fruits de mer de Huanan, considéré comme le lieu d'origine du virus, est toujours fermé. A droite : marché de gros dans le nord de Wuhan où les employés de ce marché fermé se sont déplacés.
A gauche : le marché de gros de fruits de mer de Huanan, considéré comme le lieu d'origine du virus, est toujours fermé. A droite : marché de gros dans le nord de Wuhan où les employés de ce marché fermé se sont déplacés.
© Radio France - Dominique André

Sans être tout à fait abandonnée, la piste du marché de Wuhan a donc été progressivement mise de côté par les autorités chinoises. "On a eu une phase nouvelle au début de l'automne 2020", poursuit François Godement, "quand la Chine a mis en accusation des laboratoires bactériologiques américains, elle a prétendu qu’ils avaient volontairement propagé le virus en Chine. Une allégation sans aucune base d'aucune sorte !"

Mais surtout, en ce début janvier 2021, il faut noter la déclaration officielle du ministre des Affaires étrangères chinois qui a estimé, souligne François Godement : "qu’il est infiniment probable que le virus du Covid-19 se soit déclaré en de nombreux endroits simultanés de la planète et qu'il n'y a pas de raison de penser qu'il ait son origine en Chine. Donc, on a une véritable évolution et nous sommes maintenant face à une dénégation complète."

La Chine a aussi tenté d’explorer d’autres versions pour expliquer l’épidémie. Elle a laissé dire, à un moment donné, que les militaires américains, venus s’exercer à Wuhan pendant les Jeux militaires mondiaux de la mi-octobre 2019, avaient apporté le virus dans leurs bagages. Selon une autre version, ce sont des produits congelés, importés de l’étranger et vendus sur le marché de Wuhan, qui auraient laissé s’échapper le SARS-CoV2… 

Parallèlement à cette réécriture de l’histoire de la pandémie, les Chinois ont mis beaucoup de soin à dissimuler ce qui aurait pu expliquer l’origine de cette flambée virale. Car pour savoir comment a émergé le nouveau coronavirus, il faudrait pouvoir séquencer des prélèvements effectués sur les animaux susceptibles d’avoir été en contact avec le patient zéro. Mais outre le fait que nul n’a identifié quel est le premier malade du Covid-19, "le marché de Wuhan a été nettoyé de fond en comble, peut-être par souci de décontamination. Peut-être par maladresse. Mais cela a empêché toute investigation sur place.", martèle François Godement. 

Depuis septembre, l'accès à certaines bases de données a été rendu impossible

D’autres faits sont assez troublants : depuis l’automne dernier, il semble bien que certaines données génétiques ne soient plus accessibles. Il faut savoir que depuis la crise du SRAS en 2002-2003, plusieurs équipes de scientifiques chinois sont parties à la recherche de nouveaux coronavirus, notamment dans les populations de chauves-souris. Elles ont prélevé des milliers d’animaux, séquencé de nombreux virus et constitué de gigantesques bases de données. Parmi toutes ces équipes, celle de l’Institut de virologie de Wuhan menée par la chercheuse Shi Zhengli - dont nous aurons l’occasion de reparler longuement - est particulièrement active.

Etienne Decroly est virologue, spécialiste des virus émergents. Directeur de recherche au CNRS dans le laboratoire Architecture et Fonction des Macromolécules Biologiques (AFMB) de l’Université d’Aix-Marseille, il note que depuis quelques mois l’accès à ces bases a été limité : "L’une de nos difficultés, c’est le manque cruel d’informations concernant les échantillons qui ont été, ou auraient été, collectés dans différents endroits de Chine par le laboratoire de Shi Zhengli et par d’autres labos. Il y a notamment une base de données absolument importante dont l’accès a été restreint à partir de septembre je crois__, et dans laquelle on ne peut plus aller regarder des séquences qui nous aideraient justement à mieux comprendre l’origine du SARS-CoV-2. L’enjeu est de pouvoir regarder en détail les séquences des virus isolées dans ces bases de données, de manière à faire des études de phylogénie, c’est à dire à étudier la généalogie du virus et les recombinaisons éventuelles."

Quelle est donc l’origine de ce nouvel obstacle ? "Apparemment Shi Zhengli aurait indiqué que la base de données a été fermée à la suite de piratages, détaille Etienne Decroly, mais si c’est le cas, l’OMS devrait pouvoir avoir accès à ces données et pouvoir éventuellement les distribuer à des scientifiques compétents pour rechercher l’origine du virus de l’épidémie que nous connaissons." 

François Godement, lui, rapporte d’autres faits qui vont dans le même sens. Depuis le début de l’année dernière, les publications scientifiques sont soumises à une très forte censure : 

À partir du mois de février 2019, un ordre est venu d’en haut. Toute recherche et publication ayant trait à l'origine du virus devait être soumise à autorisation au plus haut niveau avant de pouvoir sortir. C’est donc une sorte de couvercle, de censure préalable qui a été mis sur toutes les investigations. Ne pas publier de papier sans visa préalable, cela signifie que le contrôle s’exerce très très haut, bien au dessus du niveau des plus hautes autorités médicales. C’est le gouvernement central, le Conseil des affaires de l’État, qui dispose d’un véto préalable.

Cette main de fer s’est donc exercée depuis février dernier sur toutes les publications concernant la genèse de l’épidémie. Et uniquement sur ces dernières, car, presque paradoxalement, beaucoup d’études chinoises ont été publiées depuis l’émergence du nouveau coronavirus, sur la façon dont se comporte le SARS-CoV2, sur sa contagiosité, sur les malades chinois pris en charge, sur sa persistance sur différents supports, etc. Mais sur l’origine animale proprement dite, il n’y a pas eu grand chose, mis à part des articles scientifiques sur des coronavirus de pangolins. 

"Il faut distinguer les scientifiques chinois du pouvoir politique"

Christian Bréchot est l’ancien directeur de l’Inserm et de l’Institut Pasteur. Il enseigne aujourd’hui à Tampa, aux États-Unis, dans la University of South Florida et il a beaucoup collaboré tout au long de sa carrière avec les scientifiques chinois. Il veut d’ailleurs témoigner de leur excellence. Il n’en souligne pas moins le paradoxe suivant : 

Moi, je suis Président du Global Virus Network et nous avons des instituts chinois dans ce réseau. Je peux témoigner du fait que les scientifiques chinois ont partagé la séquence du virus de façon extrêmement rapide, dès le mois de janvier, et cela a été un progrès énorme par rapport à la première crise du SRAS. Ceci est un fait : ils ont partagé des résultats de laboratoires ! Mais en termes effectivement de données épidémiologiques et de prélèvements, recueillis sur le terrain, il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’il y a eu une omerta et un retard très net.

Autrement dit, ces données là n’ont pas été partagées avec la communauté scientifique étrangère. 

Christian Bréchot avoue ne pas savoir comment interpréter cette omerta, mais il pense que "c’est plus une question de fonctionnement général de ce pays. Je ne sais pas s’ils ont des data gênantes. En tous cas, je pense qu’il y a eu une décision politique de ne pas mettre à risque leur théorie officielle. Cette théorie, vous la connaissez, c’est que ce virus est apparu dans plusieurs endroits de façon simultanée, et que à la limite, la Chine aurait été contaminée par des produits importés. On sait bien que ce n’est pas vrai. Mais il fallait, je crois, rester sur une théorie officielle." Il faut donc, insiste ce grand chercheur français, bien distinguer entre la science chinoise et le pouvoir politique, qui ne répondent pas à la même logique. Il admet néanmoins que cette absence de partage de données est "une grave erreur. Ce non partage d’échantillons et de connaissances est très condamnable". 

Ce manque de transparence de la partie chinoise a fini par nourrir la thèse d’un accident de laboratoire. Au départ, cette supposition était vue comme relevant de la théorie du complot. Mais à mesure que la Chine dresse des obstacles à toute investigation indépendante, même les virologues les plus sérieux se penchent sur cette hypothèse. Ils soulignent évidemment qu’elle n’est pas dominante dans le monde scientifique. La plupart des chercheurs croient encore que cette pneumonie inconnue est une zoonose, autrement dit une maladie virale animale qui a réussi à se transmettre aux êtres humains. Mais comme personne n’est arrivé à remonter la piste animale, l’hypothèse d’un virus échappé de l’un des laboratoires de virologie de Wuhan n’est plus totalement exclue. Un certain nombre d’indices pointent en effet dans cette direction. 

Depuis plus de quinze ans, le laboratoire dirigé par Shi Zhengli travaille sur les coronavirus. Cette jeune femme, très célèbre en Chine et à l’étranger, est partie dès 2003 sur la trace des chauves-souris pour séquencer tous les virus qu’elle pourrait prélever. L’objectif de son laboratoire était de mieux connaître quels virus ennemis la chauve-souris était capable d’héberger. Elle qui était déjà le réservoir du SARS-CoV1, un coronavirus de la même famille que notre SARS-CoV2, qui à l’époque venait de provoquer l’épidémie de SRAS. 

