Covid-19 : une crise historique ?

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Covid-19 : une crise historique ?

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 Un masque jeté dans une rue de Naples, en Italie, le 7 mai 2020.
Un masque jeté dans une rue de Naples, en Italie, le 7 mai 2020.
© Getty - Salvatore Laporta / KONTROLAB / LightRocket

Regards croisés. Alors que la Bibliothèque nationale entame déjà l’archivage du récit de la crise sanitaire du Covid-19, une question est posée : jusqu'où l'événement, sous les aspects politique, économique et social, est historique ? Éléments de réponses avec les historiens Jean-Pierre Rioux et Jean Garrigues.

"Nous sommes en guerre. En guerre sanitaire. Certes, nous ne luttons ni contre une armée, ni contre une autre Nation. Mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale." Face à l’accélération de la pandémie, le lundi 16 mars, Emmanuel Macron emprunte la métaphore guerrière pour souligner l’ampleur de la crise que le pays s’apprête à traverser et il décrète le confinement. Dans cette allocution, le chef de l’Etat en a appelé à "l’union nationale", à l’instar de ce que d’autres avant lui ont sollicité à l’heure des grandes crises que nous avons connues par le passé. Cette décision du président de la République a eu pour effet de bouleverser nos habitudes et nos certitudes. Et on peut imaginer que nous allons devoir vivre longtemps cette "drôle de guerre". Dans quelle mesure peut-on comparer cette crise avec celles qui l'ont précédée ? Deux historiens se penchent sur la question :

- Jean-Pierre Rioux, spécialiste de l’histoire contemporaine, politique et sociale.
- Jean Garrigues, professeur à l’Université d’Orléans, spécialiste d’histoire politique, président   du Comité d’histoire parlementaire.

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Y a-t-il des éléments de comparaison possible entre les grandes crises qui ont secoué le XXe siècle et la crise sanitaire que nous vivons aujourd’hui ?

Jean Garrigues : Le point commun entre ces différentes crises, sanitaires, militaires, économiques et sociales, c’est l’universalité. C’est ce qui a caractérisé la dépression de 1929, comme la Première et la Seconde Guerre mondiale. C’est ce qui a caractérisé la grippe espagnole qui est venue se greffer sur la Première Guerre mondiale. Ces crises ont touché un très grand nombre de pays et toutes les catégories sociales de manière inégale dans ces pays. C’est quelque chose que l’on retrouve dans la pandémie d’aujourd’hui, y compris dans ses conséquences sociales, culturelles, psychologiques et humaines.

Jean-Pierre Rioux : Une de nos difficultés actuelles est que sur une pandémie de ce type, d’une rare brutalité dans son expansion, nous collons un mot-valise bien commode qui est le mot crise. Nous avons connu des crises parfois mortifères comme les guerres mondiales ou comme la grande dépression économique de 1929 aux Etats-Unis qui a gagné le monde au fil des années 30. Mais la comparaison est par définition boiteuse parce que cette pandémie est parfaitement singulière. Elle nous pose des questions auxquelles nous n’avons pas de réponse. Pour l’historien, elle est une sorte d’événement monstre que nous ne savons pas trop approcher. Nous, historiens, essayons de trouver des petits lambeaux de vérité ici ou là, dans ce qui nous advient et qui nous vient du passé. Il n’y a qu’un événement, lui aussi assez monstrueux, qui peut faire l’objet d’une comparaison légitime, c’est la grippe dite "espagnole".

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A ce moment-là (au moment de la grippe espagnole) est créé, en France, un ministère de l’hygiène de l’assistance et de la prévoyance sociale. Le gouvernement saisit-il alors toute la complexité de la crise sanitaire. Et plus globalement, est-ce qu’à toutes les grandes crises ont été apportées des réponses spécifiques et appropriées ?

Jean-Pierre Rioux : Le ministère dont vous parlez était un ministère de la Santé éphémère qui a très vite été dissous en 1924. Cette grippe espagnole, les Etats n’y ont pas tout à fait cru. Ils ont laissé se répandre ce virus particulièrement meurtrier jusqu'aux territoires les plus retirés de la planète, comme sur des atolls du Pacifique. Il y a eu des vagues successives, au moins trois, au printemps 1918, à l’automne 1918, au printemps 1919, puis le virus s’est épuisé. Pour la première fois, cette pandémie a fonctionné sur le mode viral alors qu’elle a été vécue sur le mode microbien. A cette époque, on est dans la croyance de tout ce que Pasteur et les hygiénistes du XIXe siècle nous avaient appris dans la lutte contre le microbe et non pas le virus. En fait, la grippe espagnole marque le passage de l’humanité, à l’échelle planétaire, de l’ère du microbien à l’ère du viral. On pensait que les méthodes d’avant suffiraient. Du coup, les Etats ont laissé faire. On remarque qu’il n’y a eu aucune grande mesure nationale pour traiter cette grippe espagnole. Tout a été réalisé à l’échelon local en France, et cela n’a pas suffi. Sur les vagues successives, sur la massivité, sur la vélocité de l’expansion virale, il y a eu une difficulté voire une impuissance des pouvoirs publics à organiser une riposte. Cette grippe espagnole est tout à fait intéressante à comparer avec ce qui nous arrive aujourd’hui.

