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Covid-19 : les librairies ont limité les dégâts en 2020

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Dans la librairie Point Virgule, à Aurillac, le 28 novembre 2020.
Dans la librairie Point Virgule, à Aurillac, le 28 novembre 2020.
© Maxppp - Jérémie Fulleringer

Entretien. Malgré la crise sanitaire, le Syndicat de la librairie française annonce une chute limitée de 3,3% des ventes par rapport à 2019, grâce à un retour massif des clients à l'issue des deux périodes de confinement et au développement des ventes par internet, explique sa présidente Anne Martelle.

Une fréquentation exceptionnelle, malgré trois mois de fermetures liées à la crise du Covid-19, en 2020, a permis aux librairies d'éviter une catastrophe.

D'après le SLF, le Syndicat de la librairie française qui regroupe 368 établissements pour un chiffre d'affaires consolidé de 390 millions d'euros, soit plus du tiers de chiffre d'affaires de la profession, l'activité globale affiche un recul de 3,3% par rapport à 2019

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Et si cette baisse d'activité est limitée, c'est grâce à un "rattrapage", à un retour "très massif" des clients, à la suite des deux périodes de confinement : + 32% en juin, + 35% en décembre. Et grâce au développement des ventes par internet, analyse la présidente du SLF et à la tête d'une librairie à Amiens, Anne Martelle.

Comment qualifier le bilan 2020 ? Moins désastreux que vous pouviez le craindre ?

C'est un bilan en demi-teinte puisque nous terminons l'année en retrait par rapport à 2019, avec une baisse d'activité relativement limitée de 3,3%. Le mois de décembre, qui a été vraiment excellent en librairie, a permis de limiter la casse et de rattraper en partie trois mois de fermeture administrative. Le retour massif des lecteurs, on l'avait déjà vu au premier déconfinement. Mais il a été particulièrement fort quand nous avons rouvert fin novembre, dès le dimanche pour la plupart des librairies, d'ailleurs. Et nous avons vu que le public était là, que les gens avaient vraiment envie de venir voir les livres, voir les libraires, échanger avec eux, parler, se retrouver finalement.

Il faut aussi penser aux industries de spectacle vivant ou aux industries de théâtres qui sont fermées actuellement. La librairie, d'une certaine manière, en bénéficie parce que les gens ont besoin de culture. Et comme on ne peut pas aller au théâtre, ni au cinéma, ni à l'opéra, eh bien, quand on peut aller en librairie, on y va !

Les fortes progressions du chiffre d'affaires : + 32% en juin et + 35% en décembre doivent cependant être "modérées", sachant que l'on compare 2020 à 2019 et que 2019 a été impacté par le mouvement des gilets jaunes et par de nombreuses manifestations très régulièrement, tous les week-ends et notamment en fin d'année. On se souvient de collègues dans de grandes métropoles qui ont eu un mois de décembre 2019 très douloureux, très bas, parce qu'ils étaient obligés de baisser leur rideau. Il n'est donc pas étonnant que nous ayons pour décembre 2020, des chiffres aussi hauts, parce qu'on le compare à une année qui n'était pas formidable.

A gauche : pourcentage et évolution des ventes par secteur. Et à droite, évolution du CA par mois 2020 (n/n-1)
A gauche : pourcentage et évolution des ventes par secteur. Et à droite, évolution du CA par mois 2020 (n/n-1)
- Syndicat de la Librairie Française

Est-ce que des livres ont dopé les ventes, en décembre ? 

Dans le top 10, quatre ouvrages ont fait la différence dans ma librairie et je suis à peu près sûre aussi partout ailleurs : On va déguster l’Italie de François-Régis Gaudry qui était "l’Arlésienne" de la fin de l’année, que nous avions en quantité et je peux vous dire que nous en avons expédié un peu partout en France. Il y a bien sûr le Goncourt, le Goncourt “stratosphérique” d’Hervé Le Tellier, L’Anomalie, avec plus de 800 000 exemplaires vendus en France ! C’est quelque chose d’absolument hallucinant, cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu ça ! Le roman Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier, a également beaucoup dynamisé les ventes, tout comme Une terre promise de Barack Obama

La littérature est-elle la seule à avoir tiré son épingle du jeu ? 

La littérature de fiction mais aussi la littérature de genre, le polar ou encore la SF ont effectivement très bien fonctionné, en progressant de 4,6%, tout comme la bande dessinée, avec une hausse encore plus importante de plus de 14%, ce qui est vraiment énorme comme résultat. Et puis, il y a le secteur de ce qu’on appelle "la vie pratique" : la cuisine, le jardinage, les animaux, etc. Et là, on sent bien que les Français ont été confinés, qu’ils ont eu envie de faire des choses, de faire des choses de leurs mains, de les réaliser, puisque la hausse de ce secteur est de plus de 6%.  

Le secteur du tourisme affiche en revanche une très forte baisse : -33,5%. Comme on ne pouvait quasiment pas voyager, cela n’avait évidemment pas de sens d'acheter un guide millésimé 2020- 2021. Même tendance pour le livre d'art, avec une chute de plus de 15%. Dans ce secteur-là, on reçoit beaucoup de catalogues d'expositions, des expositions qui ne se sont pas tenues ou alors, si elles étaient installées, personne n’a pas pu aller les voir puisque les musées étaient fermés. D'autres expositions ont été annulées. Il n’y donc pas d'appétence particulière parce que souvent, la vente du catalogue d'une exposition se fait, soit en amont, soit en aval de la visite de cette exposition. Elle est toujours corrélée, parce qu’il y a toujours une émotion en sachant qu'on va aller voir une exposition ou quand on en revient pour se souvenir.  