Le silence troublant de Shi Zhengli à propos de la mort de trois mineurs du Yunnan

Pendant toutes ces années Shi Zhengli et son équipe ont collaboré avec des laboratoires occidentaux. Partageant leurs bases de données de virus séquencé avec les scientifiques du monde entier et publiant un grand nombre d’articles. Mais elle est restée silencieuse sur un épisode assez mystérieux qui, aujourd’hui, alimente bien des soupçons. 

En 2012, plusieurs mineurs travaillant dans une mine du Yunnan, située dans le district de Mojiang (dans le sud-ouest de la Chine) ont attrapé une pneumonie d’un genre inconnu, qui a conduit certain d’entre eux à la mort. Or c’est à la suite de ces décès que l’équipe de Shi Zhengli est allée prospecter dans cette cavité et en a rapporté des échantillons de virus particulièrement intéressants. 

La virologue chinoise Shi Zhengli dans son laboratoire P4 de Wuhan le 23 février 2017.
La virologue chinoise Shi Zhengli dans son laboratoire P4 de Wuhan le 23 février 2017.
© AFP - Johannes Eisele

En octobre dernier, Frontiers- une revue qui emploie plus d’une centaine de chercheurs pour relire les articles de ses journalistes - publiait une enquête très fouillée menée par deux scientifiques indiens travaillant à Pune (dans le Maharashtra, à l'ouest du pays). Leur enquête explorait le lien que l’on peut, peut-être, oser entre cette maladie de 2012 et le Covid-19. 

Voici ce que l’on pouvait y lire en substance : c’est en 2020 seulement que la chercheuse chinoise évoque pour la première fois cette mission, dans une interview à un journal scientifique américain. On y apprend qu’à l’époque six ouvriers qui s’étaient rendus dans cette ancienne mine de cuivre pour en retirer des excréments de chauve-souris ont été victimes d’une maladie pulmonaire inconnue. Quatre d’entre eux y ont travaillé 14 jours, les autres ont souffert de problèmes respiratoires sévères dès le cinquième jour. 

Les symptômes de cette maladie ont été décrits dans une thèse publiée par un certain Mr Li Xu l’année suivante. Cette thèse en langue chinoise est en train d’être traduite en anglais et, en attendant, les auteurs indiens expliquent qu’ils ont utilisé Google traduction pour en comprendre le contenu ! On y découvre donc que les ouvriers ont souffert d’une maladie dont les symptômes sont très semblables à notre Covid-19 actuel : une pneumonie bilatérale, accompagnée de fièvres et de thromboses pulmonaires. Les ouvriers ont été transportés à l’hôpital de Kunming où trois d’entre eux sont morts.

La presse locale a raconté l’histoire et un article a même été publié dans le magazine Science, car dans cette mine, un nouveau virus a été identifié qui aurait pu être responsable de ces décès. Baptisé Mojiang paramyxovirus (MojV) d’après le nom du lieu, ce virus a été découvert chez trois des neufs rats prélevés après le drame. 

Il s’agit d’un virus de la famille des hénipavirus (dont sont issus le virus Hendra, découvert en Australie en 1994 et le virus Nipah, qui sévit en Asie du Sud-Est depuis 1998). Étrangement, alors que les chauves-souris frugivores sont les réservoirs naturels de ces hénipavirus, les chercheurs qui sont arrivés dans la mine, six mois après le décès des ouvriers, n’ont pas trouvé de chauve-souris positives. C’est donc chez le rat que le virus a été découvert.

Mais l’article souligne aussi qu’aucun lien n’a pu être fait entre ce virus - découvert chez les rats - et les ouvriers décédés : "Les trois victimes ont succombé bien avant que les scientifiques entrent en scène, nous n’avons donc pas pu établir de lien entre le MojV et ces infections humaines, explique le Dr Qi Jin, directeur d’un laboratoire de virologie à Pékin dont les équipes sont allées sonder la mine, (…) plus récemment nous avons organisé une surveillance systématique de 38 espèces de chauves-souris à travers toute la Chine, mais nous n’avons pas pu retrouver de hénipavirus semblable au MojV dans ces populations."

En réalité, résume l’article de Frontiers, nul n’a donc pu identifier le vrai virus qui a causé la mort des ouvriers. D’ailleurs, Shi Zhengli, dans son interview au magazine américain, avance que des champignons ont pu être à l’origine de ces décès. C’est du moins son hypothèse. Mais cette explication ne satisfait pas tout le monde. 

Le journal américain rappelle que l’équipe de Shi Zhengli s’est ensuite rendue dans cette même mine du Mojiang quatre fois, entre août 2012 et juillet 2013. Dans cette cave artificielle gîtent de grandes colonies de chauve-souris de l’espèce Rhinolophus affinis et Rhinolophus sinicus et des centaines de prélèvements y ont été effectués. Le laboratoire de virologie de Wuhan a pu en extraire 150 coronavirus différents, presque tous des alphacoronavirus. Mais deux virus étaient bien de la famille des bétacoronavirus, c’est à dire de la même famille de virus que notre SARS-CoV-2. 

Parmi tous les échantillons prélevés par l’équipe de Wuhan dans la mine, figurait notamment un génome qui est devenu mondialement célèbre : le fameux "RaTG13". Il s’agissait d’un nouveau coronavirus, identifié donc dans cette mine abandonnée et qui s’avère être le bétacoronavirus le plus proche du SARS-CoV-2 jamais découvert pour l’instant. Ces deux virus sont des cousins, dont les génomes sont identiques à 96%. 

Même la BBC n'a pas pu filmer la mine de Mojiang, où sont morts les mineurs

Les deux chercheurs indiens de Pune, qui ont rédigé l’article de Frontiers en octobre dernier posent donc en conclusion un certain nombre de questions : 

Puisque l’Institut de virologie de Wuhan a pu examiner des "échantillons" prélevés sur les mineurs décédés, pourrait-on savoir de quelle sorte d’échantillons il s’agit ? Sont-ils toujours stockés sur place et sont-ils accessibles à d’autres chercheurs ? Il serait particulièrement intéressant de savoir si des virus ont été extraits de ces échantillons et si leur ADN peut être étudié. Peut-être l’Institut de virologie a-t-il aussi obtenu des tests PCR effectués à l’époque sur les malades de la mine, si oui, que disent-ils ? 

Enfin, d’après une thèse écrite cette fois par un certain Mr Huang, on sait que les anticorps des mineurs ont été testés. Et qu’il s’agissait bien d’anticorps ayant réagi à des virus de la famille SARS-CoV. Mais quel a été le protocole utilisé ? Contre quel virus se sont précisément défendus les mineurs ? Pourquoi ces décès n’ont-ils pas été déclarés à l’OMS ? La mine de Mojiang, qui paraît-il avait été fermée en urgence en 2014, fait-elle encore l’objet de recherches ? Enfin, pourquoi Shi Zhengli a-t-elle attendu 2020 pour mentionner le travail que son équipe a effectué depuis 2012 suite à ces cas de pneumonie sévère ?

Voilà effectivement de quoi s’interroger ! 

Pour l’écologue Jean-François Julien, qui travaille au Muséum d’histoire naturelle à la fois sur les ultra-sons produits par les chauves-souris et sur le suivi des populations, rien ne permet pourtant de mettre en doute, à priori, la version de Shi Zhengli.

"Cette histoire est quand même un peu obscure, reconnaît-il d’emblée, d’autant plus qu’il y a environ deux semaines, une équipe de la BBC a été empêchée de filmer les lieux. Elle voulait aller enquêter, se balader près de cette mine du Mojiang, mais à chaque fois qu’elle prenait une route qui conduisait à la mine, il y avait un camion en panne qui lui barrait la route. Et cela est arrivé plusieurs fois. Surtout que les gens du coin ont expliqué à la BBC que ces camions "en panne" étaient arrivés 3 ou 4 minutes avant leur passage. Et puis il y avait quatre personnes en civil qui les suivaient, enfin le truc typique. L’équipe de la BBC est repartie un peu dépitée et elle est allée raconter cela à un magazine américain." 

Ce genre de récit alimente forcément l’idée qu’il y a quelque chose à cacher, admet Jean-François Julien, même s’il souligne qu’il peut aussi s’agir de "la paranoïa classique de plein de régimes autoritaires."