Jean Garrigues : Les crises sont toujours des moments de remise en question, de transformation à court terme et quelque fois à très long terme. En France, la Première Guerre mondiale a permis d’expérimenter des formes d’efficacité de la gouvernance qui ont remis en question le système parlementaire. La Seconde Guerre mondiale a été un gigantesque laboratoire d’une nouvelle démocratie. Pas seulement en France, mais aussi pour les Britanniques, pour les Américains, pour les Scandinaves. On voit que l’Etat providence prend alors son essor. Cette réflexion sur l’Etat protecteur a été initiée après la crise de 1929. Aux Etats-Unis, cela s’est illustré par le "New Deal" de Franklin Roosevelt, en France par l’avènement au pouvoir du "Front Populaire" de 1936 et en Espagne du "Frente Popular". Au-delà des réponses plus ou moins immédiates aux crises, ces moments ont été des vecteurs, des catalyseurs de transformation profonde des systèmes sociaux, économiques et quelquefois des pouvoirs.

Au sortir des grandes crises que sont la dépression de 1929 ou les deux guerres mondiales, on voit les gouvernements passer des commandes publiques et militaires pour relancer l’économie. Ils nationalisent également des entreprises. Peut-on parler de naissance de l’Etat providence ?

Jean-Pierre Rioux : L’Etat a dû apprendre à intervenir et à devenir une sorte d’Etat providence pour accompagner la relance économique. Il a fallu planifier. Il a fallu aider, mettre en œuvre des politiques sociales nouvelles. Et il a fallu que l’Etat devienne un agent de redistribution des ressources nationales. Aujourd’hui, ce que l’on ne sait pas gérer, c’est, après la mise à l’arrêt de toute une production et le recours à un mécanisme de protection sociale considéré comme un acquis de la période antérieure, le redémarrage de la machine économique. Pour nos gouvernants, la situation est inédite, incertaine. 

Ce confinement puis ce déconfinement constituent une situation inédite dans des sociétés qui n’ont plus de projet collectif ou qui en ont moins. Nos sociétés ne voient plus très bien ce qu’est le bien commun. Le bien commun, en 1945, était de redresser la France. A cette époque, nous nous sommes mis au travail avec un plan, avec une politique économique et sociale diligentée par l’Etat providence, mais aussi avec l’aide "Marshall" en dollars des Américains. Il y avait aussi un appétit et un engagement collectif qui rassemblaient toutes les forces politiques pour lancer la bataille de la production. 

Jean Garrigues : Après la crise de 1929, il y a toute une réflexion sur les réponses que l’Etat peut apporter à une crise financière, économique et à la crise sociale. En France, c’est ce que l’on appelle la "dictature républicaine" d’Edouard Daladier. Cela conduit à un ensemble de réflexions qui vont se cristalliser au moment de la Seconde Guerre mondiale. Le Conseil National de la Résistance met en place un nouveau système de démocratie qui converge avec les idées interventionnistes d’un homme de droite qui est le général de Gaulle. Ce système de l’Etat providence va également se traduire par la nationalisation de la santé au Royaume Uni. Il y a dans ces périodes de crises des moments de remise en question et d’évolution des systèmes institutionnels, politiques, et aussi de l’écosystème économique et social. Une autre évolution notable est l’enclenchement au niveau international du processus de décolonisation. 

Au regard de l’Histoire, les deux grandes guerres mondiales ont révélé deux grandes puissances que sont les Etats-Unis et l’Union soviétique. La crise économique de 2008 a consacré la puissance de la Chine. Peut-on imaginer qu’un Etat ou qu’une puissance régionale se révèle demain sachant que cette pandémie est mondiale ?

Jean Garrigues : Les guerres ont concrétisé la transmission d’un leadership des vieilles puissances coloniales aux Etats-Unis et à l’Union soviétique. La crise de 2008 a consolidé l’émergence de la Chine. Les crises ne font pas apparaître de nouvelles puissances, elles les valident. Elles les renforcent. Les conséquences économiques des grandes crises font qu’il y a des gagnants et des perdants. Il y a une sorte de redistribution des cartes. Aujourd’hui, il est trop tôt pour distinguer les conséquences éventuelles de la crise que nous vivons. 

