Covid-19 : le "Big Pharma" fait-il main basse sur les remèdes ?

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Covid-19 : le "Big Pharma" fait-il main basse sur les remèdes ?

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Le lobby pharmaceutique s'arrange-t-il pour garder le monopole d'un remède contre le covid-19 ? C'est la question au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l'information, des fake news aux idées reçues.

Rarement la recherche scientifique internationale n’aura autant convergé en même temps vers un seul but : trouver rapidement un remède au Covid-19.

Certaines solutions sont déjà en phase de test, comme l’hydroxychloroquine, proposée à Marseille par l’équipe du Pr Didier Raoult. Outre la possibilité de produire le médicament rapidement et en grande quantité, il a aussi l’avantage d’être très peu cher.

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Mais les résultats publiés par l’infectiologue sont remis en question par une partie de la communauté scientifique, qui appelle à la prudence et demande de réaliser de nouvelles études à plus grande échelle.

Il n’en fallait pas plus pour éveiller des soupçons de collusions avec les multinationales pharmaceutiques, les “big pharmas”. Selon ces théories, les grands laboratoires pharmaceutiques s'activeraient en coulisses pour garder la main sur la recherche en vue de vendre son propre traitement et maximiser ses profits.

Pour démêler le vrai du faux, nous avons posé nos questions à Hervé Chneiweiss, neurobiologiste et président du comité d’éthique de L’Inserm.

Le "Big Pharma" fait-il main basse sur les remèdes ?

Hervé Chneiweiss : "Il ne faut pas confondre la crise sanitaire et la crise médiatique. Il n’y a pas de crise sur le plan scientifique. Il y a un certain nombre de discussions, de critiques qui sont émises par rapport à la production de certaines données scientifiques. C’est le mécanisme normal de la critique scientifique.

On passe notre temps à entendre que Didier Raoult est “une star internationale”, ce qui est vrai. S’il l’est, c’est bien qu’il a été reconnu par la communauté scientifique, donc on se demande bien pourquoi cette communauté scientifique qui en aurait fait une star, tout d’un coup se mettrait à le critiquer, s’il n’y avait pas lieu de le critiquer."

Un vaccin serait plus rentable pour les laboratoires que l'hydroxychloroquine, molécule peu chère... 

Hervé Chneiweiss : "Si on avait une molécule, que ce soit un comprimé d’aspirine ou l’hydroxychloroquine qui permettait réellement de traiter la maladie, on sait la produire en grande quantité, ça ne coûte pas cher, donc on sauterait sur l’occasion.

D’ailleurs, peut-être que les essais cliniques vont nous permettre de conclure à cela et donc on serait ravi de l’utiliser. D’autre part il faut se rendre compte que les molécules très chères dont certains parlent, si elles étaient actives, il se passerait la même chose que ce qu’il s’est passé pour la trithérapie pour le VIH-Sida.

Les gouvernements, pour protéger leur population, prendraient une licence d’office, qui est autorisée par les différents accords commerciaux et internationaux et supprimeraient instantanément le brevet pour le faire produire en grandes quantités donc le laboratoire pharmaceutique qui aurait cette molécule miracle qui coûterait très cher perdrait du tout au tout puisque l’urgence de la crise sanitaire conduirait les gouvernements à prendre ces mesures de suspension des brevets."

Les grands laboratoires vont-ils toucher le pactole en développant un médicament ?

Hervé Chneiweiss : "Les grands groupes pharmaceutiques, depuis une vingtaine d’années ont complètement laissé tomber la recherche. Il y a eu une complète redistribution de la manière d’élaborer des nouveaux traitements.

C’est dans les laboratoires publics, les laboratoires “académiques” que se fait la recherche fondamentale et les premières étapes de la recherche translationnelle, c’est-à-dire vers un candidat médicament.

Ensuite se fondent des sociétés de biotechnologies, dont beaucoup se cassent la figure parce que les idées sur lesquelles elles travaillent ne sont pas pertinentes ou sont trop longues à se développer.

