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Covid-19 : les anti-masques au grand jour, des États-Unis à la France

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Entre 200 et 300 anti-masques se sont rassemblés à Paris le 29 août 2020
Entre 200 et 300 anti-masques se sont rassemblés à Paris le 29 août 2020
© Maxppp - Aurelien Morissard

Le mouvement a débuté il y a déjà plusieurs mois aux États-Unis et a gagné peu à peu l’Europe. En France, il n’est que marginal, ne réunissant que quelques centaines de personnes dans les rues mais en mobilise plusieurs milliers sur les réseaux sociaux. État des lieux.

À l’image de leur Président, très longtemps hostile au port du masque, de nombreux Américains n’entendent pas se conformer à cette obligation dans les lieux publics, comme la loi l'exige. Des manifestations sont régulièrement organisées, tout comme au Canada où des milliers de personnes se sont rassemblées dans les rues cet été. En Europe aussi, ce mouvement "anti-masque" gagne du terrain, notamment en Allemagne où l’extrême droite récupère ce combat. Mobilisation aussi à Madrid, à Londres ou à Zurich. En France, les rassemblements anti-masques n’ont jusqu’ici regroupé que quelques centaines de personnes mais les sympathisants sont plusieurs milliers sur les réseaux sociaux.

Les États-Unis, pionniers des anti-masques

Une manifestante américaine opposée au port du masque lors d'un rassemblement à Austin (Texas) le 18 avril 2020
Une manifestante américaine opposée au port du masque lors d'un rassemblement à Austin (Texas) le 18 avril 2020
© AFP - Sergio Flores / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

"My body, my choice" ("mon corps, mon choix") et le dessin d’un masque barré en rouge. C’est la pancarte brandie par une jeune femme lors d’une manifestation le 18 avril dernier à Austin, au Texas. Car, comme la plupart des Américains opposés au masque, elle voit dans cet objet une atteinte à ses libertés individuelles

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Lors d’un conseil municipal à Palm Beach fin juin, plusieurs anti-masques ont pris tour à tour la parole pour justifier leur position. Les autorités n’ont pas le pouvoir de "réguler la respiration humaine" clament-ils, il s’agit de règles "de dictature communiste", l’une d’elles allant jusqu’à dire que "les masques tuent des gens" ou que "les enfants ne seraient pas capables de reconnaître des pédophiles" s’ils portent des masques… 

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Très tôt, les opposants n’ont pas hésité à manifester leur désaccord avec les mesures sanitaires prises par les autorités, entraînant parfois des scènes de violences dans des magasins comme le montre ce reportage diffusé sur France 24 le 25 mai. Le vigile d’un supermarché du Michigan a été abattu pour avoir refusé à une famille d’entrer dans le magasin car la fille ne portait pas de masque.

À l’époque, même Donald Trump y était opposé, malgré les recommandations des autorités sanitaires qui depuis début avril conseillent le port du masque. D’après un sondage NBC News réalisé fin juin, 89% des sondés déclaraient se couvrir le visage en sortant de chez eux, contre 55% début avril. Pourtant, des manifestations anti-masques ont perduré et des rassemblements sont régulièrement organisés à travers le pays. En Floride, l’un des États les plus touchés par le Covid-19, une centaine d’opposants a par exemple battu le pavé mi-août déclarant "la fin de la pandémie", tous défilant, évidemment, sans masque. Dernièrement, une étude menée par des économistes de l’université de San Diego et publiée par l’ Institute of Labor Economics affirme qu’un rassemblement de 460 000 motards au cœur de l’été dans l’État du Dakota du Sud, où la plupart des participants ne portaient pas de masque, a engendré 260 000 nouveaux cas de Covid-19 aux États-Unis… 

Le port ou non du masque est aussi ancré dans un fort clivage politique aux États-Unis. Fin juin, une étude du Pew Research Center révélait que pour 63% des démocrates, il faut toujours porter un masque en public, contre 29% des républicains. Entre fin mai et début juillet, 3/4 des nouveaux cas de Covid-19 l’étaient dans des États remportés par Donald Trump en 2016. Beaucoup d'anti-masques sont pro-Trump ou proches des mouvements complotistes, comme QAnon - groupe complotiste et défenseur de Donald Trump qui pense qu’il a été élu pour sauver l’Amérique. Dans une interview à Libération, Rudy Reichstadt, de Conspiracy Watch, expliquait que les prémices de ce mouvement sont apparues dans les "fractions les plus radicales de la population, qui se proclament ni à gauche, ni à droite mais aux marges. Les anti-masques s'inscrivent dans le mouvement plus large du complotisme, de ceux qui se pensent comme des dissidents face à un système qui leur ment et veut les opprimer".