Sur le fond, le chercheur aurait plutôt tendance à faire confiance au récit de Shi Zhengli qui suppose que les mineurs sont décédés à cause de champignons qui auraient poussé sur le guano - les déjections - des chauves-souris. "Je me suis rendu compte que tous les gens qui n’avaient pas  trop l’habitude des chauves-souris ne l’ont pas crue, poursuit Jean-François Julien, mais c’est un fait que dans les pays chauds une moisissure se développe sur le guano des chauves-souris. Cela ne se passe pas en France, uniquement dans les pays chauds, et cette moisissure provoque une maladie pulmonaire très grave, qui se nomme l’histoplasmose__. Je connais des gens qui l’ont attrapée aux Antilles. Quand on n’en meurt pas, on peut trainer, pendant plus d’un an, de graves problèmes pulmonaires ! Je pense que Shi Zhengli était de bonne foi quand elle a dit qu’elle pensait qu’ils étaient morts de ça. Mais bon, il n’y a pas de preuves formelles de ce qui s’est passé dans la mine de Mojiang…"

Jean-François Julien ajoute tout de même que si ces ouvriers avaient, dès 2012, été infectés par "notre" SARS-CoV2, il est vraiment étonnant qu’il n’y ait pas eu d’épidémie. D’autant qu’ils ne sont pas restés dans leur village mais sont allés se faire soigner à Kunming, la capitale du Yunnan, qui est une ville de plus de 6 millions d’habitants ! 

Néanmoins, face à l’incertitude, le doute reste forcément permis et il n’en demeure pas moins étonnant que l’équipe du professeur Shi Zhengli (habitant à Wuhan, la ville où s’est déclenchée la pandémie en 2019) soit allée prélever sept ou huit ans avant dans une mine du Yunnan, un bétacoronavirus (le RaTG13) qui s’avère être le plus proche cousin découvert à ce jour du SARS-CoV2. Il faut aussi rappeler que les ouvriers malades avaient été testés positifs aux coronavirus (même si on ignore lequel). 

L’hypothèse suivante circule donc : ces chercheurs qui ont ramené un bétacoronavirus de la mine, l’auraient "mis en culture dans leur laboratoire pour le rendre encore plus virulent. C’est un discours complotiste, qui court sur internet, mais qui est quand même très débattu", conclut Jean-François Julien. Ce discours est aussi alimenté par ce que l’on sait des travaux que mène Shi Zhengli dans son Institut à Wuhan. 

Au coeur du laboratoire P4 de la virologue Shi Zhengli

Schématiquement, on peut dire qu’elle a conduit deux types de travaux. D’abord une recherche assez classique, que détaille Etienne Decroly, directeur de cherche au CNRS, virologue lui même et spécialiste des virus émergents : "Les équipes vont sur place collecter des échantillons et lorsqu’ils ont la chance de récupérer un virus vivant, ils l’isolent de manière à pouvoir l’étudier en laboratoire. La question de recherche qu’ils posent est la suivante : ces virus, qui se répliquent évidemment dans les chauves-souris, sont-ils capables d’infecter d’autres types cellulaires ?  Autrement dit, d’infecter les cellules des autres animaux dont on dispose en laboratoire ? Sont-ils capables de franchir ce que l’on nomme la barrière d’espèces ?"

Ces recherches sont menées, entre autres, dans le fameux laboratoire P4 de Wuhan. C’est un lieu qui alimente tous les phantasmes. Les laboratoires de ce type sont totalement hermétiques, pour éviter toute fuite d’air contaminé. Pour y pénétrer, il faut revêtir des sous vêtements jetables, puis un scaphandre relié à de l’oxygène, qui est sous pression positive, de manière à ce que l’air sorte de la combinaison, au lieu de s’y engouffrer, si jamais il y a une déchirure. Les laborantins doivent, en sortant, prendre une douche et se badigeonner de produit chimique, du phénol, afin d’éliminer tout risque de contamination. Les personnels sont sous haute surveillance et filmés par des caméras. C’est dans cet univers que l’équipe de Shi Zhengli manipule les précieux échantillons. Tout cet attirail très sécurisé impressionne forcément, mais il n’y a pas que le P4 qui serve de laboratoire, insistent les chercheurs. 

"Le laboratoire de confinement P4 a été créé pour manipuler des pathogènes très dangereux, comme la variole ou la peste, reprend Jean-François Julien, écologue au Muséum d’histoire naturelle, e_n vérité, depuis que l’on connaît les bétacoronavirus - cela va faire une vingtaine d’années - on les manipule deux niveaux de confinement en dessous, c’est à dire en P2 ou P3. D’ailleurs, Shi Zhengli s’en est expliquée. Elle a dit dans une interview, si elle ne ment pas parce qu’il faut reconnaître qu’elle est soumise à une forte pression, elle a dit que les seules manipulations qu’elle ait faites en P4, ce sont des infections de furets parce que c’est dans ce laboratoire que se trouve l’animalerie avec les furets !"_

Voilà donc de quoi chasser une première idée fausse : non, les expériences sur coronavirus ne nécessitent pas un niveau de confinement exceptionnel en P4. Cela dit, savoir qu’elles ne sont pas systématiquement menées dans le lieu le plus sécurisé, n’est pas forcément fait pour nous rassurer...

Deuxième source de confusion, tient à rappeler Jean-François Julien : les virus sur lesquels travaillent les virologues ne sont pas forcément vivants et donc capables de se répliquer : 

Quand on vous dit qu’on va prélever un virus sur une chauve-souris, en fait, ce sont souvent des écouvillonnages comme on le fait dans le nez pour un test Covid. Et la plupart du temps, on ne ramène pas de virus infectieux. On ne récupère pas grand chose dans le prélèvement : il y a de quoi faire des séquences, mais il n’y a pas de virus capable de rentrer dans une cellule et de se reproduire. Et c’est exactement le cas du fameux RaTG13. A son propos, Shi Zhengli a dit - et là je pense que c’est certainement vrai - elle a dit qu’elle n’en avait plus du tout ! Parce qu’à force d’utiliser les morceaux de prélèvement pour les séquencer, ils n’en ont plus. Donc cela paraîtrait assez invraisemblable que ce virus, précisément, le RaTG13, ait été rapporté intact à Wuhan et ait été propagé dans des cultures.

Il faut bien comprendre que d’habitude les chercheurs analysent leurs virus par petits morceaux et n’ont à leur disposition que des fragments du génome. Si l’on prend l’exemple du nouveau coronavirus, on sait qu’il est particulièrement long car il se compose d’un ARN d’environ 30 000 bases, contenant 15 gènes. "Quand on fait des manips comme ça, on séquence par fragments" détaille Jean-François Julien, "on va amplifier cet ARN par petits morceaux, par exemple des morceaux de 2 000 bases, mais qui se recoupent. Je simplifie beaucoup mais c’est un peu comme un puzzle. On récupère des millions de séquences correspondant à quelques centaines ou milliers de fragments différents, qui se recouvrent les uns les autres et après on reconstruit le génome complet du virus comme cela. Mais pour l’instant il n’y a aucune technique qui permette de lire les 30 000 bases d’un bout à l’autre." Il s’agit donc avant tout de manipulations à partir de morceaux de virus non infectieux. 

Jean-François Julien met encore en doute la capacité du laboratoire de  Wuhan d’avoir réussi à cultiver des virus vivants pour une autre raison : 

Quand on revient avec des milliers de prélèvements, matériellement, on ne peut pas le faire, parce que ce n’est pas simple de mettre un virus en culture. Il faut déjà au minimum un flacon de culture de cellule par prélèvement. Donc si on revient avec autant de prélèvements, ce n’est quasiment pas faisable. Il faut avoir la main d’oeuvre pour faire pousser des milliers de cultures de cellules. Donc, les chercheurs exploitent leurs prélèvements, uniquement au niveau moléculaire. Une fois qu’ils ont leur séquence, s’il y a quelque chose de particulièrement intéressant ou de critique, là ils peuvent tenter de le mettre en culture, ou de retourner prélever des échantillons au même endroit. 

En général, explique encore le chercheur du Muséum d’histoire naturelle, la plupart des laboratoires ne travaillent pas sur le virus entier. Ils se contentent d’extirper une séquence du virus à étudier. En l’occurrence pour le SARS-CoV2, il s'agit le plus souvent de sa protéine Spike, celle qui lui permet de se fixer sur les cellules des hôtes qu’il veut infecter. Le gène de cette protéine S est alors amplifié séparément pour être ensuite introduit dans un autre virus que l’on manipule plus facilement qu’un coronavirus. C’est à partir de ce pseudo-virus, qui n’est pas dangereux, que l’on fait des expériences in vitro. On cherche à voir si la protéine Spike, qu’on a greffée au pseudo-virus, lui permet d’entrer dans d’autres cellules hôtes et de sauter la barrière d’espèces. 

Des expériences tellement risquées qu'un moratoire a été décidé jusqu'en 2017

Etienne Decroly, le virologue, directeur de recherche au CNRS, qui travaille au laboratoire d’Aix-Marseille, ne dit pas vraiment autre chose, mais il se montre tout de même plus suspicieux. Il tient d'abord à souligner que certains laboratoires sont capables de séquencer des fragments de plus en plus longs de génomes, grâce à la méthode, dite du nanopore. 

