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Crise de Bizerte : le difficile travail de mémoire franco-tunisien

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Selon Sihem Ben Sedrine, présidente de l’Instance Vérité et Dignité, journaliste défenseuse des droits de l'homme, la France doit s'excuser et payer des réparations pour les crimes commis en Tunisie.
Selon Sihem Ben Sedrine, présidente de l’Instance Vérité et Dignité, journaliste défenseuse des droits de l'homme, la France doit s'excuser et payer des réparations pour les crimes commis en Tunisie.
© AFP - Simon Kremer / DPA / dpa Picture-Alliance

Entretien. La justice transitionnelle tunisienne chargée de faire la lumière sur les crimes d'Etat commis sous Bourguiba et Ben Ali pourrait réclamer au gouvernement français 30 millions d'euros à titre de réparation. Analyse de l'historien et spécialiste du Maghreb Pierre Vermeren.

Près de six décennies après la crise militaro-diplomatique de Bizerte qui a opposé la Tunisie à la France, la justice transitionnelle tunisienne chargée de faire la lumière sur les crimes d'Etat commis sous Bourguiba et Ben Ali pourrait réclamer au gouvernement français 30 millions d'euros à titre de réparation.

Pendant l'été 1961, le régime tunisien avait lancé un assaut contre la base aéronavale de Bizerte que les Français avaient conservé après l'indépendance de la Tunisie en 1956. Les combats avaient fait des centaines de morts, presque tous Tunisiens.

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Pour l'historien et spécialiste du Maghreb Pierre Vermeren, la demande formulée par l'Instance Vérité et Dignité (IVD) qui a cessé ses travaux fin 2018 s'explique par la situation politique actuelle de la Tunisie.

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La présidente de l'Instance Vérité et Dignité, Sihem Ben Sedrine, a notamment déclaré à notre correspondante Maurine Mercier que"Les premières violations commises par l’État français à travers ses parachutistes et son aviation, c’est en juillet 1956. La Tunisie était indépendante et ils ont pilonné tout le sud et ont tué des centaines de Tunisiens. Et le grand massacre, c’était celui de Bizerte. Ils ont tué un peu moins de 5000 personnes. Environ 300 militaires, mais tous les autres étaient des civils." L’IVD assure avoir documenté ces violations dans les moindres détails, avant de les faire parvenir à Paris début juillet. 

Quel est le contexte historique de la crise de Bizerte ?

En 1961, nous sommes en pleine guerre d'Algérie, la Tunisie est indépendante depuis cinq ans et la France occupe la base aéronavale de Bizerte qu'elle doit quitter en 1963. Bourguiba réalise que l'Algérie va être indépendante, il décide de faire pression sur le gouvernement français, de provoquer une crise pour récupérer Bizerte. Avec un objectif secondaire : négocier avec la France tant qu'il est temps la frontière entre la Tunisie et l'Algérie, car il sait que ce sera très difficile avec le FLN. Il organise donc une crise en envoyant des civils, à mains nues pratiquement, marcher vers cette base de Bizerte. Il sait très bien les risques encourus. 

Cela tourne évidemment à une répression sanglante, à des tirs, plusieurs centaines de morts, beaucoup de blessés, pendant quatre jours. L'armée tunisienne n'est pas en prise directe, il s'agit de jeunes civils qui ont été envoyés en quelque sorte au feu. Beaucoup de nationalistes tunisiens le reprochent à Bourguiba, on le voit notamment dans des témoignages écrits depuis.

Pourquoi cette affaire est-elle exhumée aujourd'hui ?

Elle est exhumée par la présidente de l'Instance Vérité et Dignité, Sihem Ben Sedrine, une juriste très contestée en Tunisie. D'abord parce que cette instance n'a pas débouché sur grand-chose. 10 000 dossiers ont été instruits sur 60 000 plaintes, il s'agit des victimes des régimes autoritaires de Bourguiba et Ben Ali. 

Rien n'est encore jugé, des archives qui sont des biens de la Tunisie, de l'Etat, ont été dispersées. Il n'y a pas eu non plus de poursuites contre les corrompus de l'ancien régime. Il y a un contexte très défavorable. 

D'autant plus qu'elle est alliée objectivement au parti Ennahdha. On a même parlé à un moment de sa candidature à la présidentielle au titre du parti islamiste. Donc en situation de crise, alors que personne ne l'attendait là-dessus, elle ressort le dossier de Bizerte. Elle reprend les chiffres de la propagande bourguibienne qui font état de 5 000 victimes, alors que tous les bilans sont très inférieurs en nombre. Il y aurait eu entre 600 et 700 tués, plusieurs centaines de disparus, 1 000 blessés. Cela fait à peu près 2 000 victimes et certainement pas 5 000. Et dans une opération hautement contestée par les Tunisiens eux-mêmes.

Que dit de la situation politique actuelle en Tunisie cette demande de réparation adressée à l'ancienne puissance coloniale française ?

La situation va très mal en Tunisie. Les élections générales législatives puis présidentielles doivent se dérouler en septembre. Le pouvoir a procédé à d'étranges manoeuvres pour empêcher des candidats de la société civile - que par ailleurs on peut contester - de se présenter en changeant la loi électorale à moins de trois mois des scrutins. Et surtout la population dénonce une situation économique désastreuse puisque les Tunisiens ont perdu entre 50 et 90 % de leur pouvoir d'achat depuis la Révolution. Ce type d'opération est davantage une communication politique pour détourner l'attention.

On dit que le pouvoir tunisien redoute cette instance de justice transitionnelle ?

C'est évident. Parce que la police politique, les anciens tortionnaires, les anciens magistrats, beaucoup de personnalités aussi qui ont bénéficié de la corruption ou des détournements de fonds sous l'ancien régime sont toujours à l'intérieur de l'appareil d'Etat. Ils ont exercé des pressions sur l'instance pour ralentir les procédures. La meilleure preuve est qu'alors que la loi de justice transitionnelle a été votée en 2013 et que l'instance a été mise sur les rails en 2014, cinq ans après, rien n'a été fait et cela entraîne beaucoup de frustration chez les victimes dans le parti des droits de l'homme. Sihem Ben Sedrine n'est pas une personnalité contestée par son passé. Elle a été une militante importante des droits de l'homme, mais finalement le bilan qu'elle a apporté est extrêmement maigre pour ne pas dire très décevant.