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Covid-19 : la santé publique, un argument massue à appliquer au changement climatique

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Des pompiers portent des masques pour se protéger du coronavirus, avant une intervention, à Paris, le 24 mars 2020.
Des pompiers portent des masques pour se protéger du coronavirus, avant une intervention, à Paris, le 24 mars 2020.
© AFP - Franck Fife

Dans la lutte menée actuellement contre le coronavirus dans le monde, l’argument de santé publique a permis d’imposer des mesures radicales. Pourquoi ce message n’a-t-il pas le même poids dans celle menée contre le changement climatique, qui pourtant compte de nombreux enjeux sanitaires ?

La santé avant tout : c’est en substance le message du gouvernement français qui depuis la mi-mars impose des mesures de restriction inédites pour lutter contre la propagation du coronavirus. Ecoles et commerces fermés, sorties limitées, télétravail privilégié : la vie des Français s’en trouve bouleversée. Les enjeux sanitaires de cette crise ont fait l’objet d’une prise de conscience aux conséquences radicales. Mais l'avenir risque fort de nous confronter à d’autres problèmes sanitaires, provoqués par le changement climatique. 

C’est pourquoi deux chercheurs ont rédigé une tribune, publiée le 18 mars dernier dans le journal Le Monde. "De la crise du coronavirus, on peut tirer des leçons pour lutter contre le changement climatique", affirment François Gemenne, chercheur en science politique, membre du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) et la spécialiste de la santé publique Anneliese Depoux

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La santé, un argument qui résonne fort 

La santé est probablement "ce qu’on a de plus cher", explique Anneliese Depoux, jointe par France Culture. "Pour la population française, c’est la préoccupation numéro une. On a tout intérêt à communiquer davantage sur les liens entre le changement climatique et la santé", que les chercheurs ont déjà mis en évidence, notamment au centre Virchow-Villermé qu’elle co-dirige. Par exemple, "On sait très bien aujourd’hui que si on réduit son alimentation carnée ou bien si on adopte une mobilité active, on va réduire le risque de développer des maladies cardiovasculaires, mais on sait aussi que cela va avoir un impact en matière de lutte contre le réchauffement climatique par la réduction des gaz à effet de serre", détaille-t-elle. 

Plusieurs études réalisées auprès d’échantillons de populations montrent que l’argument de santé publique est l’un de ceux qui résonnent le plus fort, notamment parce que [la santé] permet de prendre conscience de quelque chose dont on fait l’expérience soi-même. On a tous fait l’expérience d’une canicule par exemple ou de difficultés, peut-être, à respirer. Le fait de l’éprouver personnellement permet de mieux saisir l’impact du changement climatique.

Une fois la crise du coronavirus passée, il faudra réfléchir "sur les comportements que nous avons su adopter durant cette crise et sur les raisons qui font que nous avons beaucoup plus peur du coronavirus que du changement climatique". Ce qui s’explique notamment par ceci : si le risque d’être contaminé par le Covid-19 semble proche et immédiat, les enjeux sanitaires liés au changement climatique semblent lointains - autant temporellement que géographiquement - et abstraits.

La communication comme outil essentiel

"On parle souvent de 2100, ou même 2050, ça paraît très loin", selon la chercheuse qui estime qu’il y a "un travail important de communication" à faire "pour présenter les impacts du changement climatique". "On a tendance à présenter des objectifs de long terme _qui ne sont pas suffisamment engageant pour la population. "_Il faut du concret et du tangible. C’est pourquoi le Lancet Countdown, groupe de recherche international dont elle fait partie et qui chaque année mesure ces impacts sanitaires, a décidé de prendre l’exemple d’ un enfant né en 2019. 

Si on poursuivait la voie de l’accord de Paris visant à limiter le réchauffement à moins de deux degrés, cela permettrait à un enfant né aujourd’hui de voir les dernières voitures à essence et diesel vendues en France avant son 21e anniversaire. Et la neutralité carbone à l’âge de 30 ans.

Il faudrait aussi communiquer sur l’aspect positif des solutions climatiques, souvent perçues "comme une perte immédiate pour la société : c’est la réduction de notre consommation, la hausse de taxes, etc. Or, les recherches comportementales montrent très bien que les gens vont évaluer psychologiquement les gains et les pertes. Si on parle de notre santé, on peut évaluer de manière beaucoup plus tangible les gains […] On a fait l’expérience de la grande canicule de 2003 :  elle a provoqué en Europe 70 000 décès, 15 000 en France", rappelle Anneliese Depoux.

La population est-elle prête ?

Après cette crise sanitaire, pourra-t-on accepter des mesures contraignantes pour protéger l’environnement (et donc notre santé) ? Ce n’est pas gagné : selon Anneliese Depoux, nous étions prêts à les subir "parce qu’elles sont temporaires". Mais le changement climatique n’est pas une crise : c’est un processus long et irréversible. Les transformations de nos modes de vie seront permanentes. Une partie de la population, notamment de la jeunesse, y semble prête comme l’a montré la mobilisation de lycéens ces derniers mois. D’autant plus que l’on peut s’attendre dans les années à venir à de nouvelles menaces inconnues liées au réchauffement climatique : "dans le permafrost [ou pergélisol, des sols gelés toute l'année, ndlr], on a aussi retrouvé des virus inconnus ou disparus comme ceux de l’anthrax et de la maladie du charbon" que le dégel pourrait libérer, selon la spécialiste de la santé publique.

"C’est après cette crise que les choses vont se jouer ", affirme Anneliese Depoux, qui s’inquiète de voir annulées ou reportées des réunions préparatoires de la COP26.

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