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Covid-19 : la détresse croissante des étudiants

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"Pour certains, la soumission au confinement et au couvre-feu se fait dans des logements de 9m2." rappelle un collectif étudiant qui s'adresse à Emmanuel Macron. Ici, dans une résidence étudiante le 15 avril 2020.
"Pour certains, la soumission au confinement et au couvre-feu se fait dans des logements de 9m2." rappelle un collectif étudiant qui s'adresse à Emmanuel Macron. Ici, dans une résidence étudiante le 15 avril 2020.
© Maxppp - Xavier de Fenoyl, La Dépêche du Midi

"C'est dur d'avoir 20 ans en 2020". La phrase d'Emmanuel Macron plane sur l'Université de Lyon où un étudiant a tenté de se suicider samedi. Cours à distance, liens amicaux, familiaux et vie sociale bouleversés, petits boulots souvent perdus. Cette vie en temps de pandémie tourne au cauchemar.

Étudiants, présidents d'université, psychiatres, les appels se multiplient pour faire prendre conscience du mal-être et de la détresse grandissante des étudiants. En particulier à l'adresse du président de la République. L'anxiété au sein de la communauté universitaire est amplifiée par la tentative de suicide d'un étudiant à Lyon, samedi. Et une intersyndicale a appelé à la grève le 26 janvier, notamment pour "la réouverture des universités aux étudiant·es avec les moyens nécessaires". 

Le gouvernement a autorisé le retour des étudiants fragiles (premières années, étudiants étrangers, handicapés, en souffrance, en précarité numérique) à l'université depuis la semaine dernière, mais la plupart ne reprendront pas le chemin de leur fac avant au mieux la fin janvier, si la situation sanitaire le permet. Un plan jeunesse davantage tourné vers l'insertion professionnelle est par ailleurs discuté ce mardi à l'Assemblée nationale.

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Explications et rappels de cette situation au travers de nos récents reportages et programmes à ce sujet.

"Tout le temps toute seule devant mon écran"

Un étudiant est toujours entre la vie et la mort à Lyon après avoir tenté de mettre fin à sa vie ce samedi. Étudiant en master 1 de droit, il s'est défénestré depuis sa résidence universitaire. Ses camarades soulignant qu'il ne fallait "pas politiser" ce geste. 

Mathilde Imberty a rencontré des étudiants sur place après ce drame. "On souffre toujours de la solitude, confie l'une d'elles, de ne pas pouvoir vivre cette vie comme on le veut. (Je suis) Tout le temps toute seule devant mon écran, pendant les repas, etc. Toute seule, tout le temps." :

Malaise étudiant à Lyon. Le reportage de Mathilde Imberty

1 min

Une autre étudiante raconte aussi qu'elle a perdu son job et que suivre encore les cours "c'était compliqué". Avant qu'une dernière ne conclut à propos du drame de samedi : "C'est peut-être bizarre mais cela ne m'a pas étonnée. L'année dernière, on déjà eu un étudiant qui s'est immolé. Donc, la détresse étudiante est là et il faut peut-être l'écouter à un moment donné.

Étudiante en Bretagne le 26 décembre dernier, pendant les fêtes de fin d'année.
Étudiante en Bretagne le 26 décembre dernier, pendant les fêtes de fin d'année.
© AFP - Martin Bertrand / Hans Lucas

L’université Jean-Moulin-Lyon 3 a déclenché un plan d'action solidaire avec prêt d'ordinateurs et aides financières ciblées. Mais le président de l'université, Eric Carpano, rappelle qu'" on est à un psychologue pour 1 500 étudiants aux États-Unis, chez nous, c'est un pour 30 000". Interrogé sur France Info, il appelle à un plan d'urgence pour la santé mentale des étudiants et explique notamment que :

On a été submergé par les interrogations, par les inquiétudes des étudiants ces derniers jours, face à ce drame qui renvoie à leur propre précarité, à leur propre vulnérabilité. Moi, j'appelle de toutes mes forces à une prise de conscience nationale. On est régulièrement saisis de messages qui font état de l'angoisse quant à l'isolement. Il faut bien comprendre qu'il y a une remise en cause du lien social qui fondait l'université. On comprend bien le contexte sanitaire qui est absolument dramatique. Mais il faut absolument mettre en place des systèmes d'accompagnement pour aider nos étudiants à retrouver ce lien social qui est indispensable.

Les syndicats Solidaires et UNEF estiment que les cours en distanciel accentuent la précarité et le décrochage des étudiants. Et l'isolement pèse sur leur santé mentale. Plusieurs syndicats du personnel universitaire s'associent à cette demande de réouverture des universités :

Mobilisation à Lyon pour la réouverture des universités : le reportage de Mathilde Imberty

1 min

Invité de notre journal de 22h, Yanis Limame, vice-président de la Fage, le premier syndicat étudiant, en charge des politiques de jeunesse. Selon celui qui est aussi étudiant à Lyon, "c'est à cause de l'effet de temps : cela fait maintenant quasiment un an que l'on vit avec le virus, en alternant des périodes plus ou moins compliquées. (...) Nous attendons des actes, des annonces de moyens sur la santé mentale de la part du gouvernement." :

Yanis Limame : "La situation psychologique des étudiants est en train de se dégrader"