Ensuite, il insiste sur les expériences que l'équipe de Shi Zhengli menait déjà en 2015 et qui lui ont permis, à l'époque de cultiver in vitro des coronavirus de chauve-souris.  Plus précisément, en collaboration avec l'américain Peter Daszak, elle a publié dès 2016 un article qui détaillait comment se comportait le clone d'un virus proche du SARS-CoV-1, que l'on avait amputé d'un domaine codant pour une protéine, ce qui montrait, déjà à l'époque, une très grande maîtrise de ces manipulations génétiques de haute volée. 

"L’une des grandes difficultés est qu’effectivement, le plus souvent, quand on collecte des échantillons, le virus n’est pas vivant, précise Etienne Decroly, c’est-à-dire que si on essaye de mettre en culture des extraits de ces échantillons sur des cellules, il n’y a pas de virus qui pousse. Donc, dans la majorité des cas, il est vrai qu’on reconstruit le génome à partir de fragments du virus. On obtient ce que l’on appelle un méta-génome, qui correspondrait peu ou prou au virus tel qu’il serait si on avait un virus non dégradé dans les échantillons. Quand je dis "reconstituer" c’est bien de manière informatique !

Ceci dit, dans un certain nombre de cas, les chercheurs de Wuhan ont été capables d’extraire, de ces échantillons, des virus vivants et de les cultiver sur des cellules. Cela a été décrit aussi dans la littérature scientifique. Et lorsque cela arrive c’est particulièrement intéressant pour les équipes de recherche car on peut ensuite vérifier si ces virus se répliquent dans des cellules différentes de leur hôte naturel. Et c’est ce type de manipulations qu’ils font depuis des années dans ce laboratoire."

Etienne Decroly ajoute que Shi Zhengli a dit qu’elle n’avait jamais été capable de cultiver le RaTG13, "qu’ils n’ont jamais eu le virus infectieux". Mais lorsqu’on lui demande si cela signifie qu’elle n’a pas pu transmettre ce virus à une autre espèce, il répond aussi en riant "Je n’ai pas dit ça ! Je vous dis juste que Shi Zhengli dit que ça n’a pas été le cas'' et il ajoute : "le RaTG13 n'est qu'un cousin éloigné du SARS-CoV2 et nous ne connaissons pas les différents virus en cours d'étude dans ce laboratoire." 

Ce qui a été publié de manière extensive par le laboratoire conclut Etienne Decroly, "ce sont différentes expériences consistant à isoler des virus à partir de chauves-souris, à les cultiver sur des lignées cellulaires de différentes espèces animales et à échanger des domaines de liaisons aux récepteurs entre différents virus. C’est toujours le même principe, on regarde si un même virus peut infecter des cellules de chauve-souris, de souris, de singes, etc. pour essayer d’identifier les hôtes potentiels du virus. Des infections en modèle animaux ont également été réalisées. Par exemple, le laboratoire de Wuhan a mené des expériences sur des souris, pour étudier le franchissement de la barrière d’espèce de ces virus pulmonaires".

Pour résumer, on sait donc que certains coronavirus ont été étudiés au laboratoire P4 de Wuhan, mais aussi dans des laboratoires moins sécurisés. Qu’en général, il ne s’agit pas de manipuler des virus vivants mais surtout de reconstituer un génome grâce à l’informatique et que Shi Zhengli se défend d’avoir jamais réussi à cultiver le RaTG13. Mais que parfois, il arrive aussi qu’une équipe parvienne à cultiver un virus, uniquement à partir d’un échantillon, même détérioré. Et que Mme Shi Zhengli a mené dans son laboratoire des expériences sur des souris vivantes avec des coronavirus. Tout cela signifie-t-il qu’un virus ait pu s’échapper de l’Institut de virologie de Wuhan ? On ne saurait le dire. 

Une manipulation génétique qui augmente la contagiosité des virus 

Mais dans ce temple de la science, d’autres expériences encore plus sulfureuses ont été menées. L’historien François Godement les résume ainsi : "L’un des éléments les plus discutés par les virologues, c’est que le laboratoire P4 de Wuhan a fait, pendant des années, en collaboration avec des Américains, des recherches sur ce qu’on appelle le "gain de fonctions". C’est-à-dire le moyen de modifier le code génétique d’un virus pour en accroître la contagiosité. Cela a été fait précisément, entre autres, sur ces coronavirus là. Avant que ces recherches ne soient interdites aux États-Unis, en 2014, en raison de leur dangerosité. Une pétition de scientifiques, dont plusieurs Prix Nobel, ayant pointé que les gains étaient insuffisants par rapport aux risques. Tout cela n’est pas forcément un faisceau de présomptions, ce sont peut-être simplement des coïncidences. Mais c’est bien ce qui rend une enquête épidémiologique serrée indispensable, tout comme la coopération entre scientifiques chinois et étrangers."

Étienne Decroly reprend ses informations, avec son regard de virologue : "Mme Shi Zhengli a beaucoup travaillé avec des laboratoires américains, et entre autres avec un laboratoire américain qui a développé ce que l’on appelle des méthodes de "gain de fonction". Elles visent à pouvoir manipuler génétiquement les virus de manière à modifier leur génome afin de les optimiser pour pouvoir éventuellement franchir la barrière d’espèce__. Ce genre d’expérience consiste à modifier certaines zones d’un virus, de manière à voir si ces modifications permettent ou ne permettent pas au virus d’infecter différents types cellulaires. L’objectif est de comprendre au niveau moléculaire, comment l’évolution va sélectionner des mutants et quels sont les mutants qu’il faudrait surveiller avec précision car ils auraient un potentiel de transmission humaine."

A la question de savoir s’il s’agit d’un travail classique en virologie, Étienne Decroly est formel : "Non, non, ce n'est pas du tout un travail classique ! Ce sont des travaux qui se font dans des laboratoires hautement sécurisés, première chose. Il y a, par ailleurs, extrêmement peu de virologues qui font ce genre de travaux. Il y a d'ailleurs un débat de la communauté scientifique qui n'est pas neuf sur ce type d’expérience. Ce débat a été initié dans les années 2012 après des travaux réalisés sur la grippe. Des scientifiques avaient essayé de comprendre comment des virus animaux pouvaient éventuellement franchir la barrière d'espèce et se transmettre mieux par aérosols. Ces travaux avaient été menés, entre autres par Ron Fouchier. Et quand ce dernier a été capable de faire évoluer des virus pour qu’ils deviennent hautement contagieux, et transmissibles par aérosol notamment à l’homme, il y a eu un débat important qui consistait à savoir s’il fallait poursuivre ou interdire ce type d’expériences. Le résultat est qu’il n’y a pas eu de consensus scientifique. Mais les États-Unis, à partir de 2014, ont considéré qu’il devait y avoir un moratoire sur ce genre d’expériences et qu’elles ne devaient plus être financées par le NIH (l’équivalent du ministère américain de la santé NDLR) Donc ces expériences ont été arrêtées, sur le sol américain en ce qui concerne la grippe, mais également  les coronavirus__".

Comme le raconte très bien un article du Monde, rédigé à cette époque, les recherches de Ron Fouchier concernaient deux virus grippaux, H5N1 et H7N9, particulièrement meurtriers. Entre un tiers et la moitié des personnes qui avaient eu "le malheur de contracter ces grippes sont morts, généralement en une dizaine de jours." L’idée de jouer avec ces souches, pour les modifier génétiquement et les rendre encore plus facilement transmissibles a donc suscité l’effroi de la communauté internationale. A l’époque, après qu’un laboratoire soit arrivé à rendre le virus de la grippe aviaire H5N1 facilement transmissible par voie aérienne entre furets (modèle animal proche de l’homme) un premier moratoire, a été décrété en janvier 2012, avant d’être levé unilatéralement un an après. Mais en octobre 2014 à nouveau, il a été considéré qu’il n’était plus possible de subventionner de tels apprentis sorciers et un second moratoire a été instauré jusqu’en 2017. 

Des "Frankenvirus", comme les a surnommés la presse internationale, ont-ils pu être créés à Wuhan ? 

"Le moratoire lui même a pris fin en 2017 si ma mémoire est bonne, poursuit Étienne Decroly, donc aujourd’hui, ces expériences peuvent avoir lieu, et sont potentiellement financées aux Etats-Unis. Quant à Shi Zhengli, elle a publié un article en 2015 dont elle est l’avant dernier auteur, et dont le premier auteur est un Américain, un certain Ralph Baric. Pour ce papier, elle a utilisé des techniques de pointe et ces techniques ont été mises en place dans le laboratoire de Wuhan. Certaines publications ont décrit ces outils moléculaires en détail. Évidemment cela questionne : qu’est-ce qui a été fait sur les virus collectés à Wuhan ? " Il se pourrait donc, si l’on lit entre les lignes de ce que déclare Étienne Decroly, que d’autres expériences de gain de fonction aient été menées en secret dans ce laboratoire. 