Contrairement au président américain qui a refusé de se couvrir le nez et la bouche pendant de longs mois, son concurrent à la présidentielle, Joe Biden, n’est jamais sorti sans depuis le début de la pandémie. Joe Biden a d’ailleurs déclaré que s’il est élu en novembre prochain il fera "tout son possible pour rendre le masque obligatoire dans les lieux publics".  

Des opposants par milliers au Canada

Début août à Montréal. Des milliers de personnes défilent dans les rues aux cris de "liberté". Elles ne portent pas de masque puisque c’est l’objet de leur protestation. Dans le cortège, les panneaux affichent aussi des slogans contre les vaccins et des thèses conspirationnistes, comme le raconte Radio Canada. "Ils ne sont pas juste anti-masques, ils sont en général anti-autre chose, explique à la radio Pascal Lapointe, spécialiste en désinformation. Alors cela fait un groupe qui est beaucoup plus gros, cela fait une manifestation qui est beaucoup plus grosse." Ils étaient 50 000 d’après les organisateurs, 4 000 selon la police.

Derrière les organisateurs, justement, se cachent des proches de l’alt-right américaine dont Alexis Cossette-Trudel, "tête d’affiche d’un ensemble de médias alternatifs québécois qui propagent des thèses conspirationnistes", rapporte Le Monde. Adepte des théories de QAnon, Alexis Cossette-Trudel voit dans le port obligatoire du masque "une norme sociale destinée à museler la population" et un "coup d’État porté contre le peuple"

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Un riche Canadien, connu pour ses positions anti-masques durant l’été, est récemment allé jusqu’à lancer l’idée de fonder un réseau d’écoles privées où le masque et les mesures de distanciation physique ne seraient pas imposées. Dans une interview à Vice, il explique vouloir "protéger et sauver d’innombrables enfants face à un gouvernement qui tente de leur nuire psychologiquement et socialement, en les conditionnant à une vie de peur et de conformité." Jusqu’à présent, sa cagnotte lancée en ligne pour ce projet n’a convaincu qu’une vingtaine de personnes et il n’a récolté qu’un peu plus d’un millier de dollars.

L’Allemagne, entre anti-masques et récupération par l’extrême droite

En Allemagne, les anti-masques défilent régulièrement dans la capitale, Berlin. Dernière mobilisation en date, le 29 août, pour une "fête de la liberté et de la paix" comme a été baptisé l’événement par l'un des initiateurs, Michael Ballweg qui a fondé le mouvement "Intiative Querdenken 711", pour la défense des droits fondamentaux contre les mesures de confinement.

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Entre 30 000 et 40 000 personnes se sont rassemblées contre le port du masque, un nombre de manifestants très important pour un pays comme l’Allemagne. La foule était composée d’un étonnant mélange : anti-vaccins, militants d’extrême gauche et d’extrême droite, libéraux venus défendre les libertés individuelles et économiques, conspirationnistes ou simples citoyens fatigués des restrictions. Lors de ce rassemblement, Robert Francis Kennedy Jr, neveu de l'ancien président John Fitzgerald Kennedy et fils de Bobby Kennedy, est venu apporter son soutien en délivrant un discours nourri de thèses complotistes et de citations inexactes. Il y dénonce les liens des dirigeants avec les grands groupes pharmaceutiques, soutient que "les gouvernements aiment les pandémies car cela leur permet d'imposer des contrôles de la population qu'elle n'accepterait jamais autrement", accuse Bill Gates et le docteur Anthony Fauci (l'immunologue chargé de conseiller la Maison blanche sur la crise du Covid-19) d'avoir "planifié cette pandémie depuis des décennies", sans oublier d'évoquer la 5G qui instaurerait d'après lui un système de surveillance généralisé.  

Mais la manifestation du 29 août a surtout choqué car un groupe de manifestants a tenté d’envahir le Reichstag, le Parlement allemand, chargé de symbole pour l’Allemagne car le bâtiment et sa coupole avaient été incendiés par les nazis en 1933... D’ailleurs, lors de cette tentative d’envahissement, certains militants ont brandi des drapeaux noir, blanc et rouge, les couleurs de l’ancien Empire allemand, 300 personnes ont été interpellées.

