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Covid-19 : le traçage numérique en question

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Le projet d'application stop covid fait débat.
Le projet d'application stop covid fait débat.
© AFP - ALAIN JOCARD

Bulle économique. Quel rôle peuvent jouer les dispositifs numériques dans la lutte contre la pandémie et la stratégie de déconfinement ? Faut-il s'en inquiéter ? Comment, en tant qu’individu et société, acceptons-nous des solutions technologiques ?

Le traçage numérique des cas de Covid-19 peut-il jouer un rôle dans la lutte contre la pandémie ? Voilà qui fait débat depuis quelques semaines, alors que le gouvernement souhaite inscrire dans sa stratégie des dispositifs numériques. Ces derniers pourraient jouer un rôle, peut-être au moment de la sortie de confinement, et sûrement au-delà, si l’on croit les travaux engagés par l’exécutif ; ainsi que l’empressement d’un certain nombre d’industriels - Gafam, grandes entreprises françaises comme start-up - à se pencher sur ces questions.
En quelques jours à peine, le projet d’application Stop Covid a concentré les attentions. Présentée dans un premier temps par l’exécutif comme une application de déconfinement (même si entre temps le secrétaire d’Etat au numérique Cédric O a reconnu que l’échéance du mois de mai serait difficilement tenable), elle doit permettre de suivre les contacts des personnes malades.

Sur ce projet sensible, "le débat est prématuré" mais lorsque l'application "fonctionnera et avant sa mise en oeuvre, nous organiserons un débat spécifique, suivi d'un vote spécifique", a annoncé le premier ministre le 28 avril à l'Assemblée. Les questions de libertés publiques "me paraissent fondées. Elles doivent être posées. Elles doivent être débattues", a souligné Edouard Philippe, alors que des critiques se sont exprimées jusqu'au sein de la majorité.

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Si cette application pose de nombreuses questions, surtout, elle révèle (ou masque…) des enjeux plus larges autour de la place du numérique dans un ensemble de choix politiques et économiques. Et du rôle à la surveillance des populations, dans notre mode de gouvernement. En somme :  comment en tant qu’individu et société nous acceptons des solutions technologiques ?
Toute exceptionnelle que soit la situation, ces questions s’inscrivent dans des évolutions et dynamiques sociales à l’oeuvre depuis longtemps. Cela met en lumière des options politiques parfois très divergentes en matière de compromis et de hiérarchie de valeurs. Et sur la manière dont en temps de pandémie, mais aussi après, on concilie santé publique, reprise économique, ainsi que droits individuels et libertés publiques. Quelles sont les principales questions en débat ?

Suivi des contacts : une application pour quoi faire ?  

L’idée de StopCovid, c’est de créer une application pour identifier les personnes qui ont rencontré un malade.
Ce qu’on appelle le suivi des contacts, ou “contact tracing”, n’a pas attendu le numérique. C’est un procédé utilisé depuis longtemps en épidémiologie : identifier avec qui un malade a été en contact permet de repérer ces personnes avant même qu’elle n’aient des symptômes et d’éviter qu’elles ne contaminent à leur tour d’autres gens. Dans le cas du Covid-19, c’est ce qui a été fait dans l’Oise, à un moment où les cas étaient limités. Désormais, le virus circule. L’idée d’une application, c’est une fois l'épidémie jugulée, d’empêcher qu’elle ne reprenne, grâce à un suivi à grande échelle. Le projet prévoit que l’application permette aux smartphones de repérer et mémoriser les personnes dans notre proximité immédiate (un rayon de deux mètres) et de nous avertir si l’une d’entre elle contracte le Covid-19. L’approche française consiste à s’appuyer sur la technologie Bluetooth, dont on se sert aujourd’hui essentiellement pour relier deux éléments à proximité ( par exemple des écouteurs sans fil et un smartphone, une souris et un clavier etc)
Avec le Bluetooth, il s’agit d’identifier les contacts. Et non pas de tracer les déplacements, comme le ferait la géolocalisation (via les GPS) par exemple. En cela, cette technologie est globalement jugée comme moins intrusive. Ailleurs dans le monde, de tels outils sont déjà utilisés ou sur le point de l'être, mais sur d’autres modèles, plus dangereux pour la vie privée, à l’image des régimes politiques qui les instaurent. Comme en Chine ou à Singapour.

Est-ce au point techniquement ?

Non pas encore : il reste beaucoup d’interrogations. Par exemple, la technologie Bluetooth n’ayant pas été conçue pour cela, sera-t-elle capable de mesurer la distance entre les deux personnes ? Le risque, c’est de créer des faux négatifs- et donc de passer à côté de malades. Et de tromper les utilisateurs, qui auront eux l’impression d’être protégés.
Et si le système est paramétré pour que la marge d’erreur génère plutôt des faux positifs, histoire d’éviter les ratés, cela pourrait conduire au confinement de gens en bonnes santé.  En somme très vite apparaît la nécessité pouvoir tester les cas contacts, même asymptomatiques. 

Est-ce que cela peut être utile ?