A la question de savoir s’il est possible de repérer dans le SARS-CoV2 actuel la main de l’homme, autrement dit une quelconque manipulation génétique en laboratoire, Étienne Decroly répond : 

C’est assez difficile à postériori d’identifier ce genre de manipulations, d’autant que les méthodes les plus récentes qui ont été développées ne laissent pas nécessairement de traces évidentes. Cela dépend en réalité de la méthodologie utilisée. Certaines sont invisibles et d’autres moins. Il n’y a pas d’évidence là dessus. Cela a même été confirmé par Ralph Baric dans l’une de ses publications, où il expliquait comment il avait développé de nouvelles méthodes moins visibles, voire invisibles. "

Nous voilà donc face à cette hypothèse persistante : l’équipe du Professeur Shi Zhengli a procédé à des expériences sulfureuses au point qu’elles ont été interdites pendant des années aux États-Unis. Elle aurait donc pu modifier génétiquement le virus RaTG13, dont elle était en possession depuis sa récolte dans la mine de Mojiang il y a sept ans pour en faire un virus transmissible à l’homme. Et ce nouveau coronavirus aurait pu s’échapper de ce laboratoire ou d'un autre. 

"A 200 mètres du marché humide de Wuhan, se trouve en effet un autre laboratoire provincial, nommé Centre de la province du Hubei pour le contrôle et la prévention des maladies_,_ rattaché au CDC national, il héberge lui aussi beaucoup d'échantillons de coronavirus et beaucoup d'animaux de laboratoire'', fait remarquer l’historien François Godement

Certes, mais faut-il accorder un réel crédit à ce scénario ? Le virologue Étienne Decroly refuse de se prononcer sur ce point : "Personnellement, je ne privilégie ni l’une ni l’autre des hypothèses. Mon point de vue là-dessus est assez simple : il faut qu’on soit capable de comprendre les mécanismes qui sous-tendent l’origine de l’épidémie. Parce que c’est une manière de nous prémunir contre l'émergence d’autres épidémies. Et il faut qu’on aborde cette question de la manière la plus rationnelle possible, la plus scientifique possible. Il faut qu’on trie les différentes hypothèses qui sont aujourd’hui sur la table, sur la base de données scientifique." 

Le directeur de recherche au CNRS tient aussi à rappeler que "l'hypothèse dominante aujourd'hui dans la communauté scientifique consiste à dire que l'origine de ce virus est zoonotique, donc que c’est une origine animale__. On sait que l‘histoire de l'interaction entre l'homme et les animaux est faite de virus qui passent des animaux à l’homme. C’est un mécanisme classique et usuel d'émergence virale. Cette hypothèse a donc été tout de suite évoquée par la communauté scientifique."

Le problème est que le temps passe, et que pour étayer l’hypothèse d’un virus capable de sauter de l’animal à l’homme, il faudrait pouvoir retrouver le fameux "hôte intermédiaire"__, le dernier porteur du virus qui a été capable de sauter la barrière de l’espèce. Or pour l’instant, et c’est bien le problème, nul n’a réussi à l’identifier. 

"Je sais très bien que ce laboratoire n’a certainement pas créé le virus"

Avant de nous lancer sur la piste du "chaînon manquant" et de repartir à la recherche d’un pangolin, d’un vison ou d’une civette susceptibles d’avoir hébergé un SARS-CoV-2 "animal", interrogeons nous encore sur l’opacité qui règne en Chine et qui alimente toutes les suspicions. 

Christian Bréchot l’ancien directeur de l’Institut Pasteur et de l’Inserm refuse, lui aussi, d’exclure toute piste, mais il tient à insister sur l’ouverture d’esprit des scientifiques chinois et singulièrement de ceux qui travaillent à Wuhan :

Moi-même, je connais très très bien Mme Shi Zhengli, c’est une personne absolument remarquable. Je sais très bien que ce laboratoire n’a certainement pas créé le virus et l’hypothèse comme quoi le virus se serait échappé - enfin tout est possible, donc on ne peut pas l’écarter - mais je ne la mets pas comme première hypothèse . (…) Ce qui se passe dans le laboratoire de Wuhan, n’est pas secret du tout. Quand j’étais directeur de l’Inserm, nous avions de très bonnes relations. J’ai fait plusieurs visites sur place, nous nous connaissons personnellement. Mme Shi Zhengli a toujours été très collaboratrice, tout comme elle l’est avec les États-Unis. Elle a même donné tout récemment un séminaire, il y a trois mois à peine, et c’était passionnant. On n’est pas dans l’omerta, on n’est pas dans une personne qui se "planque". C’est une personne chaleureuse, intelligente, ouverte. On la dépeint d’une façon qui n’est pas juste.

Christian Bréchot admet évidemment que la directrice de l’Institut de virologie de Wuhan puisse être soumise à de grandes pressions politiques. Et que cela puisse l’empêcher, notamment, d’accueillir la délégation de l’OMS. Pour l’instant, nul ne connaît le programme précis des experts qui devraient poser le pied sur le territoire chinois ce jeudi. 

Un "hôte intermédiaire" manquant entre la chauve-souris et l’espèce humaine

Cette précision étant donnée, revenons à la piste animale, abandonnée trop longtemps au profit de celle d’un accident de labo. Souvenons-nous d’abord que l’hôte du virus est forcément une chauve-souris, probablement de l’espèce Rhinolophus affinis, puis qu’en 2013, un virus proche à 96% du SARS-CoV2 a été découvert chez l’une d’entre elles. Mais ce cousin, si proche soit-il, n’est pas encore ce que l’on nomme un "virus proximal". Sa différence génétique avec le SARS-CoV 2 est trop importante.

Il manque donc toujours un maillon de cette chaîne, un fameux "hôte intermédiaire" pour faire le lien entre la chauve-souris et l’espèce humaine.

Pendant un temps, la communauté scientifique a jeté son dévolu sur le pangolin, braconné et vendu lui aussi sur les marchés chinois. Des chercheurs ont séquencé des échantillons de pangolins saisis par les douanes et découvert, sur une soixantaine d’individus, que 40% des animaux étaient infectés par deux virus, proches du SARS-CoV2. 

Mais plusieurs détails ont mis aussi la puce à l’oreille des spécialistes. D’abord le fait qu’il s’agissait de pangolins malais, une espèce qui n’est probablement plus présente en Chine, même si quelques animaux ont pu survivre dans l’extrême sud du Yunnan. Ces pangolins saisis, en tous cas, ne venaient pas du territoire chinois. Ensuite, les virus découverts chez le petit mammifère à écailles étaient tout même assez éloignés du SARS-CoV2, à l’exception d’une partie du génome correspondant à un domaine de leur protéine Spike. 

Un petit rappel de biologie s’impose ici : le SARS-CoV2 fait partie de la famille des coronavirus, dont sept peuvent infecter les humains. La plupart ne provoquent que des rhumes sans gravité, mais trois de ces virus sont potentiellement très dangereux. Le SARS-CoV (que l’on nomme aussi SARS-CoV1) est responsable de l’épidémie de SARS survenue en 2002 et 2003. Le MERS-CoV, qui se transmet par l’intermédiaire des dromadaires, est apparu en 2012. Notre Sars-CoV2, quant à lui, est à l’origine de la pandémie de Covid-19. Tous ces virus se comportent un peu de la même manière, ce sont des virus dits à ARN, dont le génome (composé d’environ 30 000 bases) code pour 15 gènes, dont l’un correspond à une protéine particulièrement importante pour la vie du virus. Il s’agit de sa fameuse protéine Spike (ou protéine S), celle qui confère à sa surface ce drôle d’aspect en forme de couronne. C’est cette protéine de surface Spike qui se fixe à la cellule humaine. Plus précisément, Spike possède un "domaine de liaison au récepteur" (ou RBD pour receptor-binding domain) qui va reconnaître le récepteur de notre cellule humaine. Ce récepteur étant lui-même une protéine ACE2. Les chercheurs aiment utiliser la métaphore de la clé et de la serrure. Si ACE2 est la serrure qui, dans nos cellules humaines, peut laisser entrer le virus, la protéine Spike est la clé dont le virus a besoin. 

La piste du pangolin abandonnée

Pour en revenir au pangolin, le virus découvert chez ces animaux malades possédait une forte identité avec notre nouveau coronavirus. Les deux virus, celui du petit mammifère à écaille et le SARS-CoV2 partagent en effet 97,4% de similarité au niveau du domaine de liaison au récepteur (donc au niveau du RBD) de la protéine Spike qui se lie aux protéines ACE 2 de leurs hôtes. Autrement dit, le virus du pangolin était vu comme capable d’infecter à son tour une cellule humaine, presque aussi efficacement que le Sars-CoV2. 

Mais ce suspect n’était pas parfait. Car l’ensemble du génome du virus, collecté chez les pangolins, est trop différent du SARS-CoV2 pour être son parent direct. Il aurait fallu une sorte de virus chimérique, né d’une recombinaison entre le virus RaTG13 de la chauve-souris et le nouveau virus mortel pour les pangolins. Mais ce virus mutant n’a jamais été découvert et la piste du petit animal à écailles est à présent abandonnée. 

