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Covid-19 : la fumée des bûchers en Inde, un révélateur de la tragédie qui submerge le pays

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Une crémation de masse de victimes du Covid 19 au crématorium de Gazipur à New Delhi le 28 avril 2021
Une crémation de masse de victimes du Covid 19 au crématorium de Gazipur à New Delhi le 28 avril 2021
© Getty - Raj K Raj/Hindustan Times

Le monde dans le viseur. L’Inde étouffe. La panique gagne son milliard et demi d’habitants pris au piège d’une seconde vague de Covid-19 que le gouvernement n’a su anticiper et qui submerge la deuxième nation la plus peuplée au monde. Le pays qui il y a peu se vantait d'être l'usine à vaccins de la planète.

Comment rendre compte d’une catastrophe humaine d’une telle ampleur ? Comment représenter ces dizaines de milliers de morts qui partent en fumée, ces crémations 24 heures sur 24 dont les âcres fumées voilent de noir les cieux indiens ? Comment dire la douleur, l’abandon, la colère, le désespoir, le sentiment d’impuissance de ces millions de familles qui ont perdu un être cher ou quêtent désespérément un lit d’hôpital, une bouteille d’oxygène pour respirer quelques heures encore avant une fin que l’on pressent inéluctable ?

Comment illustrer le manque de tout, de médicaments, de lits, de bras dans les hôpitaux, de vaccins, d’oxygène ? Comment montrer l'enfer? C’est le défi de ceux qui veulent rendre compte de la tragédie que vit l’Inde confrontée à une deuxième vague de coronavirus qu’elle ne peut enrayer. 

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Un alignement de bûchers presque irréel

Un véritable tsunami dont les photographes recueillent les images. Il y a eu ces vues terribles de crématoriums où l’on « enfourne » les morts, ces alignements de corps enveloppés de housses mortuaires, ces files de dizaines voitures ou d’ambulances transportant des malades bloquées devant les hôpitaux, ces hangars recelant les précieuses bobonnes d’oxygène devant lesquels s’agglutinent les foules, ou ces visages tordus de douleur. Eric Karsenty, rédacteur en chef du magazine photo Fisheye, a choisi ce cliché de Raj K Raj, photographe expérimenté qui travaille depuis plus de vingt ans pour le Hindustan Times. « Elle est impressionnante à plus d’un titre, explique-t-il. Cet alignement de bûchers, une quarantaine, pris en plongée, fait ressentir une catastrophe à laquelle on a du mal à donner une dimension, tant les chiffres vertigineux, sont presque abstraits. »

De fait, chaque jour en Inde, la courbe des cas, des morts, grimpe de manière exponentielle, quasi verticale. Le pays déplore plus de 18,7 millions de cas et 208 000 morts du Covid-19 Chaque jour bat le triste record de la veille, plus de 3 600 morts en 24 heures ce  jeudi, 385 000 nouveaux cas dans la journée – un record mondial –, plus de 6 millions en avril (dont un tiers en une semaine), selon des statistiques officielles que tous les experts disent en outre très sérieusement sous estimées.

Les médecins indiens eux-mêmes demandent au gouvernement d’avoir accès aux données sur lesquelles il fonde ses estimations. Leurs doutes viennent de l’observation et du recensement des crémations. Il faudrait sans doute multiplier les chiffres officiels par dix selon plusieurs spécialistes. Les crématoriums fonctionnent 24 heures sur 24. Des crémations de masse sont organisées à New Delhi, la ville la plus sérieusement atteinte, les morgues des hôpitaux sont saturées, des crémations s’improvisent dans les parkings, les jardins…

Un écran de fumée qui cache et révèle

C’est justement l’une de ces crémations de victimes du Covid-19 que capture l’objectif de Raj K Raj ce 28 avril 2021. Nous sommes au crematorium de Gazipur, dans la capitale. « Ces bûchers sont alignés, ils quadrillent l’image, alignés comme dans un cimetière militaire. C’est irréel, commente Eric Karsenty, surtout pour nous Occidentaux qui ne sommes pas habitués à pareille vision. Alignés comme si la mort était organisée et rationnelle. »

C’est à la fois un processus industriel et artisanal.