6 min

La lettre des "Derniers confinés" à Emmanuel Macron

"En limitant l’accès des étudiants aux cours en présentiel, c’est toute une génération que vous sacrifiez et l’avenir du pays que vous mettez en danger." Ainsi débute la lettre ouverte publiée cette fois de Mulhouse par le collectif des "Derniers confinés". Une tribune adressée au président de la République parue ce mardi matin sur le site de Rue89 Strasbourg. Ce collectif a été créé par une quinzaine d'étudiants la semaine dernière quand ils ont constaté que le gouvernement n'évoquait pas la question des universités. Sonia Princet a joint l'un d'eux, Shola Bamgbose, élue au conseil de la FSESJ, étudiante en troisième année de sciences politiques à l'université de Haute-Alsace :

Les lieux de culte ont pu rouvrir mais pas les lieux de culture ni ceux de connaissance. L'institution universitaire n'est même pas évoquée lors de la dernière conférence de presse du gouvernement alors même qu'il dit chercher une date pour rouvrir les remontées mécaniques. Forcément, on ne comprend pas !

"Certains d'entre nous ont pensé au suicide" dit cette lettre, alors que Shola Bamgbose raconte également :

Pour certains, la soumission au confinement et au couvre-feu se fait dans des logements de 9m2. Certains payent leur loyer à bout de bras, tous les mois, parce qu'ils ont perdu leur emploi. Et ils payent ce loyer alors que le logement n'est pas forcément nécessaire puisque l'on ne sait pas quand nous pourrons reprendre les cours en présentiel. On leur a enlevé la bouée de sauvetage qu'est l'université en tant que lieu de sociabilité.

Coût de la vie étudiante en 2019
Coût de la vie étudiante en 2019
© AFP - Iris Royer de Véricourt, Cécilia Sanchez

Une dégradation qui date déjà d'il y a plusieurs mois

Le 18 novembre dernier, notre journaliste spécialisé dans le suivi des questions d'éducation, Hakim Kasmi, relevait déjà les conséquences chez les jeunes de la situation sanitaire. Auprès, à l'époque, de Selenn, en deuxième année de DUT à Rennes, et de Jonathan. Boursier en master 2 de management, il vivait seul à Paris au moment de ce reportage, loin de sa famille, suivant tous ses cours en "distanciel" et sans plus pouvoir travailler. "Dès le 15 du mois, pour moi, il n'y a presque plus rien dans le frigo", confiait-il :

Détresse déjà le 18 novembre 2020. Reportage d'Hakim Kasmi

2 min

Sur le campus universitaire de Vannes, Université Bretagne Sud, le 7 Janvier 2021.
Sur le campus universitaire de Vannes, Université Bretagne Sud, le 7 Janvier 2021.
© AFP - Valentino Belloni / Hans Lucas

Le 4 janvier, Florian Tirana, Président de Nightline, une plateforme d’écoute et de soutien psychologique tenu par des étudiant.es y revenait :

Florian Tirana : "Les sujets qui reviennent le plus c'est la solitude, les difficultés liées aux relations amoureuses, familiales, amicales, une angoisse liée à la poursuite des études, une crainte aussi du décrochage."

5 min

Et mardi dernier, Hakim Kasmi consacrait un nouveau dossier dans notre journal de 18h aux étudiants en temps de Covid-19 mais aussi d'examens, de partiels, organisés selon les cas en présentiel ou à distance :

Une situation encore plus tendue en temps de partiels. Reportage d'Hakim Kasmi du 5 janvier 2021.

2 min

"La situation psychologique des étudiants continue de se dégrader depuis le premier confinement", a estimé sur France Info Dominique Monchablon, et "le support familial", présent notamment pendant les fêtes, "commence à s'effriter sur la durée". Psychiatre et cheffe de service au Relais Étudiants-Lycéens de Paris à la Fondation Santé des Etudiants de France, elle évoque "une période un petit peu funeste pour les étudiants" :

Déjà en temps ordinaire, en dehors de toute crise sanitaire, cette période qui court de novembre à février, cumule les effets du climat, des dépressions saisonnières et des difficultés d'adaptation. Il y a, dès le mois de novembre, un cursus universitaire avec les premières évaluations, les partiels qui sont arrivés. Et dès le mois de janvier - février, il y a la préparation aux concours, aux examens et au passage à l'année supérieure. Donc c'est une période déjà assez sensible en temps ordinaire. Le Covid-19, les contraintes sanitaires, le télé-enseignement, le confinement des étudiants, ont aggravé le moral des troupes.

A l'université de Poitiers, le 16 décembre 2020, deux étudiants viennent récupérer les repas commandés à la cafétéria du Crous. Pendant la crise sanitaire, il est impossible de manger sur place.
A l'université de Poitiers, le 16 décembre 2020, deux étudiants viennent récupérer les repas commandés à la cafétéria du Crous. Pendant la crise sanitaire, il est impossible de manger sur place.
© AFP - Jean-François Fort

Récente invitée de l'émission Être et savoir, Dominique Monchablon ajoute que si les élèves de premières années sont traditionnellement plus enclins à se démobiliser scolairement, "les problèmes psychologiques n'épargnent personne, ceux qui sont dans leur cursus actuellement, et ceux qui sortent de leur cursus, dans le monde du travail." Et de saluer "quand même l'effort considérable fait par les universités d'assurer une continuité pédagogique, envers et contre tout, qui corsette un peu les étudiants, qui est un facteur de protection très important pour eux."