Pour juger de l’utilité et de la légitimé d’une telle application, il faut déjà savoir si elle peut être efficace. Et c’est là l'un des grands problèmes. La seule étude disponible sur le sujet, publiée dans Science estime que pour que ce type d’application soit efficace, elle doit être utilisée à plus de 60 % de la population et être associée à une politique de dépistage. Or seulement 77% de la population française a un smartphone et cette proportion baisse à 44% pour les personnes de plus de 70 ans. Parmi les propriétaires de smartphone, beaucoup ne savent pas activer le bluetooth. D’autres refusent de le maintenir ouvert pour des raisons matérielles (les batteries se déchargent plus vite), pour éviter les actes malveillants ou le marketing. Il semble donc difficile d’imaginer atteindre ces 60%. C’est d'ailleurs notamment au regard de ce manque d'efficacité, que la Quadrature du net, très opposée à ce projet, parle de “libertés inutilement sacrifiées”.
Dans un fil twitter, l’entrepreneur Rand Hindi estime lui qu’une technologie permettant de ne pas dévoiler l’identité des personnes malades c’est bien, mais que si cela reste volontaire, alors c’est inefficace. “S_i on veut parier sur le contact tracing comme solution miracle à court terme, alors le volontariat ne suffira pas, et la rendre obligatoire sera inévitable. Ce débat doit être celui du compromis acceptable entre liberté physique (confinement) et liberté numérique (contact tracing).", estime-_t-il

Est-ce menaçant pour la vie privée ? 

“L’application StopCovid sera basée sur le volontariat et le respect des données personnelles“, affirme Cédric O.  Ce qui revient à dire qu’elle devra être conforme à la loi et la réglementation actuelles. Dans les débats autour de cette application — et potentiellement d’un tas d’autres dispositifs numériques — on trouve l’idée d’un équilibre à trouver entre respect de la vie privée et capacité à sauver des vies, ou à faciliter la reprise d’activités économiques.
Or, le respect des textes légaux actuels n'épuise pas le sujet. Et des qualités techniques n’empêchent pas des risques d’usage. Notamment à plus long terme.
Jusqu'à quel point cela restera volontaire ? Parmi les craintes de glissement, il y a l’idée que cela pourrait être volontaire, mais vous être reproché si vous ne le faites pas. “Cela pourrait être le nouveau Vigipirate”, estimait sur Médiapart, le sociologue Antonio Casilli : les vigiles n’ont pas le droit de vous fouiller, cela doit être volontaire, mais ne pas vous y plier peut vous empêcher d’entrer quelque part.

Que peut la réponse technologique ?

A elle seule, pas grand chose. L’application est présentée comme “ une brique” parmi d’autres, dans la lutte contre l'épidémie. Or aujourd’hui ces autres “briques” ne sont pas là : en l'occurrence les tests, les possibilités de mise en quarantaine et bien sûr les “ traceurs humains” c’est-à-dire des soignants qui analysent ces résultats, accompagnent les malades.
Le problème de StopCovid c’est de transformer une notion de proximité en alerte. Or, être à proximité d’un malade ne signifie pas le devenir automatiquement ! La médecine a besoin de suivre et confiner les malades, ceux qu’ils contaminent et ceux qui les ont contaminés. Mais cela ne peut pas se faire sur la base de conjoncture, de corrélation, d’approximation, de proximité et de localisation”, écrit Hubert Guillaud , rédacteur en chef d'Internet actu “Le risque c’est qu’en l’absence de tests, de masques (et cette absence va durer !), StopCovid devienne le seul recours d’une politique sanitaire de catastrophe”

Les réserves formulées par la mathématicienne Cathy O'Neil aux Etats-Unis sont transférables à la France, “Il existe de nombreuses raisons d’être sceptique - par exemple, le suivi Bluetooth «anonyme» peut être désanonymisé. Mais ce n'est pas ce qui m'importe. Ce qui me préoccupe, c'est que toute l’idée d'un compromis est fausse dès le départ, car aucune application ne peut réparer le système de santé américain totalement inéquitable”.

En France, certains sont pour un traçage numérique “mais seulement à certaines conditions ” pour reprendre le titre d’une tribune publiée par plusieurs chercheurs et médecins. Tandis que plusieurs députés, estiment que “poser les bases techniques et juridiques d’un traçage numérique et individuel de la population constitue un changement de paradigme majeur par rapport à nos usages numériques. Cette décision ne doit pas être prise en temps de crise, sous l’urgence, sans consultation publique, ni débat parlementaire. Nous serions en train d’en forcer l’acceptabilité sociale dans des conditions très particulières. Nous avons besoin d’un débat de société sur l’utilisation des nouvelles technologies qui sont intrusives et qui interrogent nos libertés fondamentales (traçage numérique, reconnaissance faciale, etc.). Celui-ci pourrait prendre la forme d’une Convention Citoyenne sur le numérique, à l’instar de celle qui se déroule actuellement sur le climat.”

Ce qui est en question c’est la surveillance et son acceptabilité sociale, mais plus largement la chaine de décisions publiques dans laquelle cela s’inscrit. Quels choix économiques ou politiques pourraient être pris sur la base de ces données ?