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Covid-19 : une solidarité cousue main

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Le service de pneumologie de l'hôpital Avicenne de Bobigny, en Seine-Saint-Denis (93), dispose désormais de surblouses en coton lavables.
Le service de pneumologie de l'hôpital Avicenne de Bobigny, en Seine-Saint-Denis (93), dispose désormais de surblouses en coton lavables.
- Florence Cymbalista

Récit. Comment se construit une chaîne de solidarité entre besoins affirmés, bénévoles motivés, improbables rencontres jusqu’à la création d’une organisation pérenne ? Samedi dernier, les soignants de l’hôpital Avicenne de Bobigny ont enfilé des surblouses cousues main, grâce notamment à SOS Tissu.

La crise sanitaire liée au coronavirus aura au moins un effet positif. Les initiatives de solidarité se multiplient au quotidien. Avec un effet démultiplicateur que certaines auraient été loin d’imaginer en lançant l’idée première, comme celle de coudre des surblouses en coton pour les soignants de l’hôpital d’Avicenne à Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Récit d’une chaîne de solidarité qui illustre l’engagement de ses différents acteurs et s’est transformée en une véritable PME en moins d’une quinzaine de jours.

Dans le laboratoire, une pièce entière de tissus

Tout commence par le constat dressé par Florence Cymbalista, cheffe du service d’hématologie biologique à l’Hôpital Avicenne. Très vite, le personnel soignant qu’elle encadre se mobilise pour répondre aux besoins des autres services en tension, submergés par la vague de patients atteints par le Covid 19. Certains vont prêter main forte en répondant aux appels du SAMU, d’autres en préparant des kits ou se transformant en "aide-infimières", elle, en tant qu’ancienne clinicienne va épauler trois jours par semaine le service de pneumologie, 32 lits qui accueillent les patients les plus graves parmi ceux qui ne sont pas en réanimation. Les besoins en matériel deviennent de plus en plus importants et les surblouses jetables commencent à manquer. "Nous n’avons jamais été confrontés à une telle situation, souligne Florence Cymbalista, et malgré les efforts de tout le monde, les commandes n’arrivaient pas. Je me suis alors rappelée les blouses en coton que nous utilisions avant."

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L’une de ses amies entre en jeu, en commençant par réaliser un patron numérique. Un commerçant offre 800 mètres de tissu, 100% coton pour un indispensable lavage à 60 degrés. Un spécialiste du métier se charge de la découpe et un atelier bénévole de couturières s’attaque aux premières pièces. "Dans mon laboratoire, raconte Florence Cymbalista, j’ai une pièce entière de tissus, des surblouses blanches mais aussi 200 autres de toutes les couleurs faites dans tous les draps du département !"

Les surblouses de Bénédicte, couturière bénévole. Elles sont aussi un hommage à sa grand-mère aujourd'hui décédée et qui avait été soignée à l'hôpital Avicenne.
Les surblouses de Bénédicte, couturière bénévole. Elles sont aussi un hommage à sa grand-mère aujourd'hui décédée et qui avait été soignée à l'hôpital Avicenne.

Car l’adresse mail créée pour l’occasion surblousesavicenne@gmail.com et gérée par une autre amie du professeur Cymbalista déborde de propositions qu’il s’agit  de gérer de manière rationnelle, en respectant les consignes sanitaires imposées par le confinement. "Le 93 s’est mobilisé de manière extraordinaire, reprend-elle. Nous disposions de beaucoup de bonnes volontés mais pas de structure adaptée. Pas question, surtout en tant que soignants, de créer des ateliers couture qui contreviendraient à l’interdiction d’organiser des rassemblements." Reste surtout la principale difficulté qui consiste à organiser le ramassage des tissus, la distribution des pièces pré-coupées et la collecte des surblouses réalisées.

"Une logistique de dingue !"

