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Crise climatique : le jeu vidéo devient-il plus vert ?

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Des cadavres de baleines échoués sur la grève, dans le jeu vidéo "Death Stranding".
Des cadavres de baleines échoués sur la grève, dans le jeu vidéo "Death Stranding".
- Kojima Productions

De la récolte de ressources au sauvetage de la planète Terre, le jeu vidéo a toujours semblé être en prise directe avec notre environnement. A l'aune d'une crise climatique majeure, comment s'empare-t-il des thématiques de protection de la nature ?

En compagnie du groupe terroriste Avalanche, vous devez détruire des complexes industriels mettant à mal la planète. Un scénario tout droit inspiré des actions de l'association de protection animale L214 ou bien d'une frange radicalisée du groupe Extinction Rebellion ? Rien de tout ça, il s'agit ni plus ni moins des premières heures du jeu vidéo Final Fantasy VII. On y incarnait alors Clad, un mercenaire engagé par un groupe d'éco-terroriste pour mettre à mal la Shinra, une corporation siphonnant l'énergie de la planète, nommée rien moins que Gaia.

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Incarner un éco-terroriste pour sauver la planète semble être dans l'air du temps... Et pourtant cet opus de la saga Final Fantasy, sorti en 1997 sur Playstation, affiche maintenant plus de vingt ans d'existence au compteur (et devrait d'ailleurs bénéficier d'une version "remake" programmée pour le cours de l'année 2020), preuve que les fables écologiques ont depuis longtemps été utilisées comme recours narratif dans les jeux vidéo.  

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"La question environnementale a toujours été présente dans les jeux vidéo", rappelle Esteban Grine, doctorant chercheur en sciences de l'information et de la communication à l'Université de Lorraine au sein du CREM et rédacteur du site Les Chroniques vidéoludiques, "même si elle n'a pas tout le temps été formalisée avec de vrais enjeux environnementaux. Dans les années 90, on avait déjà des jeux vidéo, comme le premier SimCity, où la façon dont le joueur ou la joueuse appréhendait l'environnement créait un système de causes et de conséquences sur ce même environnement. Après la démarche véritablement réflexive, l'émergence de discours clairement formalisés, pro-environnementaux, pro-soins de la nature, pro-écologie, etc., là, on remonte plus sur la fin des années 90, début des années 2000".

"Les préoccupations environnementales sont présentes dans les jeux vidéo depuis le tout début, ou presque" confirme la professeure associée en cinéma et médias à l’université de Santa Barbara et autrice du livre Playing Nature : Ecology in video games, Alenda Chang, "même si nous ne qualifierions pas ces jeux d''environnementaux'". Elle cite notamment des jeux comme SimEarth (1990), Populous (1989), Balance of the planet (1990) ou même le jeu d'arcade Frogger, sorti en 1981, "qui nous apprenaient déjà à être de meilleurs voisins pour les autres espèces". 

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Récolter des ressources : le premier lien avec l'environnement 

Les premiers, les jeux de simulation incitent à prendre en compte des dynamiques propres à l'environnement qui nous entoure, notamment parce que leurs systèmes de jeu sont  basés sur la gestion des ressources. "Le rapport à l'écologie est complexe parce que dans les jeux il y a naturellement un rapport de colonisation et d'hypercapitalisation, nuance Thomas Versaveau, vidéaste de la chaîne Game Spectrum, qui propose des documentaires sur les jeux vidéo. Le but est d'explorer un territoire, de récupérer des ressources, etc. Des jeux où il faut gérer les ressources il y en a toujours eu, mais des jeux où il faut gérer les ressources de l'environnement pour construire quelque chose et où le but n'est pas simplement de devenir le plus "gros" possible, c'est beaucoup plus rare !"

Le jeu vidéo simplifie souvent à l'excès les rapports entre les humains et la nature, au point de "toujours faire apparaître la nature comme volontaire, comme implicitement d'accord pour être accaparée par l'être humain", poursuit Esteban Grine : 

Ce qui est intéressant c'est que ça reflète la vision que nous mêmes avons, particulièrement dans les sociétés occidentales, de la nature, qui est au service de l'humain. La nature est représentée de manière totalement lisse et sans aucune violence. Quand on veut manger de la viande, il n'y a aucune violence qui est faite aux animaux alors qu'en réalité, c'est une violence extrême. Quand on coupe des arbres, c'est d'une façon assez burlesque, alors qu'en réalité, c'est une violence qui est faite sur un territoire et sur des espèces qui profitent de l'arbre, etc. En fait, ça, c'est révélateur de la façon dont nous-mêmes, en tant que société, on se représente la nature comme étant au service de l'homme, de l'humain. Elle est en tout cas au service du joueur, qui est au centre de tout. Et ça c'est révélateur d'une vision très ethno-centrée. 

La protection de l'environnement, simple prétexte narratif ? 