Jean-François Julien, le chercheur spécialiste des chauves-souris, au Muséum d’histoire naturelle, estime que la différence entre ces deux virus aurait dû sauter aux yeux : "Une protéine peut arriver à un certain type de résultat en subissant différents types de mutation. Ce que l’on voyait bien dans le génome séquencé du virus de pangolin, c’est que ce n’étaient pas les mêmes mutations qui lui avaient permis d’arriver à une protéine Spike presque identique à celle du Sars-CoV2. Pour le dire autrement : les Spikes du virus de pangolin et du Sars-CoV2 arrivaient au même résultat mais par des voies différentes. C’est ce que l’on appelle des évolutions parallèles ou convergentes. Donc cela excluait qu’il y ait un ancêtre commun, entre ces deux virus, qui soit relativement proche. D’ailleurs, un scientifique américain, le fameux Ralph Baric avait envoyé un email quelques jours après que l’on ait séquencé le virus chez le pangolin. Il était furieux et catégorique, sur le fait que le pangolin n’avait rien à voir avec l’épidémie et qu’il ne pouvait pas être l’hôte intermédiaire."

Et si le virus avait directement "sauté" de la chauve-souris à l'Homme ?

Nous voilà, une nouvelle fois devant la même énigme : si ce n’est pas le pangolin, quel est l’animal qui a hébergé le nouveau coronavirus avant que celui-ci ne soit capable d’infecter une cellule humaine ? A cette question, Jean-François Julien, relayant le point de vue de l'américain Ralph Baric, préfère une hypothèse finalement assez osée et simple à la fois : cet animal pourrait être… une chauve-souris ! Il se pourrait, avance le chercheur du Muséum, que le virus ait sauté directement du mammifère ailé à l’être humain. 

"Je trouve cela assez hallucinant, parce qu’en fait, il n’y a aucune raison biologique précise, pour qu’il y ait un maillon intermédiaire. J’ai l’impression que l’on est tellement obnubilé par le premier SARS et la découverte de la civette masquée que l’on veut reproduire le même schéma. Mais il y a quelque chose qui me tracasse : que ce soient le pangolin ou la civette, ils ne sont pas plus proches de nous - d’un point de vue évolutif - que la chauve-souris !" Voilà, il ne serait pas plus rationnel de penser que le virus a pu sauter plus facilement de la civette ou du pangolin à l’homme, que de la chauve-souris aux hommes. 

D’ailleurs, ajoute en substance Jean-François Julien, certains remettent même en cause, aujourd’hui, la thèse de la civette palmiste masquée lors du premier SRAS en 2002-2003 ! En effet, on n’a pas identifié de civettes malades du SRAS dans les élevages de civette en Chine. Il se pourrait donc, à la rigueur, que ce soit un homme souffrant déjà d’une pneumonie aiguë, qui ait contaminé lui-même la civette masquée du marché de Guangdong !  Celle là même que l’on croît être le chainon manquant, le fameux "hôte intermédiaire" de la première crise du SRAS. Cette thèse, précise Jean-François Julien, n’émane pas de lui, mais d’un autre chercheur Peter Davsak. Un Américain que beaucoup en ce moment pointent du doigt pour une autre raison : il est l’un des scientifiques étrangers les plus proches de l’Institut de virologie de Wuhan. Il a financé le laboratoire, via son association EcoHealth Allaince, et a publié de très nombreux articles avec Mme Shi Zhengli. 

Afin d’étayer cette thèse d’un virus qui aurait directement sauté du mammifère ailé à l’homme, Jean-François Julien revient sur un papier du 14 mai dernier. "Personnellement, je le trouve très important, c’est un papier qui porte sur le premier SARS-CoV et qui est toujours publié par la même équipe. Ce n’est pas que je sois un fan absolu de Mme Shi Zhengli mais son équipe est quand même celle qui a le plus travaillé sur les coronavirus de chauves-souris en Chine."

Cet article a donc été écrit depuis l’émergence de la pandémie en 2020, mais il se base sur des échantillons de chauve-souris collectés en Chine depuis des années et conservés dans des bases de données. Concrètement, l’équipe chinoise a utilisé des prélèvements effectués sur une seule espèce de chauve-souris, le  Rhinolophus sinicus. Mais les individus prélevés étaient originaires de trois provinces : Hubei, Guangdong et Yunnan. Bien qu’il s’agisse de la même espèce de chauve-souris, l’équipe de Shi Zhengli a découvert que les individus prélevés possédaient une vraie diversité génétique. 

Cette diversité existe notamment dans la molécule ACE2 de ces chauves-souris, c’est-à-dire (pour reprendre notre analogie) dans la serrure que présentent les cellules de chauves-souris aux éventuels coronavirus qui voudraient venir les infecter. "L’équipe s’est rendue compte qu’il y avait pas mal de variations dans la protéine ACE 2 entre individus chauves-souris. Et elle a même montré que parmi ces récepteurs ACE2 découverts chez les Rhinolophes, certaines ressemblaient un peu plus à nos récepteurs ACE2 humains que d’autres !" souligne Jean-François Julien. 

Parallèlement à cette diversité, côté "serrure" de la chauve-souris, les chercheurs chinois ont montré que les virus de type SARS-CoV qui circulaient dans ces grottes étaient aussi capables d’une vraie variabilité. Au niveau de leur protéine Spike (la clé qui cherche à entrer dans la serrure), ces virus avaient développé des mutations nombreuses, comme s’ils tentaient de s’adapter aux changements moléculaires survenus chez leurs hôtes chauves-souris.

"La course aux armements" ou  "l'effet Reine Rouge"

Shi Zhengli a baptisé ce phénomène "la course aux armements" dans son papier. C’est un peu comme si le virus et son hôte étaient engagés dans une course de vitesse pour modifier tour à tour leur serrure et leur clé, la chauve-souris tentant de se protéger du virus, lui-même capable de muter pour s’adapter à chaque nouveau changement de serrure. 

"Ce phénomène est très connu en parasitologie, c’est ce que l’on appelle l’effet Reine Rouge", précise Jean-François Julien, "en référence à Alice au Pays des Merveilles, quand la Reine explique à Alice qu’il faut courir tout le temps pour rester sur place. On pourrait aussi utiliser la fameuse réplique du Guépard de Giuseppe Tomasi de Lampedusa : "Il faut que tout change pour que rien ne change."  Autrement dit encore, virus et chauve-souris sont lancés dans une course qui n’a pour but que de permettre à l’un d’infecter l’hôte, qui se défend à son tour. 

"Tout ce travail suggère plusieurs choses : d’abord qu’un virus de type SARS-CoV, capable d’infecter directement l’homme, peut être présent chez les chauves-souris", souligne Jean-François Julien, "mais surtout qu’on ne pourra pas le prédire en séquençant un seul gène ACE2 découvert sur un seul individu chauve-souris, puisqu’on n’aura pas pu voir, dans une seule chauve-souris, toute la variété des récepteurs ACE2 de son espèce". Pour découvrir ce virus, il faudrait avoir la chance incroyable de tomber exactement sur le bon, un peu comme si l’on parvenait à trouver une aiguille dans une botte de foin.

Ensuite, en grand défenseur des chauves-souris, Jean-François Julien tient à ajouter : "Cela déconstruit aussi tous les mythes que l’on véhicule à propos des chauves-souris, quand on dit : "Elles hébergent plein de virus, parce que cela ne leur fait rien du tout. Et bien là, on a la preuve que ce n’est pas complètement vrai. On ne voit pas pourquoi elles modifieraient leur protéine ACE2, pourquoi il y aurait un tel polymorphisme, si elles étaient totalement insensibles à ces infections. Et puis, il faut savoir que les Rhinolophes sont les seules espèces de chauve-souris (avec les Hipposidéridés) à émettre leurs ultra-sons par le nez. Alors, imaginez, un Rhinophophe qui a le nez bouché, un simple rhume dû à un petit coronavirus, ce doit être dramatique pour eux, parce qu’ils ne peuvent plus se repérer, ni trouver leur proie. C’est comme s’ils étaient aveugles !"

De cet effet "Reine Rouge", l’écologue français retient donc qu’il est possible qu’un virus de type SARS-CoV ait évolué naturellement vers un virus plus proche du SARS-CoV2 en s’adaptant aux variations qu’il découvrait chez son hôte, la chauve-souris. Et qu’à la fin, il ait réussi à se doter d’un RBD, un domaine de liaison au récepteur capable d’entrer dans une protéine ACE2 de chauve-souris, laquelle aurait quasiment acquis la même forme qu’une protéine ACE2 humaine, au gré de ses mutations. A ce moment là, ce virus aurait gagné la faculté d’infecter directement l’humain qui se serait retrouvé par hasard dans ses parages. 