Hasard des relations, du bouche-à-oreille et des réseaux sociaux, Delphine Welter, journaliste de télévision, spécialisée dans le domaine judiciaire entend parler de l’initiative, elle-même privée de travail et de revenus : "En tant que pigiste, non intégrée à une rédaction, je me trouvais dans une situation personnelle compliquée, chômage ou chômage partiel, on ne savait pas trop…" Un deuxième réseau s’organise autour d’elle et deux de ses collègues, dans une situation similaire à la sienne, appelées en renfort. Un caméraman part en collecte à Saint-Germain-en-Laye, une directrice de production construit les tableaux Excel qui s’imposent pour gérer les équipes et les contacts. SOS Tissu vient de voir le jour : un groupe Facebook comme il se doit, une adresse mail, sostissu@gmail.com, un passage radio, un article sur la page régionale du Parisien et une cagnotte en ligne, SOS Tissu soignants hôpital. "Avec 10 euros, on peut réaliser une blouse et trois charlottes" précise Delphine Welter. "Pour tout le reste, c’est une logistique de dingue !" s’exclame-t-elle. Les gens appellent pour donner deux draps, trois taies d’oreillers. Nous avons découpé Paris en plusieurs secteurs que nous nous sommes répartis. Toute la collecte se déroule sans aucun contact, tissus et draps enfermés dans des sacs plastiques déposés dans les halls d’immeuble. Les coffres des véhicules qui servent au transport sont systématiquement désinfectés à l’eau de javel."

Opération collecte sécurisée dans le coffre de Clémentine.
Opération collecte sécurisée dans le coffre de Clémentine.

Quelque soixante couturiers et couturières prennent ensuite le relais, à l’image de Julie, 31 ans, ingénieure chimiste dans un groupe de cosmétiques et dont la machine trône au milieu du salon dans son 42 mètres carrés du XVe arrondissement. En quinze ans de passion, son statut de 'blogueuse couture' lui a permis de créer un réseau actif, plus de 1 500 personnes, auprès de qui elle relaie également l’initiative. "J’ai d’abord commencé à coudre pour des groupes comme Mask Attack ou Sauve ton soignant, puis pour le personnel d’un Ehpad, un foyer qui accueille des femmes victimes de violences conjugales." Avec au départ beaucoup d’interrogations sur la pertinence de fabriquer ces masques, jusqu’à ce référentiel publié par l’AFNOR qui propose désormais sur son site de télécharger des modèles de masques barrière et des tutoriels associés.

Julie à l'œuvre
Julie à l'œuvre
- Julie F.

"Je ne fais que de la cosmétique, je ne sauve pas des vies, résume-t-elle pour expliquer sa démarche. Et j’ai cherché à me rendre utile, moi qui ai le luxe de pouvoir continuer à travailler chez moi." Tout en continuant à séparer rigoureusement son activité professionnelle de la confection des blouses qu’elle réalise sur son temps de repos : "Un devant, deux dos, deux manches, une ceinture et un lien, ce n’est pas très compliqué mais nécessite une certaine rigueur. Il faut absolument surfiler les pièces, sinon au bout de quatre ou cinq lavages, elles ne résisteront pas." En plus des livraisons assurées par SOS Tissu, Julie a joué sur la solidarité de ses voisins, placardé des petits mots dans la cage d’escalier de son immeuble, une résidence de 120 personnes dont beaucoup ont déposé des draps emballés dans des sacs poubelles sur son palier. "J’ai commencé avec des blancs à fleurs bleues, tout droit sortis d’un grenier de grand-mère" sourit la jeune femme qui récupère également un improbable rideau aux tons pastels avec un ourlet de 30 centimètres que son compagnon l’a aidé à découdre pour ne rien perdre du tissu. Les élastiques nécessaires pour le poignet des manches sont aussi des denrées rares qui la conduisent à utiliser ceux des draps housses récupérés. Elle conserve toutes les chutes pour de futures charlottes.

La touche personnelle de Julie sur les blouses confectionnées.
La touche personnelle de Julie sur les blouses confectionnées.
- Julie F.

