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Criquet pèlerin en Afrique : "Il ne faut pas le sous-estimer, il peut s'attaquer à toute la végétation"

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En groupe, ces criquets pèlerins représentent une menace pour l'Éthiopie, la Somalie, le Kenya et l'Ouganda. Selon la FAO, un seul de ces essaims est vaste comme le Luxembourg (2 400 km2).
En groupe, ces criquets pèlerins représentent une menace pour l'Éthiopie, la Somalie, le Kenya et l'Ouganda. Selon la FAO, un seul de ces essaims est vaste comme le Luxembourg (2 400 km2).
© AFP - Tony Karumba

Entretien. Depuis fin décembre, des milliards de criquets pèlerins dévastent d'énormes quantités de cultures et de fourrages dans la corne de l'Afrique de l'Est. L'invasion, liée à de fortes pluies, menace de s'étendre aux pays voisins. Explications avec Cyril Piou, spécialiste des populations d'acridiens.

D'épais nuages de criquets pèlerins (Schistocerca gregaria) envahissent depuis plus de deux mois la Somalie, l'Ethiopie, le Kenya, et désormais l'Ouganda. Ces centaines de milliards d'insectes affamés dévastent sur leur passage l'approvisionnement alimentaire de l'une des régions les plus pauvres et les plus vulnérables du monde. L'Afrique de l'Est affronte la pire invasion de cet insecte migrateur considéré comme le plus nuisible au monde en 25 ans. 

Inquiète, l'ONU s'est emparée du sujet et a lancé un appel aux dons lundi 10 février. "Il y a 13 millions de personnes dans ces pays concernés qui ont des difficultés d'accès à la nourriture. Dix millions de ces personnes résident dans des zones touchées par les criquets", a signalé Mark Lowcock, le secrétaire général adjoint pour les Affaires humanitaires. 

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De son côté, l'Agence des Nations Unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO) chiffre à 76 millions de dollars le coût d'un plan pour lutter contre cette apparition de criquets. Pour l'heure, seuls 20 millions de dollars ont été récoltés. Selon leurs experts, ce phénomène d'une ampleur historique serait lié à des variations climatiques extrêmes. 

Pourquoi ces criquets affamés se déplacent-ils si nombreux ? Que recherchent-ils ? Entretien avec Cyril Piou, chercheur en écologie pour la maîtrise des populations d'acridiens au Cirad (centre de coopération internationale en recherches agronomiques pour le développement).

En Afrique de l'Est, on parle d'essaims de criquets pèlerins qui se déplacent par milliards. Vivent-ils toujours en groupe ?  

Le criquet pèlerin est une espèce qui a la capacité de changer de comportement. Il peut passer d'une phase solitaire (ils ne sont pas nombreux et ne pose aucun problème à l'agriculture) à une phase grégaire, c'est-à-dire une phase qui va lui permettre de rester en groupe et de former ces essaims. Ces déplacements sont tout à fait naturel dans sa biologie. C'est une hypothèse, mais l'état grégaire leur permettrait d'aller chercher d'autres ressources quand ils sont justement trop nombreux. Ils anticipent le fait que la végétation ne va pas pouvoir soutenir toute leur population et ils se déplacent donc pour trouver des endroits où manger.  

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Mais pourquoi sont-ils si nombreux ? Est-ce lié au réchauffement climatique ?  

La situation actuelle s'explique par des événements qui sont liés au climat. Mais on ne peut pas encore dire que le dérèglement climatique en est la cause, ce serait trop rapide. Ce criquet là se développe dans des zones désertiques dans toute l'Afrique, le Moyen-Orient et jusqu'en Inde. Leur nombre vient du fait qu'ils se multiplient très vite quand les conditions pour s'alimenter et se reproduire sont bonnes. Lorsqu'il y a de fortes pluies et beaucoup de végétation, les conditions sont idéales pour lui. 

Concrètement, la femelle va déposer des œufs qui deviendront des petits criquets une douzaine de jours plus tard. Beaucoup vont mourir naturellement mais si les conditions sont très bonnes, le criquet pèlerin peut se multiplier par vingt par génération. La population explose donc démographiquement et l'exode commence.  

Dans le cas de l'Afrique de l'Est, nous savons que l'invasion est due au passage d'un ouragan qui est arrivé sur la péninsule arabique en 2018. Il y a eu de la pluie tellement abondante que la végétation a permis des multiplications pendant plus de six mois dans des endroits où il n'y avait personne pour observer et contrôler en amont cette situation. C'est notamment lié à des guerres civiles au Yémen et en Somalie.

