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Covid-19 : la souffrance des couples binationaux

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Séparés depuis des mois, quelques 500 couples franco-étrangers sont toujours dans l'attente d’une solution
Séparés depuis des mois, quelques 500 couples franco-étrangers sont toujours dans l'attente d’une solution
© Getty - Filippo Bacci

Séparés par la pandémie, les couples binationaux, non-mariés, alertent sur leur sort depuis le début de l'été. Les premiers laissez-passer viennent d'être délivrés mais la plupart des couples franco-étrangers sont en attente de solution car ils ne remplissent pas les critères d'éligibilité.

Cela fait 260 jours que Paola n’a pas vu son partenaire, Innocent. Elle, Française, lui vit de l’autre côté de l’Atlantique, aux Etats-Unis depuis quinze ans mais il est originaire du Zimbabwe. Paola, des larmes dans la voix, confie : 

Si mon conjoint quitte le territoire américain, il ne pourra plus y revenir, alors à quoi bon faire une demande de laissez-passer pour qu’il me rejoigne en France.

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Des critères d’éligibilité exclusifs

Comme eux, ils sont plus de 2 500 couples franco-étrangers non mariés ou non pacsés à vivre séparés depuis la fermeture des frontières à cause de la pandémie, faute de reconnaissance administrative de leur relation. Aucun lien juridique ne les unit, ce qui les a empêchés de se retrouver en France, ou les empêche encore. Pour se défendre, ces couples s’activent sous le hashtag #Loveisnottourism – l’amour, ce n’est pas du tourisme - sur les réseaux sociaux, via un site, ou affichent leur amour en photos. Une pétition est aussi en ligne. 

Pour délivrer un laissez-passer temporaire en France, la démarche est délicate car il s'agit d'établir, pour le consulat et le ministère de l’Intérieur, la réalité de cette relation amoureuse à distance sans ouvrir de brèche dans les réglementations migratoires. La fourniture des preuves est loin d’être évidente. Elle devient même carrément kafkaïenne

"Les critères d’éligibilité ne sont pas inclusifs. Par exemple, il faut être citoyen français. Si l’on est résident en France depuis trente ans et que l’on paye nos impôts en France cela ne suffit pas. Le conjoint doit être venu une première fois sur le territoire", souligne Paola. "Des questions restent encore en suspens, notamment sur le caractère renouvelable du laissez-passer, l’ouverture des frontières étant toujours inconnue", ajoute cette étudiante. La moitié des couples binationaux ne peuvent prétendre à ce droit de visite temporaire, et les enfants du conjoint non plus. 

Ma femme vient enfin de recevoir son visa longue durée mais celui pour mon beau-fils reste en suspens. Le consulat de France à Manille nous a répondu que les enfants de conjoint étranger peuvent venir en France à la condition qu'ils vivent déjà avec le citoyen français. C’est ubuesque !

Après six mois de patience, Arnaud n’a toujours pas retrouvé sa femme et son beau-fils, tous deux philippins. Ils se sont mariés en mars dernier à Hong-Kong. Ce Français de 40 ans n’en revient pas et ne sait plus comment faire. 

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"Je me sens prisonnière de mes propres frontières"

Pauline a rencontré son copain, algérien, il y a trois ans. Cette Française est née à Clermont-Ferrand. "Au départ, nous avions presque tous essuyé des refus. Aujourd’hui, je découvre l’injustice d’un rejet de laissez-passer non-motivé. J’ai l’impression que ça dépend de la nationalité du conjoint étranger. Je me sens prisonnière de mes propres frontières" se désole Pauline, qui n’a pas vu son conjoint depuis presque un an. Environ 20% des demandes sont rejetées, sans un mot ou une explication de l'administration consulaire. 

Depuis la mi-septembre, les premiers laissez-passer sont accordés. Invité mercredi 7 octobre de la matinale de Public Sénat, le secrétaire d’Etat chargé des Français de l’étranger, Jean-Baptiste Lemoyne se veut rassurant :

On a d’ores et déjà agi, on a mis en place une procédure pour rapprocher les couples ni mariés, ni pacsés. Et il n’y a pas beaucoup de pays au monde qui l’ont fait, 10 ou 15. Cette procédure est désormais active, avec 300 laissez-passer délivrés depuis une quinzaine de jours 

Mais quelques 500 couples franco-étrangers sont toujours dans l'attente d’une solution. "Avec ma compagne brésilienne, Poliana, nous sommes séparés depuis 7 mois, de force, et ce, entre autre, malgré notre demande de laissez-passer faite fin août, restée sans réponse" proteste Eddy, abasourdi et suspendu aux décisions de chaque gouvernement. Pour rejoindre son partenaire aux Etats-Unis, Paola, comme beaucoup d'entre eux, envisage donc d'en passer par une quatorzaine dans un pays tiers comme au Mexique ou en Croatie. 

Un modèle Famille = Nation désuet

Pour Eric Fassin, sociologue et professeur à l’Université Paris 8 au sein du département de science politique et de celui d’études de genre, la pandémie est un révélateur. "En Europe aujourd'hui, pas seulement en France, on a tendance à mettre sur une sorte d'égalité entre famille et nation" estime-t-il_._ D'ajouter : "La famille et la nation c'est la même chose. La famille nationale, c'est une appartenance qui passe par le sang, qu'il s'agisse de la nationalité ou de la famille. Cette idée est redoublée par la pandémie qui nous dit : restez chez vous, restez chez vous dans les frontières nationales mais aussi restez chez vous dans les frontières familiales."

On voit que les familles transnationales  - des familles qui ne sont pas identifiées à la nation soit parce que ce sont des migrants qui ont leur famille à l'étranger ou encore des couples binationaux où les familles sont dans plus qu'un pays. Alors on observe bien que dans ces différentes situations, des personnes ne collent pas avec ce modèle famille = nation. Nous pouvons considérer que ces exceptions nous invitent à repenser la règle famille = nation. Ces familles transnationales ne sont pas aberrantes sauf à considérer que la vérité de la nation et de la famille c'est le sang. Ce postulat est dangereux. Nous devons repenser la norme.