Un pacte de confiance et de solidarité

Au-delà des anecdotes, Julie insiste, elle aussi sur le sérieux de la démarche, qui a conduit le groupe Mondial Tissu à expédier 2 000 mètres de tissu, 800 mètres d’élastiques et un millier de bobines de fil. L’entreprise compte 86 magasins en France, 800 salariés, la plupart au chômage partiel, à l’exception du service client qui fonctionne en télétravail. "Depuis le 15 mars, nos magasins sont fermés, précise Charles Luizet, directeur opérationnel du groupe. Pour nous, la priorité consiste d’abord à pérenniser nos emplois et à assurer la survie de l’entreprise.  Et nous avons reçu quantité de demandes de dons, formulées de manière totalement désordonnée. Nous avons donc choisi de ne répondre qu’aux plus structurées, en provenance des soignants ou des collectivités locales." Plutôt que d’un don – ce n’en est pas un à proprement parler - il préfère parler en l’occurrence d’une avance, un pacte de confiance et de solidarité : "Nous avons décidé de ne pas attendre les formalités administratives pour expédier la marchandise en disant : quand vous aurez vos financements, on parlera d’argent". Plus tard donc, en fonction des gains récoltés par la cagnotte (un peu plus de 2 000 euros pour l'instant). En attendant, Charles Luizet salue "une organisation intelligente, un niveau de compréhension remarquable des problèmes d’une entreprise".

La question de l’expédition réglée, restait celle du stockage, une fois les palettes débarquées à Paris. Elles ont été livrées dans une salle de l’université Sorbonne Paris Nord à Villetaneuse. "La vice-présidente de l’université, Anne Pellé, nous avait déjà apporté une grande aide, insiste le docteur Florence Cymbalista. Elle a fait relancer les imprimantes 3D pour nous fabriquer des visières de protection du visage et des raccords pour les ventilateurs. Et enrichi notre réseau de couturières par son propre entourage." Fabrice Chavarot, le responsable de la sûreté de l’Université a largement contribué au transport de tissus, tout comme les coursiers à vélo des Bols d’Antoine qui livrent par ailleurs des plateaux vegans dans les hôpitaux et qui ont spontanément proposé leurs services à SOS Tissu.

"Je resterai vigilante pour que tout cela ne disparaisse pas"

Désormais bien loin des palais de Justice et des procès d’assises, Delphine Welter cite encore pêle-mêle l’implication de la mairie de Montreuil, qui a mis à disposition une salle municipale pour le stockage tout en activant un petit réseau de couturières, et cette livraison qui arrive directement d’Istanbul après qu’un agent textile possédant une usine en Turquie a eu vent de l’initiative et des besoins. "Finalement, j’ai presque oublié ma situation personnelle et mes propres difficultés, ajoute-t-elle. Au départ, il m’a fallu accepter quelque chose d’inacceptable, le fait de ne plus avoir de travail. Aujourd’hui, je n’ai plus de temps pour la colère..." Confiante aussi sur la suite et la possibilité de fournir bientôt l’hôpital Jean Verdier de Bondy et René Muret de Sevran. "Une fois atteint cet objectif de 3 000 blouses pour ces trois établissements, on pense à équiper les médecins de ville et surtout continuer à s’occuper du 93."

A l’hôpital Avicenne, Florence Cymbalista dispose désormais de 600 blouses, quantité suffisante pour équiper les services impliqués pour les soins aux patients atteints du Coronavirus. Avant la distribution aux équipes, le week-end dernier, il a fallu encore résoudre le problème du lavage, généralement assuré par les laveries de l’Assistance Publique. Mais les sacs hydrosolubles qui contiennent les effets à laver viennent aussi à manquer. Nouvel obstacle surmonté : "Les surblouses potentiellement contaminées seront enfermées 48 heures dans un sac en plastique fermé avant d’être acheminées, précise le professeur, et nous travaillons de concert avec l’administration de l’hôpital pour accélérer le processus."

Le week-end dernier, les soignants ont déjà pris des photos qu’ils ont envoyées aux couturières. "Et je resterai vigilante pour que tout cela ne disparaisse pas une fois la crise passée à l’hôpital, promet Florence Cymbalista, que les blouses puissent être réutilisées à l’extérieur par d’autres soignants par exemple." "Maintenant que la machine est lancée, conclut pour sa part Delphine Welter, elle va rouler. A plusieurs, on déplace des montagnes." L’histoire ne s’arrêtera pas là, la plupart des acteurs en est convaincue, dont certains rêvent déjà à une rencontre commune et bien réelle dans le temps d’après.