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Covid-19 : le double discours du gouvernement turkmène, entre déni et lutte contre la maladie

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Jour de l'indépendance dans la capitale Achgabat de ce pays d'Asie centrale, ex-République soviétique d'un peu plus de 5 millions d'habitants dirigée par un Président autocrate réélu en 2017 avec 97 % des voix.
Jour de l'indépendance dans la capitale Achgabat de ce pays d'Asie centrale, ex-République soviétique d'un peu plus de 5 millions d'habitants dirigée par un Président autocrate réélu en 2017 avec 97 % des voix.
© Getty - Edouard Lallemand

Entretien. Le gouvernement du Turkménistan, un des pays les plus autoritaires au monde, ferme ses lieux publics et incite au port du masque. Tout en refusant d’admettre que le nouveau coronavirus circule sur le territoire.

Le mardi 7 juillet, TurkmenPortal publiait un article sur "l’augmentation de la teneur en poussière de l’air au Turkménistan" et dispensait à ses lecteurs des conseils sanitaires, comme le port du masque ou le lavage régulier des mains. Le média relayait en fait le discours des autorités turkmènes, inquiètes de l’apparition de maladies respiratoires dont les symptômes sont les mêmes que ceux de la Covid-19. Pourtant, à la télévision, le mot "coronavirus" n’est pas prononcé. Il n’a jamais été entendu non plus dans la bouche du Président, Gurbanguly Berdimuhamedow. Officiellement, le pays d’Asie centrale est le seul, avec la Corée du Nord et quelques îles isolées du Pacifique, à n’avoir aucun cas déclaré sur son territoire. Mais les médias indépendants, des personnes exilées et des médecins alertent sur une accélération des contaminations.

Etats et territoires qui disaient ne compter aucun cas de Covid-19 le 22 juin 2020
Etats et territoires qui disaient ne compter aucun cas de Covid-19 le 22 juin 2020
© Visactu

Fin juin, le Président G. Berdimuhamedow prenait encore des bains de foule lors de grands événements diffusés à la télévision. Le port du masque était alors interdit pour "atteinte à l’ordre public" et volonté de "semer la panique" au sein de la population. Les médias trop bavards sur la question étaient accusés par le gouvernement de diffuser de fausses informations.

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Mais depuis, le nombre de personnes souffrant de maladies respiratoires a explosé au Turkménistan. Dans le même temps le Kirghizstan, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, ses voisins en Asie centrale, ont avoué être dépassés par la flambée des cas de coronavirus et ont mis en place des mesures de reconfinement. Pour l’aider à évaluer les risques sanitaires, le pouvoir turkmène a finalement accepté d’accueillir des experts en épidémiologie de l’OMS. Cette décision est intervenue après plusieurs mois d’échanges diplomatiques laborieux, menés par la représentante de l’organisation au Turkménistan, Paulina Karwowska. La mission aura duré dix jours, à l’issue desquels l’OMS s’est dite “préoccupée” par de nombreux cas de “maladies respiratoires aigües ou de pneumonie". Sa chargée principale pour les situations d'urgence en Europe, Catherine Smallwood, a enjoint les autorités à adopter des mesures "comme si le Covid-19 circulait" dans le pays.

Au lendemain du départ de l’OMS, le jeudi 16 juillet, le gouvernement turkmène a annoncé la fermeture des restaurants et des lieux de culte. La circulation des autobus et des trains sont suspendues et les citoyens incités à respecter un mètre de distanciation physique. Cependant, les arguments avancés pour justifier de telles mesures restent très ambigus. Le ministre des Affaires étrangères Rachid Mederov continue ainsi de parler de “tempêtes de poussières et de sel” venant du lac d'Aral et répandant des “substances dangereuses, notamment des virus” dans le pays. Le Président, qui se présente comme le protecteur de son peuple, y voit une occasion de vanter les mérites des plantes médicinales venues du Turkménistan, auxquelles il a lui-même consacré un ouvrage en 11 tomes.

Ruslan Myatiev, rédacteur du site turkmen.news, nous livre son éclairage. Turkmen.news est un média indépendant qui traite de l’actualité turkmène. Depuis dix ans, ses rédacteurs militent depuis l’étranger pour la liberté d’expression et promeuvent l’état de droit au Turkménistan. C’est l’un des seuls sites à publier des articles au sujet du nouveau coronavirus dans le pays.

Que vous disent vos sources de la situation sanitaire au Turkménistan ?

Les témoins nous le disent clairement : la situation empire de jour en jour. Le Turkménistan connaît un scénario à l’italienne, avec des services de santé incapables de faire face à l’épidémie. Les hôpitaux sont sous-équipés et vont bientôt être débordés. Parmi nos sources figurent des médecins. Ils nous affirment que chaque jour à Achgabat, la capitale, des dizaines de personnes meurent de pneumonie ou d’autres maladies infectieuses. Pourtant, aucun cas de coronavirus n’est officiellement déclaré. Alors que les personnes dont nous avons couvert la mort souffraient clairement des symptômes du coronavirus : ils étaient en insuffisance respiratoire, avaient de la fièvre et de la toux…

Avez-vous en mémoire une scène en particulier qu’un témoin vous aurait rapportée et qui dit quelque chose de la situation ?

J’ai surtout en tête un événement qui montre tragiquement à quel point notre système de santé n’est pas prêt à faire face à l’épidémie. Une personne s’est trouvée mal dans la rue. Elle manquait visiblement d’air. Au téléphone, les secours ont demandé quels étaient les symptômes de son malaise. Vue la description, ils ne pouvaient pas ignorer qu’il s’agissait du coronavirus. Et pourtant, ils ont envoyé une ambulance sans oxygène ! A bord de l’ambulance, il y avait les bouteilles d’oxygène, mais elles étaient vides !