Un manifestant arbore un drapeau aux couleurs de l'Empire allemand, devant le Bundestag à Berlin, le 29 août 2020
Un manifestant arbore un drapeau aux couleurs de l'Empire allemand, devant le Bundestag à Berlin, le 29 août 2020
© AFP - John MACDOUGALL

Ce mouvement anti-masques allemand s’est radicalisé et a été récupéré pendant l’été par l’extrême droite. Des nationalistes, des néo-nazis, des pro-Trump, des pro-Poutine, parfois tous ces profils à la fois, ont eux aussi appelé aux mobilisations des 1er et 29 août à Berlin. Une autre serait en préparation pour le 3 octobre prochain, jour de la fête nationale allemande, alors que cette année marque les 30 ans de la réunification. Un symbole, encore, dont est friande l’extrême droite allemande. Ses leaders considèrent que l**’Allemagne d’Angela Merkel aujourd’hui est une dictature, les mesures de distanciation et d’hygiène en seraient alors la marque.** Toutefois, d’après les sondages, la grande majorité des Allemands soutiennent les mesures prises par le gouvernement, considérant à 60% qu’elles sont justes et à 77% que les contrôles pour le respect des mesures sanitaires devraient être renforcés.   

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En France, un mouvement marginal 

En France également, les mesures sanitaires sont soutenues par une grande partie de la population. Un récent sondage rapporte que 77% des Français interrogés sont favorables au port du masque en extérieur pour lutter contre le Covid-19.

Les réfractaires sont dans la rue, pour le moment, très peu nombreux. À Paris, une manifestation d’anti-masques a rassemblé entre 200 et 300 personnes le 29 août dernier. En revanche, ils sont beaucoup plus nombreux sur les réseaux sociaux, le principal groupe d’anti-masques réunissant quelques 13 000 personnes. L'obligation de porter le masque a parfois entraîné de violentes réactions de personnes qui s'y refusaient, notamment dans les transports, comme à Bayonne en juillet dernier où un chauffeur de bus est mort après une violente agression pour avoir demandé à des passagers de mettre leur masque.

Le professeur agrégé de sciences sociales et chercheur à Sciences Po Antoine Bristielle a mené une enquête auprès de ces sympathisants sur les réseaux sociaux, publiée par la Fondation Jean Jaurès. Un millier de personnes y a participé.

Au micro de France Culture, Antoine Bristielle explique que deux arguments ressortent particulièrement chez les anti-masques : d’abord que ceux-ci seraient "inefficaces" voire "dangereux car ils ne permettraient pas une oxygénation du sang suffisamment importante". L’autre argument relève de la thèse complotiste "qui est de considérer que l’épidémie est terminée, voire qu’elle n’a jamais existé et que le gouvernement nous ment en essayant de faire croire le contraire, pour tester la servilité de la population dans le but d’instaurer une sorte de nouvel ordre mondial dans lequel les citoyens n’auraient plus aucune liberté."

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Ces anti-masques sont à 63% des femmes, âgées d’une cinquantaine d’années et en moyenne diplômées d’un Bac+2 synthétise l’enquête de la Fondation Jean Jaurès. Plus d’un sondé sur deux fait confiance aux informations sur les réseaux sociaux et pense que les Illuminati sont une organisation secrète qui cherche à manipuler la population. Ils n’accordent aucune confiance au gouvernement, avec des chiffres de 2% pour Emmanuel Macron et 3% pour Jean Castex. "Il y a une défiance institutionnelle extrêmement importante et qui croît au sein de la population française", commente Antoine Bristielle. 

En temps normal, les institutions politiques réussissent à fonctionner sans que l’on ait conscience de cette proportion de Français désormais majoritaire à ne pas avoir confiance dans les institutions. Lorsque des crises surviennent, en particulier des crises sanitaires, il est au contraire extrêmement difficile de mettre en place des mesures un peu exceptionnelles et qui ne récoltent pas autant de confiance que nécessaire.                                
Antoine Bristielle, professeur agrégé de sciences sociales et chercheur à Sciences Po

Dans une interview au Monde, le chercheur en psychologie sociale à l’École des hautes études en santé publique Jocelyn Raude explique que l’on vit aujourd’hui "le changement le plus rapide et massif qu’on a observé ces cinquante dernières années sur des mesures de prévention publique". Pourtant, le chercheur rappelle qu’"on est passé de 75% de non utilisation [du masque] en mars à 4% fin juillet. C’est impressionnant : en cinq mois, les Français se sont approprié le masque de façon massive. Pour imposer la ceinture de sécurité partout, il a fallu presque trente ans !"

Antoine Bristielle s’interroge désormais sur la transformation de ce mouvement anti-masques en un mouvement anti-vaccination. Ils sont 94% à déclarer qu’ils refuseraient de se faire vacciner contre le coronavirus lorsqu’un vaccin sera disponible. "Toutes ces problématiques reviennent à échéance régulière, elles mériteraient certainement d’être traitées beaucoup plus en profondeur", conclut le chercheur. 

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