Le "click and collect" et la vente par correspondance ont-ils joué un grand rôle dans cette baisse limitée de l'activité en 2020 ?

Oui, bien sûr. Cela a permis à des librairies petites ou moyennes de montrer qu'elles pouvaient parfaitement exister sur internet_._ Des librairies ont créé leur propre site. Des librairies ont rejoint le portail de libraires comme librairieindependantes.com et ont vu des commandes arriver de l'environnement proche, géographique, mais aussi de toute la France, puisque ce sont des portails où on peut voir le stock du libraire et où on peut trouver "le livre" que l'on cherche absolument. Et donc là, je suis très heureuse que ces librairies petites et moyennes, qui n'étaient pas forcément équipées, se soient tournées vers ça et que les clients ont vu qu'elles étaient capables de le faire, même si ce n'est pas notre premier métier. 

La vente de livres sur internet n'est absolument pas notre premier métier. Il faut en revanche que l'on s'en empare de manière intelligente et en complément de l'activité physique de nos magasins. D'autant qu'après le premier déconfinement, il y a eu une sorte de prise de conscience de la part de nos clients : "Il faut que je préserve mon libraire de quartier, mon commerce de proximité". Les gens se sont dits : "Tiens, est-ce que mon libraire n'aurait pas un site internet ? Est-ce qu'il ne fera pas de la vente à emporter ?" Alors, ils ont été nombreux à appeler, simplement pour avoir le renseignement et soit on faisait la vente par téléphone, soit on adressait sur le site internet de la librairie ou le portail des libraires. 

Nous constatons, sur cette question de "proximité" que ce sont les plus grandes librairies, les librairies de plus de 4 millions d’euros de chiffre d’affaires, qui affichent en 2020, la plus importante baisse d’activité : plus de 9% en moyenne. Les clients ont préféré favoriser de plus petites surfaces, les librairies de quartiers, librairies indépendantes, dans ce contexte de crise.

Et je pense que cette vente par internet, pour les petites et moyennes structures, va permettre de gagner de nouveaux clients qui ne pensaient pas que leur libraire pouvait rendre ce service. Tout en gardant l'ADN de notre métier qui est le renseignement, la découverte physique du livre physique dans nos librairies, il faut qu'on puisse aussi être présent sur Internet pour rendre le service au client qui n'a pas forcément envie de se déplacer ou qui veut acheter un livre différemment. 

Internet est devenu plus que jamais un enjeu déterminant pour les librairies ?

Il faut, je crois, que ce soit un élément complémentaire du travail que nous faisons en librairie physique. Les librairies doivent continuer à accueillir, à conseiller et à dénicher les pépites. Nous nous sommes aperçus, pendant le premier confinement, avec une majeure partie de "click and collect", qu'il y avait 18% de variétés de titres en moins dans les ventes. Cela veut dire quoi ? Cela veut dire que, là, le libraire a simplement fait le rôle de : "On me commande ce livre, je le sers". On n'avait pas le droit de faire autre chose, on n'avait pas le droit de conseiller, on n'avait pas le droit de faire la vente à la porte de la librairie. 

Cela veut aussi dire que le libraire, quand il est ouvert, il va permettre à l'édition française de vendre des variétés de titres à hauteur de 18% supérieur à ce que l'on fait sur une plateforme Internet ! Et tous les algorithmes du monde ne changeront pas cette donne-là. Il faut être extrêmement attentif à être sur Internet, d'accord, c'est un service en plus que nous réalisons pour le client, mais il faut absolument préserver la librairie physique et la défendre.  

Dans toute cette histoire bien sombre liée à la pandémie, ce qui s'est passé fin décembre, pour moi, c'est comme un coin de ciel bleu. On a vu des gens qu'on ne connaissait pas entrer dans nos librairies. Peut-être qu'ils allaient ailleurs, peut-être qu'ils se fournissaient autrement, peut-être que le premier confinement leur a permis de découvrir que c'était sympa de raconter des histoires à leurs enfants - et ça, on l'a vu dans le rayon de jeunesse – peut-être que c'était des gens qui achetaient sur internet avec d'autres opérateurs qui se sont dit : "Ah non, là, il faut quand même que j'agisse et que je sois conscient de préserver quand même la diversité éditoriale et que j'aille chez mon libraire de quartier". Peut-être qu'il y a eu des raisonnements comme ça, mais en tout cas, il y a eu vraiment une envie irrépressible d'aller chez son libraire ou chez un libraire. Et pour moi, ça, c'est un excellent signe. C'est un excellent signe de la bonne santé mentale des Français parce que pourrait sombrer dans une espèce de dépression globale, commune, généralisée et la librairie est actuellement le seul endroit où on peut côtoyer la culture, où pour 7, 8 ou 9 euros, on peut avoir un roman formidable, un grand classique de la littérature française et faire un superbe voyage. C’est un grand signe d’espoir. 

À réécouter : Marché du livre : comment la hausse des ventes dessine l'imaginaire collectif

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