Jean-Pierre Rioux : Les Etats, y compris les Etats des nations européennes, réagissent en ordre dispersé. Aucun ne prend le pas sur l’autre, même si on a vu émerger une sorte de prééminence des modèles suédois et allemand dans la lutte contre le coronavirus. Aucun de ces Etats ne peut faire autre chose que de se maintenir et de continuer à naviguer dans l’ordre multipolaire. Ce qui est certain c’est qu’il y aura une amplification des fractures qui minaient déjà l’ordre international. On peut se dire également que vont perdurer les inégalités régionales et continentales, même si dans chacun des Etats, des évolutions significatives pourront se révéler. Sur les anciennes fractures intracontinentales ou intra-nationales, la diffusion du virus peut être différente. Là, pour l’instant, nous n’avons pas de réponse. Cette crise sanitaire est d’abord une pandémie. Elle n’est pas un avatar des crises antérieures. Elle est imprévue. Ce qui fait qu’elle a plus une valeur d’électrochoc que de révélateur.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill est battu et le général de Gaulle obligé de se retirer. Les grands dirigeants qui apparaissent en temps de crise se retrouvent-ils fragilisés quand celle-ci s’achève ?

Jean Garrigues : Je ne parlerais pas de fragilisation. En réalité, Clemenceau comme le président Wilson, au lendemain de la Première Guerre mondiale, sont idolâtrés. Leur notoriété est sans égal. Idem pour Charles de Gaulle au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Rappelons que le RPF remporte les élections municipales de 1947. C’est un raz-de-marée. Ce n’est donc pas un rejet mais il y a une volonté de voir s’incarner l’après-crise dans de nouvelles figures. Une société a besoin que ceux qui incarnent l’après-crise ne soient plus les mêmes que ceux qui ont géré la crise. Aujourd’hui, le phénomène est différent. C’est une différence de légitimé et de popularité. On voit bien qu’il est plus difficile de conduire une transformation dans le consensus et dans l’unité comme cela a été le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Nous sommes dans des circonstances beaucoup plus compliquées du fait du morcellement, de "l’archipellisation" des sociétés démocratiques, du fait de cette défiance des peuples vis à vis de leurs élites politiques.

Jean-Pierre Rioux : En démocratie, les chefs de guerre sont remerciés par les peuples une fois la victoire remportée. Le courant démocratique normal reprend alors son cours avec des partis qui voient resurgir des rivalités anciennes ou émerger des rivalités nouvelles. En France, nous cumulons tout cela. Voyez comme Clemenceau, après la victoire de 1918, n’a pas été élu président de la République. De Gaulle a également renoncé à exercer le pouvoir en janvier 1946. A chaque fois, on assiste à une revanche de la forme politique ancienne. Cela n’étonne pas l’historien.

Cette pandémie est-elle une parenthèse dans la vie d’une Nation ?

Jean-Pierre Rioux : Cela se mesure quasiment en âge ou en ère aujourd’hui. Nous sommes dans l’avènement d’une ère, une sorte de siècle épidémiologique, car nous avons des virus à répétition qui frappent régulièrement. On peut également parler de l’entrée dans une ère de l’anthropocène. C’est directement l’intervention humaine qui a ruiné la nature, qui ruine la faune sauvage et qui favorise les propagations des virus. Nous vivons aussi une crise sanitaire qui peut déboucher sur une crise classique, financière, économique et sociale, dans un temps que d’aucuns appellent "présentiste". Donc, nous ne savons pas vraiment puiser des éléments de comparaison dans le passé et surtout ajuster la réponse pour conduire des projets collectifs d’avenir. Il y a là beaucoup de questions posées, peu de réponses évidentes. Les comparaisons avec les crises précédentes sont utiles, mais il n’y en a véritablement qu’une seule qui peut nous aider à concevoir les choses de manière un peu moins bavarde et inconsidérée, c’est la grippe espagnole.

Jean Garrigues : La nature exceptionnelle de cette pandémie, son universalité transnationale et sociale fait qu’elle est un révélateur de dysfonctionnements, d’interrogations et d’espoirs. Elle ne peut pas être qu’un moment. On voit collectivement une aspiration à quelque chose d’autre pour l’avenir. C’est ce que nous enseigne l'Histoire. Le monde d’après 1918 n’a plus été le même, y compris sur le plan psychologique à cause du traumatisme de la guerre. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la conception collective que l’on se faisait de la démocratie n’a plus été la même. On avait besoin de beaucoup plus d’intervention, de protection, d’égalité. Etant donné la profondeur et l’universalité de la crise que l’on connaît aujourd’hui, il est évident qu’elle ne peut pas être qu’une transition, ni une parenthèse.