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Covid-19 : paroles de patrons, une mémoire archivée

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Perles d'histoire a initié une collectes d'archives orales de patrons, versée aux Archives nationales du monde du travail à Roubaix
Perles d'histoire a initié une collectes d'archives orales de patrons, versée aux Archives nationales du monde du travail à Roubaix
© Getty - Peter Dazeley

Documenter la crise et créer des archives pour demain, c'est ce qu’ont fait une quarantaine de grands patrons. Ils racontent comment ils ont vécu l'arrivée de la pandémie, et pris des décisions. Des récits versés aux Archives nationales du monde du travail. Et accessibles à tous en ligne.

Il raconte l’annonce du confinement, les cadres fuyant la ville, ceux qui n’imaginent pas travailler, mais n’envisagent pas ce qui arriverait si l’administration ou le service paie faisait de même ... : "C’est toute cette complexité qu’il a fallu gérer : comment responsabiliser sans culpabiliser, comment prendre le risque de continuer sans prendre de risques pour les personnes, et dans ce contexte comment rassurer et faire l’unité ?" explique Hubert de Boisredon, PDG d'Armor. Comme lui, 43 dirigeants ont raconté la manière dont ils ont vécu l’arrivée de la pandémie de Covid-19. Ils sont à la tête de grandes entreprises comme Sodexo, Bonduelle, la Redoute, La Française des Jeux, Vinci ou Axa. Leurs témoignages ont été publiés sur le site des Archives nationales du monde du travail. Ils forment un récit contemporain et constituent des archives pour demain. 

"L'objectif de cette collecte était de capter à chaud ce qu'ont vécu les entreprises pendant la période du premier confinement. On a choisi de s'adresser aux dirigeants. Cela permet d’avoir une vision globale de ce qu'a traversé l'entreprise, du choc qu'elle a vécu, des réorganisations nécessaires, des règles sanitaires appliquées, de la poursuite ou de l’arrêt de l'activité en fonction des secteurs ...", détaille Pauline Le Clere, directrice de Perles d’Histoire. Cette agence d'ingénierie historique et culturelle, spécialisée dans la valorisation du patrimoine des entreprises, est à l’origine de cette collecte, intitulée "Mémoire des entreprises au temps de la Covid".

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Le projet a rapidement réuni plusieurs partenaires : le cabinet d'audit KPMG et l'Observatoire B2V des mémoires ont apporté leur soutien financier. L’École de commerce supérieur de Paris Business School (ESCP) intervient pour la partie académique et la valorisation de ce matériau auprès de chercheurs notamment. Enfin, les Archives nationales du monde du travail, à Roubaix, vont conserver ces entretiens, consultables en ligne.

Une histoire des décisions

Pour cette institution chargée de conserver la mémoire du travail, il s’agit là d’une nouvelle source précieuse sur la manière dont la crise touche les dirigeants, les travailleurs ou encore les clients des entreprises. Mais aussi sur l'organisation de la vie économique et sociale du pays. “Collecter ces témoignages, c’est peut-être aussi permettre une meilleure perception des mécanismes des décisions de ces dirigeants et contribuer, justement, à une l'histoire des décisions qui ont été prises, estime Corinne Porte, directrice des Archives nationales du monde du travail. Cette crise sanitaire a-t-elle fait prendre un tournant important en matière de management des entreprises ? C’est le travail des chercheurs qui pourra le dire”. C’est-à-dire les sociologues, psychologues du travail, historiens qui se pencheront sur ces témoignages, maintenant ou plus tard.

"On a appris du déconfinement de nos collègues chinois, qui ont déconfiné avant nous (... ) Mais on a été assez prudents on n’a pas déconfiné dès les annonces de fin mai, on a attendu de s’assurer d’avoir suffisamment de mesures de sécurité." précise dans son récit Aymeric Le Chatelier, directeur général par interim d’Ipsen pendant la crise.