Jean-François Julien, en train d'examiner une Pipistrelle commune, dans un tunnel du 14ème arrondissement de Paris.
Jean-François Julien, en train d'examiner une Pipistrelle commune, dans un tunnel du 14ème arrondissement de Paris.
- JFJ

L'hypothèse d’une circulation "à bas bruit" chez l'Homme

Mais ce saut direct n’est pas l’unique hypothèse que soulèvent les chercheurs, toujours soucieux de suivre la "piste animale". Beaucoup d’entre eux imaginent aussi que le SARS-CoV2 a pu circuler chez l’Homme - sous une forme quasiment identique à celle d’aujourd’hui - bien avant la flambée de Covid-19. 

C’est ce que l’on nomme l’hypothèse d’une circulation "à bas bruit" et c’est aussi la dernière piste que nous suivrons ici. Elle repose principalement sur deux arguments scientifiques. 

Le premier nous conduit à nouveau dans le Yunnan, cette province enclavée du Sud de la Chine, qui compte plus de 45 millions d’habitants, et jouxte le Vietnam, le Laos et la Birmanie. Sur place, l’équipe de Shi Zhengli a voulu vérifier si des virus de chauves-souris avaient déjà infecté des populations humaines au cours des dernières années. Elle s’est donc rendue dans quatre villages du comté de Jinning, situés à moins de 6 km de deux grottes (nommées Yanzi et Shitou) dans lesquelles nichaient d’importantes colonies de chauves-souris. Aucun des villageois sur place, précise l’article, n’avait été victime de la première épidémie de SRAS en 2002-2003. En octobre 2015, les chercheurs de Wuhan sont donc arrivés dans ces villages et ont collecté le sérum de 218 volontaires :139 femmes et 79 hommes. Et ils ont découvert que six personnes avaient bien développé des anticorps contre des coronavirus de la famille des SARS-CoV. Ce qui veut dire que ces six villageois avaient été infectés par des virus provenant directement de leur contact, épisodique, avec les chauves-souris des grottes voisines. Ce papier a été publié en février 2018, co-écrit avec le chercheur américain Peter Daszak, et il fournit la première preuve que, localement au moins, des virus directement issus des mammifères ailés ont infecté des hommes.

Un peu plus tard, la même équipe a élargi ses recherche et présenté un nouveau papier, à la revue chinoise Biosafety and Health. 

Cette fois, Shi Zhengli et Peter Daszak ont étudié les anticorps de 1 585 personnes, prélevés entre 2015 et 2017 dans des zones rurales de plusieurs provinces du sud, Yunnan, Guangxi et Guangdong. Sur place, des entretiens individuels ont été menés pour comprendre comment vivaient les villageois et quels contacts ils pouvaient entretenir avec la faune sauvage, très présente autour d’eux. La plupart étaient des agriculteurs, dont le niveau de vie était inférieur à la moyenne nationale chinoise, mais certains travaillaient aussi dans des abattoirs, ou des restaurants. Les chercheurs ont ensuite effectué des prises de sang, et ils ont découvert que 9 participants recélaient des anticorps capables de combattre des coronavirus de type SARS-CoV. Ce qui veut donc dire que 0,6% de ces villageois avaient été infectés - même modérément - par de tels virus très vivaces chez les chauves-souris. 

Par ailleurs, notent aussi les chercheurs, 17% des participants ont déclaré avoir attrapé des infections respiratoires sévères au cours de l’année passée. Ce qui n’est pas négligeable car pour l’instant, on ignore encore combien de temps les anticorps servant à lutter contre un SRAS restent dans l’organisme.

"Ce que Peter Daszak a conclu de ces travaux est assez stupéfiant, explique Jean-François Julien, il a estimé qu’il y avait tous les ans, un nombre de passage de virus de chauve-souris à l’homme extrêmement important. Il a bien dit qu’il s’agissait d’un calcul de coin de table, mais il estime que ce passage de virus pourrait s’effectuer entre 1 et 7 millions de fois chaque année !". Une vidéo du chercheur américain témoigne de cette conviction. "Si cette hypothèse est vraie, poursuit Jean-François Julien, la plupart de ces bétacoronavirus occasionnent des maladies qui doivent être, de toutes façons, très peu contagieuses entre humains et très très peu létales." 

Ce papier permet aussi de s’assurer d’une autre chose, assez amusante. "C’est sûrement une coïncidence, relève Jean-François Julien, mais les chercheurs ont choisi comme groupe témoin une centaine d’habitants de la région de Wuhan. Et dans leur sang, on n’a retrouvé aucune trace d’anticorps contre des coronavirus. Ce qui permet d’être certain, à postériori, qu’au moment où les prélèvements ont été faits, aucun virus de type SARS-CoV ne circulait à bas bruit dans la ville de Wuhan, là où l’épidémie a éclaté des mois plus tard." Ceci n’est d’ailleurs pas étonnant, quand on sait que Wuhan est une ville immense près de laquelle on ne trouve sans doute pas de chauve-souris Rhinolophes

Ces deux études sont donc la preuve que des bétacoronavirus ont déjà infecté des hommes par le passé. Et que même si ces infections ont été relativement rares (puisqu’on parle de 0,6% d’une population rurale), le virus a peut-être pu s’adapter à ce moment là à son nouvel hôte, l’être humain. 

Où l'on apprend que le virus du SARS-CoV-2 a été étonnamment stable pendant les premiers mois de l'épidémie

Un autre article scientifique vient à l’appui de cette thèse, selon Jean-François Julien, et il porte cette fois sur le SARS-CoV2 lui même. Trois chercheurs issus de l’université américaine de Harvard et de l’université canadienne de Vancouver ont scruté les premiers mois de vie du virus responsable de l’épidémie de Covid-19 et ont voulu le comparer à son "frère" le SARS-CoV1. Cette étude démontre que, étonnamment, le virus responsable de notre épidémie actuelle a très peu muté alors que le virus du SRAS, dans les premiers temps, n’a cessé d’évoluer. (Nuançons tout de suit en rappelant qu'aujourd'hui beaucoup d'observateurs pensent que l'épidémie a émergé avant décembre et que nous n'avons pas accès aux données des premiers patients, qui auraient pu montrer des mutations). 

A l’appui de leur thèse, les chercheurs ont sélectionné des virus de personnes tombées malades au début de l’épidémie. Leur premier échantillon appartient à un patient qui a attrapé un SARS-CoV 2 début décembre 2019 et ils ont ensuite choisi, de façon aléatoire, des virus ayant infecté 15 patients chaque mois entre janvier et mars 2020. Parallèlement, ils sont allés piocher dans les banques de données existantes des SARS-CoV1 remontant aux trois premiers mois de l’épidémie de SRAS. En comparant l’évolution des deux virus, ils ont montré que le premier, le SARS-CoV1, avait énormément muté et s’était donc fortement adapté à son hôte quand l’épidémie a éclaté, alors qu’inversement, le SARS-CoV2 n’a pas connu de mutation significative pendant toute cette période.

"On parle toujours de mutations du virus, mais il faut bien mesurer que la plupart n’ont aucun effet sur le virus lui-même, tient à expliquer Jean-François Julien, ce sont ce que l’on peut appeler des mutations 'silencieuses' ou 'neutres'. Il y en a fatalement beaucoup, elle sont un peu comme des erreurs de copie. Il faut les distinguer des mutations dites 'avantageuses' qui sont retenues par le virus, au fil de la sélection. Ces mutations-là témoignent que le virus est en train de se transformer réellement." C’est exactement le cas du variant anglais du SARS-CoV2, dont la mutation est devenue dominante puisqu’elle permet au virus d’infecter encore mieux les cellules humaines. Mais mis à part ce variant là, et son homologue sud-africain, ainsi que la souche qui est venue infecter l’Europe et qui est un peu différente de la toute première souche qui a émergé en Chine, le SARS-CoV2 est d’une stabilité déroutante. A l’inverse, comme l’ont montré les trois chercheurs, le SARS-CoV1 a connu des mutations très significatives au début de l’épidémie en 2002. 

Le papier de Yujia Alina Chan, sorti en mai 2020 est hyper important à mes yeux, conclut Jean-François Julien, on peut y voir combien le premier SARS-CoV s’est adapté à l’Homme pendant les premiers mois, à ce moment-là il évolue à toute vitesse. Alors que le SARS-CoV2, lui, est resté immobile entre décembre et mars. Donc cela suggère fortement que, quand il est arrivé à Wuhan, il avait déjà ‘tourné’ chez l’homme depuis un moment ! 

Cette hypothèse se confirme d’ailleurs en ce moment dans les élevages de visons, poursuit le chercheur : "La propagation du SARS-CoV2 dans les élevages au Danemark et en Hollande a été bien analysée. Et, pareil, à partir du moment où le virus est arrivé chez le vison, il y a eu plein de mutations qui ont été sélectionnées. Preuve qu’il était en train de s’adapter à son nouvel hôte."

Aux yeux de Jean-François Julien, cette grande stabilité du virus montre aussi qu’il est très peu vraisemblable qu’il se soit échappé du laboratoire de virologie de Wuhan. "C’est un argument très fort pour dire qu’il ne sort pas d’une manip, enfin d’une culture de cellules en laboratoire, ou d’une propagation chez les furets ou les singes. Parce que, bon, si le SARS-COV2 s’était échappé des furets, en arrivant chez l’Homme, on aurait vu se fixer un grand nombre de mutation adaptatives." 

