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Creative writing, narrative nonfiction, Master of Fine Arts : faut-il suivre des cours pour devenir écrivain ?

Le bureau de l'écrivain Dylan Thomas conservé à Laugharne (Pays de
Le bureau de l'écrivain Dylan Thomas conservé à Laugharne (Pays de
© Reuters - Rebecca Naden

Ces dernières années, les cours de “creative writing” se sont multipliés en Europe. Des enseignements spécialisés existent déjà. Venus des États-Unis, annoncent-ils un renouveau de l’art de devenir écrivain... ou pas ?

Qu’est-ce que le “creative writing” ?

On parle de plus en plus en Europe de “creative writing”, de “MFA”, de “non fiction”, de “new journalism” ou de “narrative nonfiction”. Autant d’expressions qui méritent ici, pour commencer, d’être définies.

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Les formations de “creative writing” sont des enseignements dispensés le plus souvent à l’université pour apprendre à écrire. Elles peuvent se concentrer sur la fiction ou la non-fiction, mais aussi la poésie, le théâtre, les scénarios de films. De nombreuses formations prestigieuses existent aux États-Unis dans ces différents secteurs (voir ci-dessus) — et elles se multiplient aussi en Europe.

Les “MFA” ou Master of Fine Arts est le nom générique pour les masters “créatifs” aux États-Unis. C’est en gros le “MBA des artistes”. La plupart des temps, les formations de “creative writing” sont proposées dans les quatre premières années de l’université dans un BA (Bachelor of Arts) et au niveau Master dans un MFA.

La “narrative nonfiction” est une manière d‘écrire de la “non-fiction” (c’est à dire des textes ou livres qui sont strictement factuels et non fictionnels) autour d’une histoire, d’une narration. Les articles du New Yorker en sont l’un des principaux modèles. Les faits restent sacrés et le “fact-checking” s’impose mais la manière de les raconter se fait autour d’une “histoire”, avec un début et une fin, des personnages, des citations etc. Pour une part, le “New Journalism” a marqué le début de cette tendance même si, aujourd’hui, on lui préfère l’expression de “narrative nonfiction” aux États-Unis, bien que des nuances existent entre les deux.

Comment apprend-t-on à écrire ?

Depuis bien longtemps se pose la question de savoir si “être écrivain” c’est quelque chose qui s’apprend ou qui se vit. La question a été bien formulée dans cet article passionnant : “ Les deux cultures de la littérature américaine : le MFA ou New York”.

La plupart des personnes que j’ai interrogées sur ce sujet ( ici) concluent généralement sur le fait qu’il y a des “bons” auteurs et de “mauvais”. Toby Litt, dans le Guardian, pose d’ailleurs la question : “ What makes bad writing bad?

La "narrative nonfiction"

La "narrative nonfiction" existe depuis bien plus longtemps que le terme qui la désigne. C’est donc le fait de raconter des faits réels comme si on écrivait de la fiction. La "narrative nonfiction" c’est raconter une histoire mais avec des informations précises et vérifiées d’où la proximité avec le journalisme.

L’un des auteurs les plus précoces dans ce registre a été George Orwell, notamment à travers ses deux ouvrages clés de non-fiction : Down and Out in Paris and London (enquête sur la pauvreté publiée en 1936) et le magnifique récit, à la première personnage, de ses combats durant la guerre d’Espagne : “Hommage à la Catalogne” (1938).

L’un des meilleurs exemples plus récents de “narrative nonfiction” c’est l’ouvrage célèbre de Truman Capote, De Sang Froid (1966) : Capote a réalisé des centaines d’interviews pour retracer l’histoire d’un quadruple meurtre qui a eu lieu en 1959. A la lecture cela ressemble à un roman policier mais en vérité, les faits sont exacts et réels. Truman Capote a recueilli tellement d’informations à travers ses recherches qu’il a pu reconstituer l’histoire dans ses moindres détails. C’est un reportage factuel écrit comme un roman.

Dans un autre registre, Joseph Kessel pousse la “narrative nonfiction” jusqu’à reconstituer des dialogues avec les citations exactes.

L’écriture de la “narrative nonfiction” se distingue de l’écriture académique classique principalement par son style. L’emploi du “je” est possible et, à tout le moins, l’écrivain est allé sur le terrain pour rendre compte de ce qu’il a vu.

En France, certains ouvrages de Florence Aubenas se situent dans ce domaine, notamment Le Quai de Ouistreham. Ici la “narrative nonfiction” s’approche du journalisme d’immersion.

Le “New Journalism”

L’expression de “New Journalism” aurait été imaginée par l’écrivain Tom Wolfe (voir, plus récemment, son livre The New Journalism, Picador, 1975 ou par exemple son article : “ The Last American Hero Is Junior Johnson. Yes!”).

Mais on peut en trouver des exemples antérieurs, notamment à travers le “Depression Journalism”, ou journalisme de la Grande Dépression, dans les années 1930 (voir cet excellent article de George Packer sur ce sujet).

Plus récemment, on peut citer l’écrivain Norman Mailer qui a également été associé à ce mouvement. Par exemple dans cet article : “Superman Comes to the Supermarket”.

J’aime beaucoup également cet article de Gay Talese dans Esquire qui représente bien le genre : “ Frank Sinatra Has a Cold and Other Essays”. L’article et d’autres essais ont été republiés dans ce livre (voir notamment ce texte “Origins of a Nonfiction writer”).