© Visactu -

Ils étaient donc dans de parfaites conditions pour s'alimenter. Aujourd'hui, ces criquets dévastent les récoltes en Afrique de l'Est. Mais quel est leur régime naturel et pourquoi sont-ils "affamés" ?  

Le criquet est herbivore. Quand il est à l'état solitaire, il mange des plantes assez spécifiques qu'on retrouve dans les zones semi-désertiques. Mais quand il devient grégaire, il mange toute la végétation qu'il trouve. Ils sont nombreux et vont manger les arbres, les plantes fourragères, toutes les céréales. Alors qu'à l'état solitaire, il ne le ferait pas. On dit que ces criquets sont affamés parce qu'ils ont un impact très visible sur la végétation. Et aussi, parce qu'ils mangent beaucoup notamment lorsqu'ils se développent : ils dévorent l'équivalent de leur poids par jour (deux grammes à l'âge adulte). Quand ils sont des milliards cela représente des milliers de tonnes.   

Ce criquet peut donc représenter un danger pour l'agriculture ?  

En ce moment, la situation en Afrique de l'Est est assez alarmante. C'est pour cela que la FAO lance un appel à l'aide, pour pouvoir coordonner une réponse rapide. Le risque est de voir dans les prochaines semaines des cultures entières dévastées par le criquet, alors des populations humaines qui n'auront plus rien à manger.  

C'est un risque de sécurité alimentaire important qu'il ne faut pas prendre à la légère, il ne faut pas sous-estimer ce criquet là. Avant les années 1960, il y avait régulièrement des famines à cause de ces criquets, avant la mise en place d'un système préventif. Il faut savoir que régulièrement, en Mauritanie par exemple, des campagnes préventives ont lieu. Ce n'est pas lié seulement à l'Afrique de l'Est. 

"Avant les années 1960 il y avait régulièrement des famines à cause de ces criquets", Cyril Piou, chercheur au Cirad

1 min

Aujourd'hui, nous aidons à mettre en place des équipes qui vont chercher les endroits où les criquets peuvent se développer. Il s'agit d'empêcher la population qui commence à être grégaire de se multiplier en tuant les larves ou les adultes. Ce sont des traitements très localisés avec peu de pesticides utilisés voire pas du tout et l'impact environnemental va être très réduit. Mais si on ne fait rien, ce sera plus compliqué, il faudra gérer des étendues immenses. 

C'est notre problème actuel, on se retrouve avec des traitements par avion et des pesticides qui ne vont pas tuer que les criquets. Il y a toute une logistique à mettre en place.

En juillet 2004, le Maghreb et plus particulièrement le Maroc avait fait face à une invasion de criquets pèlerins de grande ampleur.
En juillet 2004, le Maghreb et plus particulièrement le Maroc avait fait face à une invasion de criquets pèlerins de grande ampleur.
© AFP - ABDELHAK SENNA

Le criquet pèlerin représente la huitième plaie d'Egypte, pourquoi ?  

Par son effet catastrophique quand il arrive en essaim immense. Quand on parle de ne plus voir le ciel tellement les criquets sont nombreux, c'est impressionnant. Même si le criquet ne nous mangera pas, il s'attaquera à toute la végétation autour de nous. Alors nous n'aurons plus rien à manger et cela fait peur depuis la nuit des temps.  

Un agriculteur qui a eu un essaim sur son champ s'en souvient toute sa vie. Il va tout perdre même si il sonne des cloches, même si il essaie de leur faire peur. Il va probablement perdre tout son champ.

Mais finalement ce criquet pèlerin est-il quand même bon pour la biodiversité ?  

Oui, il a un rôle à jouer, particulièrement dans ces écosystèmes désertiques où très peu d'espèces sont capables de se développer. Beaucoup d'oiseaux et de reptiles mangent ce criquet par exemple. Si on l'exterminait complètement, il y aurait toute une partie de la chaîne alimentaire qui serait sans nourriture à certains moments. Nous devons donc vivre avec et accepter de le contrôler. 

Pour l'anecdote, d'autres espèces de criquets ont les mêmes capacités de changement de comportement. En Amérique du sud, certaines personnes contrôlent ces criquets en les collectant pour la consommation. Mais pour le criquet pèlerin cela n'est pas possible car il se développe dans des milieux trop éloignés des populations humaines.

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