Car dans le même temps, c’est une scène de désordre et de désolation que l'on découvre. « Les briques des bûchers consumés qui jonchent le sol, ces bûchers faits de bric et de broc, de bois que l’on sent ramassés à la hâte, de planches, ce brancard vide abandonné… On sait d’ailleurs que le bois commence à manquer et l’on lit dans ces bûchers qui semblent pour certains de fortune, cette urgence, cette nécessité d’aller vite. Alors que c’est un moment important, le cérémonial semble ici absent. On pare au plus pressé, on brûle à la chaîne. Ces bûchers sont très proches les uns des autres. C’est étouffant au sens propre__. » 

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D’autant que ces flammes de l’enfer dégagent une fumée « qui recouvre presque l’ensemble du plan. Elle fait écran, elle déréalise. C’est une vision cauchemardesque », ajoute Eric Karsenty. Il y lit aussi un appel à l’aide à la communauté internationale, comme ces signaux de fumée chez les Indiens d’Amérique. La communauté internationale a répondu présent. États-Unis, Royaume-Uni, Europe ont envoyé respirateurs, médicaments, oxygène… pour tenter de soulager le deuxième pays le plus peuplé de la planète, qui se voyait l’usine à vaccins du monde pour cette pandémie mais a dû avec humilité accepter de se faire aider.

On pourrait aussi y lire une allégorie de l’écran de fumée du gouvernement indien qui cache la réalité des chiffres de la pandémie et tente d’éteindre un autre incendie, celui de la contestation qui monte dans le pays contre une gestion erratique et une absence de préparation face à cette nouvelle vague, pour des raisons aussi électoralistes. Le Premier ministre Narendra Modi a en effet voulu maintenir les élections pour récupérer des Etats qui lui échappent et a permis des rassemblements de masse.

Ces images de bûchers largement diffusées dans le monde, et dans la presse indienne aussi, ont d’ailleurs participé à cette prise de conscience dans le pays comme à l’extérieur de ses frontières. Même si certains en Inde ont pu déplorer le « voyeurisme » de l'Occident.

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Car la fumée, « on ne peut la réprimer, la masquer, la cacher », remarque Eric Karsenty. Elle voile donc l’image, elle cache mais elle révèle aussi dans le même temps l’ampleur de la tragédie.

Elle nous emmène vers les vivants, pareils à des fantômes en haut à droite du cliché. On les devine attendant pour incinérer leur proche, faisant la queue non loin de ces bûches alignées prêtes à monter de nouveaux bûchers. Eux, les vivants qui attendent. La fumée emmène le regard vers eux et les recouvre dans le même temps. Elle les révèle et les cache d’un même mouvement. 

Une sensation d'asphyxie

Au-delà, la composition, le cadrage aussi concourent à donner une sensation d’asphyxie, estime Eric Karsenty. C’est une photo sans issue, nous sommes comme en apnée, l’atmosphère est irrespirable. Irrespirable en raison des fumées des bûchers, qui renvoient à l’agonie de ces malades qui ne trouvent plus d’oxygène et meurent d’asphyxie. Mais elle empêche aussi de s’échapper, la scène emplit le cadre, de manière très dense, on ne peut s’en échapper. Pas de ciel, pas d'espace.

« On peut regarder longtemps cette image, poursuit le rédacteur en chef de Fisheye, embarqués dans une histoire, dans des histoires. Et de zoomer vers ce brancard, au premier plan à droite. Un brancard vide, rudimentaire. Le corps en est absent, les corps sont absents d’ailleurs de la photo, ils se devinent dans les bûchers, ils se lisent dans le vide des brancards mais ne sont pas visibles. »

« Il y a encore ce groupe en bas à gauche. Dans une espèce de décontraction ou de recueillement, difficile de trancher, il y a une ambiguïté que l’on ne peut résoudre », conclut Eric Karsenty.