Quand la nature n'est pas au service de l'homme, elle est simplement un prétexte narratif, qu'il s'agisse ou bien de sauver la planète, comme dans Final Fantasy VII, ou plus simplement de sauver la nature ou des animaux. Les thématiques de protection de la nature traversent ainsi le jeu vidéo, qu'elles soient centrales ou bien en filigrane de leurs trames narratives. Tout le scénario du célèbre jeu Sonic The Hedgehog consiste ainsi à sauver les animaux enlevés par le Dr Robotnik pour être transformés en robots, métaphore à peine voilée de l’industrialisation de la société.

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Depuis le jeu de plateforme Sonic, les possibilités de jeu se sont cependant étoffées, et avec elle les façons d'aborder les questions environnementales. Dans les jeux post-apocalyptiques, l'état de dégradation de la planète est systématiquement lié à l'influence de l'être humain sur son environnement : 

Nous connaissons tous maintenant la rhétorique du déclin de l'environnement et le battement de tambour d'une planète en danger - ce que les savants aiment appeler des récits "déclinistes". Et les jeux qui utilisent ce récit, comme The Legend of Zelda : Majora's Mask, créent automatiquement l'urgence de l'intrigue. En fait, j'ai un chapitre entier dans mon livre sur l'effondrement, et la popularité éternelle des paramètres de jeu post-apocalyptiques et l'intérêt croissant pour les jeux "permadeath" (où vous n'avez qu'une seule chance et perdez tout progrès à la mort). Jouer de manière destructrice n'est pas nécessairement mauvais en termes environnementaux, car il nous apprend quelque chose sur la façon dont les systèmes sont fragiles ou peuvent se briser lorsqu'ils sont poussés trop loin. 

Dans la lignée des jeux post-apocalyptiques ont également émergé les "jeux de survie", souvent développés par des studios indépendants, et qui proposent d'incarner un personnage isolé, dont l'objectif est de parvenir à survivre dans un monde hostile en récoltant des ressources afin de créer les outils de sa propre survie. Des jeux comme The Forest ou Don't Starve imposent ainsi au joueur de réfléchir directement à l'environnement qui l'entoure pour sauver sa peau. "Ces jeux sont inspirés des théories survivalistes, qui sont un peu à la mode aujourd'hui et qui sont notamment entendues dans les discours effondristes, où il faut s'organiser pour survivre", précise Thomas Versaveau de Game Spectrum

Et pour survivre face à la nature, il convient tout d'abord de l'observer. Le jeu vidéo Subnautica se veut ainsi contemplatif et consiste pour l'essentiel à explorer un monde inconnu tout en découvrant les écosystèmes qui le composent. De son côté, le jeu vidéo Grow Home propose d'incarner un petit robot dont le seul objectif est d'explorer des mondes végétaux afin de trouver une plante susceptible de fournir de l'oxygène. 

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En savoir plus : La fin du monde et nous. Tous survivalistes ?

Le jeu vidéo indépendant, passerelle vers les problématiques environnementales

Un temps assuré par les "serious game", des jeux à visée pédagogique, les thématiques écologiques se sont retrouvées au centre de nombreux jeux vidéo grâce à l'explosion de la scène vidéoludique indépendante, rappelle ainsi Esteban Grine : 

Entre 2000 et 2010, les plateformes, les webstores comme "Steam", etc. explosent. On a une profusion de jeux qui apparaissent et qui vont permettre à certains discours d'être visibles. On passe d'une situation où il y avait très peu de producteurs, à une situation où il y a une infinité de personnes qui produisent des jeux avec des discours variés sur les questions environnementales. L'expérience des jeux vidéo indépendants est, de manière assez typique, relativement courte, très focalisée sur une direction, qu'elle soit émotionnelle ou narrative. Sur une expérience de 5 heures, on va avoir le temps de faire émerger un discours qui est par exemple très porté sur l'environnement. Ces discours vont aussi être intégrés aux jeux triple A, mais ils sont noyés dans la profusion de contenu, à l'expérience même, qui s'étale souvent entre 50 et 80 heures de jeu, pour les triple A les plus longs.  

Le jeu vidéo indépendant Eco, par exemple, sorti en 2018, propose aux joueurs de travailler de concert pour empêcher une météorite de s’abattre sur leur planète. "Le but est de construire une civilisation avec les ressources qui existent sur la planète. Une civilisation suffisamment avancée pour pouvoir détruire la météorite, mais pas trop avancée non plus, pour ne pas consommer toutes les ressources, qui sont en nombre limité, et auxquelles il faut faire attention", détaille Thomas Versaveau.

Un changement de paradigme

Certains blockbusters du jeu vidéo, les fameux "triple A", n'ont pas hésité depuis à s'approprier les enjeux climatiques, comme Civilization V, qui proposait au joueur, dans son extension Gathering Storm, de prendre en compte les émissions de CO2 pour limiter les catastrophes naturelles pouvant impacter le développement de sa propre civilisation... au grand dam de certains joueurs qui décèlent dans cette possibilité "un délire écologique polluant jusqu'aux jeux vidéo". 