Aucune hypothèse ne doit être écartée

Tout le monde ne partage pas cette certitude. Étienne Decroly juge l’hypothèse d’un virus qui aurait circulé à bas bruit chez les hommes, avant de se propager rapidement, tout à fait intéressante. Il regrette néanmoins que dans l’étude concernant les villageois du Sud de la Chine, les anticorps ne permettent pas de dire contre quel coronavirus exactement les malades se sont défendus. Et puis, ajoute-t-il la stabilité du SARS-CoV2 pendant les premiers mois de l’épidémie peut déboucher sur trois hypothèses. 

D’abord, évidemment, l’hypothèse d’une série d’infections qui n’auraient jamais donné une flambée très grave. Comme le dit aussi Jean-François Julien : "On peut imaginer que dans un village rural pas très riche, et pas forcément en Chine - cela pourrait être au Laos ou en Birmanie, avec un suivi sanitaire assez approximatif - raconte le spécialiste des chauves-souris au Muséum d’histoire naturelle, on peut se dire que dans ce genre de village, une infection due au SARS-CoV2 passe inaperçue. Dans ces zones rurales, il ne doit pas y avoir beaucoup de diabétiques, ni d’obèses et finalement cette maladie peut ne donner que quelques grosses grippes. Peut-être que quelques vieux sont morts d’une maladie pulmonaire, mais on peut vraiment croire que cela n’a pas dû susciter pas de grande inquiétude et que le virus est passé inaperçu un bon bout de temps." 

Mais cette hypothèse n’est pas la seule, insiste Étienne Decroly : 

La deuxième possibilité serait que l’épidémie n’ait pas été détectée correctement à ses débuts. Il se peut que le virus ait émergé dès le mois d’août ou de septembre. Or on n’a pas de séquences qui datent de cette période là. (…) Je vous rappelle qu’on n’a pas réussi à identifier le patient zéro. C’est à ce moment-là, bien avant décembre, que le virus a pu muter pour s’adapter à l’espèce humaine. C’est une autre possibilité, compatible avec les observations actuellement disponibles. 

En effet, la Chine n'est pas remontée aux origines de l'épidémie, et c'est bien le problème ! Il est donc tout à fait possible, martèle Etienne Decroly, que les prélèvements des tout premiers temps de l'épidémie ne soient pas accessibles alors qu'ils auraient peut-être montré une forte activité du virus, en train de s'adapter à son nouvel hôte humain. 

Et puis il y a une troisième piste, celle qui nous ramène toujours au fameux laboratoire de virologie de Wuhan : "Cette troisième hypothèse, rappelle le virologue, est également compatible avec ces observations (d’un virus stable NDLR). Si un virus s’était échappé d’un laboratoire par accident, il aurait pu être déjà bien adapté aux cellules humaines, par exemple s’il avait circulé dans des cellules de singe (Vero E6) ou s'il avait été étudié dans des modèles de souris transgéniques humanisées (exprimant des cellules épithéliales pulmonaires humanisées). A ce moment-là, on n’aurait pas vu, non plus, cette période d’évolution du virus."

"Il va falloir trier ces différentes hypothèses sur la base d’arguments scientifiques, insiste Étienne Decroly, j’entends que la majorité de la communauté scientifique considère que l’hypothèse principale reste une circulation à bas bruit, ou un transfert zoonotique un peu plus précoce que ce qu’on pense, qui n’aurait pas été vu parce qu’il y avait beaucoup d’asymptomatiques et qu’au moment où le virus était bien adapté, il est devenu très symptomatique et alors, on s’en est rendu compte."

"Ce sont des hypothèses bien entendu majeures, conclut Étienne Decroly, mais il faut toutes les tester, dans la mesure où il reste paradoxal qu’une épidémie de cet ordre là émerge dans une ville, une mégalopole de 11 millions d'habitants, qui ne constitue pas exactement l'écosystème naturel des chauves-souris hébergeant les coronavirus.''

C’est effectivement pour cette raison qu’il est important que les experts de l’OMS débutent au plus vite leur travail en Chine, après une quarantaine imposée de deux semaines. Et qu’ils soient le plus impartiaux possible. 

La mission cruciale de l'OMS

A cet égard, notons que Peter Daszak, le chercheur américain qui a beaucoup publié avec Shi Zhengli fait partie de la délégation. Beaucoup pointent ici un risque de conflit d’intérêt

"Peter Daszak est un membre très controversé de l’équipe d’enquête, note l’historien François Godement, conseiller pour l’Asie à l’Institut Montaigne, tout simplement parce qu’il a eu des rapports très fréquents avec le laboratoire P4 mais aussi, surtout, parce que c’est lui qui, avec des fonds américains a conduit et co-financé le laboratoire P4 pour les recherches dites de gains de fonction, qui visent à augmenter la contagiosité des virus. Et troisièmement parce qu’il a pris des positions publiques extrêmement fermes, en excluant absolument que l’origine de l’épidémie, puisse être un accident de laboratoire. Donc beaucoup de scientifiques disent qu’il y a un conflit d’intérêt entre ses recherches, l’association qu’il dirige EcoHealth Alliance, et cette enquête pour l’OMS."

L’ancien directeur de l’Inserm et de l’Institut Pasteur, Christian Bréchot, est moins catégorique : "J’ai entendu plusieurs personnes me dire que Peter Daszak était en conflit d’intérêt, mais je ne vois pas très bien pourquoi. Je pense que c’est quelqu’un qui a un rôle de coordination important, de recherche sur les virus, via son organisation qui justement est très impliquée dans les zoonoses. Et je pense que c’est un bon profil pour faire partie de cette délégation parce que, vis-à-vis de la Chine, il faut trouver le bon équilibre. Il ne faut pas faire preuve de naïveté mais en même temps, il faut une absence de parti pris. C’est vrai que les Chinois sont très sensibles à qualité des relations personnelles. Donc je trouve qu’il est bien que dans un groupe qui vient analyser la situation, il y ait des gens qui puissent donner confiance, en ce sens qu’ils ont travaillé avec la Chine et qu’ils connaissent la Chine. Les Chinois ont souvent l’impression, si vous voulez, d’avoir une condamnation à priori. Cela s’est singulièrement renforcé au cours du bras de fer avec Donald Trump. Donc d’une façon générale, dans une commission comme cela, il faut un mélange de personnes totalement extérieures à la Chine et de personnes qui ont un lien plus fort avec le pays."

Tout le monde s’accorde en tous cas à dire que cette mission de l’OMS est cruciale. D’un point de vue scientifique, elle doit permettre d’approcher au plus près l’origine d’une des épidémies les plus mortelles de ces dernières décennies. Mais Christian Bréchot insiste sur un point :

Pour moi, cela va au delà de l’origine du SARS-CoV2. Cette mission est extrêmement importante pour établir ou rétablir un circuit de communication avec la Chine, qui va être fondamental pour la suite des épidémies. On a tous conscience qu’il y a au moins 4 coronavirus chez la chauve-souris, qui ont potentiellement - ça ne veut pas dire qu’ils le feront - la capacité d’être transmis à l’Homme dans les années qui viennent. Donc, il faut créer un mécanisme qui doit pouvoir se répéter de façon régulière, une vraie collaboration avec la Chine, au delà des aspects politiques très difficiles actuellement. 

Il en va sans doute aussi de l’autorité de l’OMS, qui s’est fâchée pour la première fois contre le pouvoir chinois, lorsque les experts n’ont pas pu atterri à Pékin, il y a quelques jours. On peut rappeler que l’OMS a mis une année entière à négocier cette mission, que les experts (dont Mr Daszak) ont été adoubés par la Chine, et qu’ils n’ont pour mission que de ne réaliser qu’une "enquête complémentaire de l’équipe chinoise, dont par ailleurs nous ne savons rien" souligne François Godement. Alors oui, dit encore Étienne Decroly, "un an après nous sommes dans le flou et d’un point de vue rationnel, vu l’ampleur de l’épidémie, il est nécessaire que l’OMS joue pleinement son rôle qui est de protéger la communauté internationale. L’OMS est financée par les États, et quand un problème épidémique surgit quelque part, sa mission est entre autres de dépêcher sur place des spécialistes qui vont être capables d’en évaluer l’origine et de déployer des méthodes pour comprendre les mécanismes qui ont présidé à son émergence. Il faut que ce travail soit fait". 

Si les experts parviennent à l’achever, ce travail permettra peut-être de mettre un point final à cette énigme : d’où vient ce mystérieux virus qui a déjà contaminé plus de 88 millions d’humains sur Terre ? On soupçonne aujourd’hui les élevages de visons chinois, mais l’histoire n’est sans doute pas près de s’achever ainsi. 

Avec la collaboration d'Eric Chaverou