Comme lui, les dirigeants interrogés détaillent les choix qu’ils ont dû faire à chaque étape de la crise. Tous leurs témoignages sont structurés autour d’un même questionnaire : il porte sur les premières réactions, la gestion de crise, les conséquences immédiates pour l’entreprise, le dirigeant et ses collaborateurs, les changements durables …

"Certains dirigeants se sont positionnés sur des décisions très stratégiques. Mais il y avait aussi énormément de décisions quotidiennes dont, normalement, ils ne s'occupent pas. Or  là, il y a eu une sorte de rapprochement immédiat des directions avec le terrain, remarque Pauline Le Clere_. C'est intéressant aussi de voir aussi à quel point ils ont délégué la décision, notamment dans les groupes internationaux. L’épidémie s’est déployée progressivement dans le monde. Et chaque pays a pris des initiatives en fonction de sa situation locale."_

Des données et sources sur les décisions économiques? il en existe un certain nombre. Mais ces récits, par le regard des dirigeants, constituent des “archives subjectives” inédites. “Il existe beaucoup moins de sources sur les perceptions qu'ont les dirigeants des situations. Le sentiment qu'ils peuvent avoir sur une situation qu'ils ont vécue, le regard rétrospectif qu’ils portent dessus. Qu'est-ce qui s'est passé et comment on l'a perçu ? Quels ont été les moments clé, voilà tout ce que cela raconte“, estime Jean-Philippe Bouilloud, professeur de management à ESCP Europe.

Ces entretiens, même brefs (30 minutes en moyenne), constituent un matériau complémentaire et précieux pour les chercheurs qui s’intéressent au télétravail, au management à la théorie des organisations …

Archives immédiates

Ce regard personnel c’est aussi l’intérêt majeur que voit l’historienne Florence Descamps “Les institutions et les entreprises vont produire des archives. Mais on a très peu de traces de cette subjectivité face à l'événement et sa compréhension face à la décision, à la nécessité de résoudre des situations de crise au jour le jour.” Or c’est précisément ce que permet l’histoire orale sur laquelle travaille Florence Descamps. Le plus souvent ces collectes ont lieu de façon rétrospective, très longtemps après l'événement - vingt ou trente ans après. Comme pour les recueils de souvenirs d’anciens combattants par exemple. “Or ici, ce qui est évidemment très nouveau, c'est d'utiliser cet outil des archives orales pour documenter un fait très immédiat, ultra contemporain, avec l'idée que cela deviendra des sources pour l'historien du futur, mais aussi pour les chercheurs d’aujourd’hui", souligne l’historienne. 

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Le travail de l'oubli n'a pas encore eu le temps de s'étendre et de condenser les événements. Cela permet plus facilement de ressaisir le détail de la chronologie. Mais la grande spécificité et nouveauté de ce projet, c’est surtout le choix de rendre cette parole immédiatement consultable. 

Ce n’était pas le cas pour les rares collectes qui ont eu lieu sur des événements importants. Le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, qui avait choisi cinquante ans de délai avant l’ouverture des témoignages. Et le Comité d'histoire de la Sécurité sociale, qui a lancé les premières grandes archives orales ministérielles en 1973, avait lui opté pour un délai de trente ans. 

Pourquoi accepter de livrer ces récits, et dans ces conditions ? "_C'est l'occasion de prendre du recul. Et aussi de se projeter dans l’avenir. J’ai toujours eu la conviction que certes il y a le privé, le public, les associations, mais que c’est ensemble qu’on va trouver des solutions. C’est une manière de contribuer à ce que le monde change de manière positive”, e_xplique la présidente de Sodexo, Sophie Bellon, à la fin de son entretien. Tous ont expliqué leur choix de témoigner. Beaucoup disent vouloir rendre hommage à leur équipe.

Etudier les motivations exprimées pourrait d’ailleurs permettre de voir s’il existe des traits communs. Et si au-delà des cas individuels, émerge un discours patronal.

"Accepter que sa parole soit diffusée immédiatement, c'est aussi penser qu’elle a un effet d'adresse. Elle peut être adressée à la société en tant que telle, au personnel de l'entreprise, aux journalistes, pourquoi pas aux actionnaires. Cela n'enlève rien à l'intérêt historique. Il faudra juste étudier ces interactions là. Et contextualiser, analyser, critiquer et évaluer ce corpus comme tel. C'est-à-dire un dispositif où la parole des dirigeants est d'emblée publicisée et rendue accessible à tous", explique Florence Descamps. Ce choix a aussi l’intérêt de ne pas cacher_. "Il y a là une volonté  de communiquer et de commenter l'événement. De l'informer au sens même de lui donner une forme."_

Tous avaient la possibilité d’attendre vingt-cinq ans avant de rendre accessible leur témoignage. Seules trois entreprises, ADP, Air France et Renault ont fait ce choix.

Ce travail de collecte devrait se poursuivre auprès de petites entreprises. "Avoir le point de vue des salariés ou des représentants du personnel. serait aussi intéressant. Voilà d'autres projets à mener, et qui pourraient aussi être menés par d'autres partenaires", encourage Corinne Porte, des Archives nationales du monde du travail.