La matrice “New Yorker”

Le New Yorker reste l’un des modèles de l’écriture américaine tant en fiction qu’en non-fiction. Vous pouvez réécouter sur ce sujet mes entretiens récents av https://fr.wikipedia.org/wiki/Docufictionec Tina Brown, ancienne directrice du New Yorker, et Henry Finder, actuel rédacteur en chef du New Yorker, dans ce podcast.

Parmi mes auteurs préférés du New Yorker, je recommande : les articles de Georges Packer, repris notamment dans son livre (George Packer, The Unwinding, An Inner History of the New America, Farrar, Straus & Giroux, 2013) ; les enquêtes sur les médias de Ken Auletta, repris notamment dans ce livre The Highwaymen (1998) ou encore ceux de David Remnick et son livre Reporting, Writings from the New Yorker (2006).

Je signale aussi cet article récent de Gay Talese dont l’enquête remonte à une trentaine d’années, laquelle frôle un certain voyeurisme lorsque Talese assiste à un meurtre qu’il choisit de ne pas dénoncer à la police (voir l’article ici).

Fiction et non-fiction: ces histoires qui transcendent la frontière entre faits et fiction

Parfois la fiction et la non-fiction demeurent des territoires bien distincts et certains théoriciens littéraires militent pour préserver cette frontière (c’est le cas par exemple de Françoise Lavocat, dans son nouveau livre manifeste “Fait et Fiction, Pour une frontière”, Seuil, 2016 — mais, me semble-t-il, c’est finalement un ouvrage profondément conservateur).

Car bien des évolutions récentes de la littérature comme de la non-fiction tendent à mêler les genres. C’est le cas de nouveaux formats de séries télévisées, de documentaires (avec les docu-fictions et les mockumentaries) ou de podcasts (comme la passionnante série radio de Sarah Koenig, Serial, pour The American Life où la journaliste mène l’enquête sur un meurtre, quinze ans après les faits, tout en racontant l’histoire à mesure que sa recherche se déroule).

Les “virtual-reality narratives” sont également un genre intéressant (voir l’article “ Studio 360” d’Andrew Marantz sur le sujet).

On peut aussi s’intéresser aux “Verbatims” de France 2 : entre fiction et réalité, la série documentaire politique mêle des images réelles et des scènes jouées par des comédiens (sur les enjeux médiatiques de cette nouvelle série, on peut lire cet article du chercheur François Jost).

En définitive, et n’en déplaise à Françoise Lavocat, la frontière entre faits et fiction est chavirée de toute part aujourd’hui — et c’est tant mieux. Vive la fin de la frontière ! Le numérique accélère tous ces processus et, dit-on, nous serons désormais tous potentiellement artistes ou écrivains. Ce qui reste à voir !

Les meilleurs MFA

Aux Etats-Unis, des dizaines — peut-être des centaines — de formations de “creative writing” existent. Elles sont souvent, et à la fois, difficiles d’accès et onéreuses. Sont-elles nécessaires ou simplement utiles, c’est le débat. On peut réécouter ici le podcast que j’ai consacré à ces formations.

Voici quelques unes des formations les plus reconnues : University of Michigan, Cornell University ; Columbia University ; Brown University (Providence) ; New York University ; University of Texas in Austin ; University of Virginia ; University of Pennsylvania etc.

En France aussi ces formations se développent, on peut citer le master de création littéraire de l’université Paris 8 avec notamment pour intervenants Vincent Message et Lionel Ruffel et aussi le master de création littéraire de l’Ecole d’art du Havre (il en existe aussi à Toulouse etc.). (Sur l’enseignement de la création littéraire en France voir cet article paru dans L’Humanité. Voir aussi cet article de Laure Limongi, écrivaine et enseignante, qui pose ici la question “écrire, ça s’apprend ?”)

Pour aller plus loin

Pour finir — et il est peut-être finalement possible de se dispenser des cours de creative writings en lisant à la place ces livres, cela peut se révéler plus efficace et certainement moins onéreux — je recommande trois ouvrages généraux qui rassemblent des textes clés sur le sujet :

– John Darnton (dir.), Writers on Writing, Collected Essays from the New York Times, Times Books, 2001

– Mark Kramer & Wendy Call (dir.), Telling True Stories, A Non Fiction Writers’ Guide from Harvard University, Plume Book, 2007.

– Kevin Kerrane, Ben Yagoda (dir.), The Art of Fact: A Historical Anthology of Literary Journalism, Scribner, 1988.

Je trouve également intéressante la collection de Pierre Rosanvallon “Raconter la vie” publiée au Seuil (voir le livre de présentation du projet : Le Parlement des invisibles, Seuil, 2014).

On peut enfin réécouter cette émission sur la “creative writing” que je viens de faire pour France Culture dans laquelle sont interviewés : Henry Finder, rédacteur en chef du New Yorker ; Jonathan Karp, P.DG de la maison d’édition Simon & Schuster ; l’éditeur Michael Denneny (Saint Martin’s Press) ; Tina Brown, ancienne patronne de Vanity Fair et du New Yorker ; et la journaliste du New York Times, Alissa Rubin, qui vient de recevoir le prix Pulitzer pour ses reportages sur les femmes afghanes (notamment celui-ci). Podcast d’ensemble à réécouter ici.

Frédéric Martel

(Cet article s’inscrit dans un programme de recherche que je conduis à l’université des arts, ZHdK, à Zurich. Merci également à David Lavaud pour son aide dans la rédaction de cet article.)