"On peut regarder des jeux vidéo comme Horizon Zero Dawn_,_ Zelda : Breath of the Wild ou encore Death Stranding_,_ assure Esteban Grine. Ils choisissent non pas comme contexte de jeu l'apocalypse, mais le post-apocalyptique : les sociétés se sont effondrées et on regarde ce qu'il se passe après. On est dans un moment où les productions vidéoludiques ne se posent plus la question de savoir si l'effondrement va arriver ou non. Il y a un statu quo : "On va s'effondrer, et on va créer des récits qui se déroulent après cet effondrement".

L'imminence de la crise climatique ne peut que se refléter dans les jeux vidéo, qui affichent fatalement des enjeux de plus en plus sombres :

Les jeux vidéo ne positionnent plus la destruction de l'environnement comme le résultat d'un autre, d'un antagoniste. Ce ne sont plus les méchants qui détruisent le monde contre les gentils. Nous sommes devenus la cause de la destruction. On change de paradigme autant en termes narratifs, qu'en termes de contexte et de lore [d'univers, ndlr]. Cette ambiance et cette atmosphère un peu contemporaines expliquent pourquoi dans nos productions artistiques, nous sommes dans une perspective peut-être un peu plus pessimiste que les œuvres qui sont sorties dans les années 90 et 80. Esteban Grine

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"Il faut s'attendre à ce que quelque chose d'aussi important et inquiétant que le changement climatique se retrouve dans les jeux, comme avec tout autre médium artistique ou culturel", confirme l'autrice de Playing Nature, Alenda Chang. Et à ce que ces changements au sein du medium puissent potentiellement impacter les joueurs : 

Si vous êtes déjà inquiet du changement climatique et des conditions météorologiques extrêmes, les jeux vidéo ne sont pas nécessaires pour vous convaincre. Mais beaucoup de gens sont repoussés par les messages écologistes, que ce soit parce qu'ils vous font sentir coupable, effrayé ou impuissant, ou parce que ces problèmes semblent très éloignés de la vie et des besoins quotidiens. Les jeux vidéo font partie de la vie quotidienne de plus d'un milliard de personnes dans le monde. Ils ont le pouvoir de dramatiser les conséquences environnementales et les impacts des joueurs. Ils peuvent nous aider à spéculer sur l'avenir, utopique, dystopique ou quelque part entre les deux. Et ils exigent également que nous fassions quelque chose - sinon rien ne se passe. Soyons clairs : jouer à un jeu ne sauvera pas la planète, mais cela pourrait nous aider à voir la planète comme digne d'être sauvée. 

Une industrie peu écolo ?

Paradoxalement, si les jeux vidéo adoptent des discours plus écolo au sein de leur production, l'industrie vidéoludique semble elle être imperméable aux enjeux environnementaux. "L'industrie du jeu vidéo dépend d'une industrie très polluante qui est celle de l'informatique, témoigne Thomas Versaveau. Quand on regarde l'E3, le salon principal de jeux vidéo qui montre la tendance de l'industrie du jeu vidéo, c'est chaque fois la course à la console la plus puissante. Le jeu vidéo, c'est un peu l'outil qui vend le fantasme hyper technologique en permanence, et qui ne s'interroge pas du tout sur le fait qu'on vit une crise climatique énorme. Quand on va à l'E3, on a l'impression que c'est un autre monde, dans lequel ces problématiques n'existent pas."

"Cette industrie ne se pose pas de questions et, en général, met les pieds dans le plat en ce qui concerne des nouvelles technologies complètement démentielles", confirme Esteban Grine avant de citer Stadia, la console annoncée par Google et hébergée dans le cloud. L'industrie du jeu vidéo, qui s'est massivement développée en ligne au cours des dernières années, envisage de plus en plus la possibilité de se passer des consoles de jeu, pour permettre aux joueurs de jouer directement en streaming... Mais les datacenters nécessaires à cette délocalisation, s'ils permettront de limiter le nombre de consoles de jeux nécessitant des matières premières rares, n'en seront pas moins extrêmement énergivores. "D'un côté, on fonce tête baissée dans les nouvelles technologies et de l'autre les acteurs, et particulièrement les salariés, se posent un grand nombre de question sur la nécessité d'un changement de paradigme dans la production", conclue le chercheur.

Pour Alenda Chang, l'industrie du jeu vidéo est en effet d'ores et déjà en retard à plusieurs niveaux, que ce soit "en termes de protection des travailleurs, d'écologisation de leurs chaînes d'approvisionnement et de réflexion au-delà du matériel de 'nouvelle génération' pour tous les déchets électroniques produits et l'énergie consommée par le matériel de jeu et la connectivité. Il y a des années, lorsque Greenpeace a commencé à évaluer les fabricants de jeux dans leurs Guides to Greener Electronics_, ces derniers se sont tous retrouvés en bas des classements. Nintendo était la dernière !"_