Quand l’une de ces “biotechs” trouve vraiment un médicament, en général c’est là que les “big pharmas” dont il est question les rachètent, souvent très cher et c’est souvent à cause de ces rachats très chers que les médicaments coûtent très cher car les “big pharmas” cherchent à les vendre au prix qui va leur permettre de se rembourser leur achat très cher de cette start-up de biotechnologie.

Toute la recherche, en tout cas 90 à 99% de la recherche fondamentale et translationnelle se fait dans les laboratoires académiques."

Mais alors, comment est financée cette recherche ?

Hervé Chneiweiss : "Cela fait des années, en France et ailleurs, qu’on dit que les financements pour la recherche fondamentale dans les différents domaines sont nettement insuffisants.

Un précédent ministre de la recherche parlait d’1 milliard d’euros chaque année qui manquait pour la recherche. On voit malheureusement les conséquences aujourd’hui.

La recherche fondamentale, c’est une recherche qui doit se faire dans différentes directions pour trouver les mécanismes par lesquels un virus se développe, se réplique, comment il infecte l'organisme et comment il provoque la maladie.

Il y a des stratégies qui sont dirigées sur la cellule infectée puisque l’hydroxychloroquine change l’état de la cellule et en l’acidifiant empêche le virus de rentrer.

C’est aussi des stratégies par des recherches d'anticorps qui neutralisent le virus ou des stratégies de molécules qui vont s’interposer entre le virus lui-même et le récepteur du virus donc on a de multiples possibilités pour interférer avec un virus qui sont issues des découvertes de la recherche fondamentale."

Pourtant, cette recherche est aussi l’objet d’une forte concurrence entre laboratoires...

Hervé Chneiweiss : "La méthode scientifique elle est toujours faite de compétitions parce qu’on pense avoir les bonnes idées et qu’on veut être les premiers à démontrer que ce sont des bonnes idées et puis la coopération, le fait de travailler ensemble pour mettre au point des méthodes, des stratégies, des matériels.

Malheureusement aujourd'hui, cette dimension de coopération est insuffisamment développée à une échelle internationale."

Qui dit compétition dit rétribution financière à la clef...

Hervé Chneiweiss : "Pour les chercheurs, la prime c’est un article dans un grand journal, c’est une reconnaissance par la communauté.

Pour les laboratoires pharmaceutiques, il va de soi que l’objectif, c’est de vendre un produit et comme toute société commerciale, d’en tirer un bénéfice.

Mais pour l’un des rétroviraux qui coûtaient très cher, la société Gilead qui produit le, l’un des antirétroviraux potentiellement candidat médicament et qui souhaitait en tirer un profit important, ils ont déjà annoncé qu’ils réviseraient complètement leur politique commerciale comme ils l’avaient fait pour le sofosbuvir le médicament contre l’hépatite C pour lequel le prix du médicament a été rapidement divisé par trois compte tenu des contraintes économiques des différents systèmes de santé."

Ce virus a-t-il été créé par les laboratoires en vue de vendre un vaccin ?

Hervé Chneiweiss : "Ces virus se créent en permanence dans des colonies de chauves-souris au centre de la Chine.

C’est de là que viennent les épidémies annuelles de grippe, c’est là que se créent de nouveaux virus pour des raisons qui nécessiteraient beaucoup de recherches en matière d’écologie.

Croire qu’on peut comme ça créer des nouveaux organismes vivants et croire que pour un intérêt commercial tel ou tel laboratoire le ferait c’est simplement ne pas se rendre compte des pertes colossales que ces laboratoires vont faire.

Parce que si l’un d’entre eux peut-être vend le médicament qui nous traitera, la majorité d’entre eux voient leur chiffre d’affaire s’écrouler. Ça serait tellement contre-productif pour tous qu’il faut une imagination bien tordue pour penser une chose pareille."

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Le "Big Pharma" fait-il main basse sur le remède au Covid-19 ?

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