Pourquoi refuser de reconnaître l’existence de cas ?

Il n’est pas surprenant quand on connaît l’histoire du Turkménistan. Depuis l’indépendance, il y a 28 ans, après la dissolution de l’Union soviétique, le pouvoir offre un conte de fées aux Turkmènes. On leur raconte qu’ils vivent au paradis, dans une nation avec un des meilleurs systèmes de santé au monde et des hôpitaux équipés des dernières technologies. Le chef de l’Etat lui-même se présente comme un protecteur pour son peuple. Il joue même sur le fait qu’il est dentiste de formation et donc qu’il a fait des études de médecine. Avec la crise du coronavirus, c’est tout ce conte de fées qui risque d’imploser.

Le Président Gurbanguly Berdimuhamedow en visite au Kremlin le 2 octobre 2017.
Le Président Gurbanguly Berdimuhamedow en visite au Kremlin le 2 octobre 2017.
- Kremlin

C’est donc très politique…

En avril ou mai dernier, quand il est devenu évident que le Turkménistan n’allait pas être épargné par la pandémie, les élites politiques ont prié pour que la situation ne dégénère pas et n’en arrive pas au point qu’on connaît aujourd’hui.

C’est-à-dire ?

Actuellement, la situation est complètement hors de contrôle. Les médecins font ce qu’ils peuvent pour contrôler l’épidémie alors qu’ils sont en sous-effectif. Et certains le payent de leur vie. Tous les membres de l’exécutif sont en vacances jusqu’à début du mois d’août. Il n’y a aucune prise de décision possible. Et les instructions données étaient complètement folles. Récemment, les autorités ont demandé aux Turkmènes de porter le masque et d’utiliser des solutions de gel hydroalcoolique. Mais c’était supposément à cause de la poussière,du sable qu’il y avait dans l’air et qui pourrait causer des maladies graves des poumons. Ils prennent le monde entier et leur propre peuple pour des idiots.

Mais le peuple n’est pas dupe…

Absolument pas. Personne n’y croit.

Et quelles sont les recommandations officielles actuelles ?

Les restaurants et édifices religieux sont fermés et les liaisons ferroviaires sont suspendues. Quant au port du masque… Il est devenu obligatoire la veille de l'arrivée de la mission de l’Organisation mondiale de la santé dans le pays. Et les citoyens étaient scrupuleusement contrôlés. Mais depuis que l’OMS est partie, l’obligation est moins stricte. Dans les rues, on voit souvent des personnes qui ont arrêté d’en porter. Cette obligation était vraiment une vitrine pour faire bonne figure face à l’OMS. Vraiment, ça faisait partie du spectacle : regardez, nous rendons le masque obligatoire ! Et une fois qu’ils sont partis, plus personne ne se préoccupe de faire respecter la mesure.

Pourquoi le gouvernement a-t-il accepté de faire venir l’OMS en mission ?

La venue de l’organisation était prévue depuis longtemps. Pendant deux mois il y a eu des débats logistiques, des hésitations de la part du Turkménistan : maintenir ou non l’invitation ? Finalement, pourquoi finalement les avoir fait venir ? Je pense que si le gouvernement avait finalement annulé, cela aurait attiré l’attention de la communauté internationale. Il ne faut pas oublier que le Turkménistan est membre de l’OMS. Il leur fallait montrer leur volonté de coopérer. Et puis, cela fait partie de leur logique : s’il n’y a pas trace de la Covid-19 dans le pays, pourquoi devrions-nous nous cacher ? En fait, quand les experts sont venus, ils leur ont imposé un parcours. Ils avaient sélectionné les interlocuteurs du corps médical à rencontrer et les hôpitaux à visiter, ceux qui étaient les mieux équipés. Des médecins nous ont dit qu’on leur avait demandé de cacher les patients avec des symptômes de la Covid. Tout cela pour que la mission quitte les lieux en laissant entendre que oui, le Turkménistan est bien le seul pays de la région Europe à être épargné par le coronavirus. Le paradis.

Si la communication est à ce point ficelée, vos sources sont indispensables pour sortir des informations…

Nous recueillons énormément de témoignages. Ils sont la matière première de nos articles. Par exemple, ce sont des habitants de la capitale qui ont constaté que le nombre de tombes qui arrivaient dans les cimetières avait explosé ces dernières semaines. C’est aussi grâce à nos contacts sur le terrain que nous avons appris la mort d’un diplomate, Mr. Kemal Uchkun. Il était conseiller sur les questions religieuses à l’ambassade de Turquie au Turkménistan. Il est décédé le 7 juillet dernier à Achgabat d’une pneumonie. D’après nos sources, il souhaitait retourner dans son pays pour se faire soigner, mais les autorités turkmènes ont refusé l'atterrissage des ambulances turques. Notre interprétation est logique : si cette personne avait été déclarée positive au coronavirus une fois de retour en Turquie, le conte de fées aurait été brisé.

Cette situation peut-elle mener la population à se révolter ?

Si les choses continuent d’empirer, il est possible qu’une contestation tente de s’organiser. Mais il y a un autre facteur qui pourrait expliquer que les Turkmènes se révoltent : le manque de nourriture et d’argent. La crise économique au Turkménistan précède la crise sanitaire. Avant l’arrivée du virus il y avait déjà des queues immenses devant les magasins d’alimentation et les distributeurs de billets. Maintenant, il y a aussi des longues files d’attente devant les pharmacies pour acheter des masques. Si cela dure trop, alors peut-être que quelque chose s’organisera.