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Crise du Covid-19 : bulletin de prévisions politiques internationales

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La crise sera-t-elle l’occasion de réformes novatrices, ou d’un regain de polarisation et de tensions internationales ?
La crise sera-t-elle l’occasion de réformes novatrices, ou d’un regain de polarisation et de tensions internationales ?
© Getty - ugurhan

Le Tour du monde des idées. Les crises sont aussi l’occasion de traiter les causes qui les ont provoquées. Francis Fukuyama voit autant de raisons de craindre que d'espérer : désordre international accru, d'un côté, opportunité d'entreprendre des réformes sociales de l'autre...

Toutes les grandes crises ont eu des répercussions d’ampleur, tant sur les politiques intérieures que sur l’ordre international. La crise des années trente nous a légué l’agitation nationaliste, l’isolationnisme, le fascisme, la Seconde Guerre mondiale… Les attaques terroristes islamistes du 11 septembre ont incité les Américains à des interventions militaires douteuses en Afghanistan et en Irak ; elles ont servi de prétexte à des formes de contrôle et de surveillance des populations incompatibles avec les normes libérales. La crise financière de 2008 a attisé la colère des peuples contre les élites ; elle est directement responsable de la vague populiste qui a déferlé depuis sur le monde. 

Oui, mais la grande dépression des années trente a aussi été l’occasion de mettre en œuvre les méthodes keynésiennes de relance économique : le New Deal. Les attentats islamistes ont donné lieu à de belles manifestations d’unité nationale et de solidarité internationale (Charlie hebdo). La crise de 2008 été suivie d’une prise de conscience des dangers d’une sphère financière déconnectée de l’économie réelle ; les banques ont fait l’objet de mesures de surveillance assez strictes. 

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Les crises sont aussi l’occasion de traiter les causes qui les avaient provoquées, en adoptant des réformes appropriées. 

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Pour Francis Fukuyama, un triple facteurs de réussite... ou d'échec

Quelles peuvent être les conséquences politiques prévisibles de la crise économique et sociale provoquée par l’épidémie de coronavirus Covid-19 ? Sera-t-elle l’occasion de réformes novatrices ou d’un regain de polarisation et de tensions internationales ? Dans le numéro à paraître de la revue Foreign Affairs, le fameux politologue américain Francis Fukuyama propose une série de réponses. 

Il est clair que les suites politiques de cette crise seront, dans chaque pays, fonction de la manière dont il aura fait face à l’épidémie. Là où elle a été traitée avec manque de sérieux ou de célérité, les pouvoirs publics feront face à une colère légitime. En fait, selon Fukuyama, les résultats obtenus ont tenu à trois principaux facteurs : 

  • le degré de performance de l’appareil d’Etat, 
  • la compétence et l’efficacité dans l’action des dirigeants politiques,
  • le niveau de la confiance sociale. 

Là où les Etats ont manifestement dysfonctionné, où les leaders ont fait preuve d’amateurisme, où les sociétés se sont avérées polarisées, les effets de l’épidémie ont été ravageurs. Or, celle-ci est loin d’être terminée. 

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L'érosion du leadership américain se poursuit

Première conséquence prévisible : le mouvement de concentration qui affecte, depuis quelques temps déjà, les entreprises, va accélérer. Beaucoup d’entreprises de tailles moyennes, aux finances fragiles, ne survivront pas à la crise. Elles seront rachetées par de plus grosses. Les géants de l’économie numérique, extrêmement profitables, vont le devenir davantage encore à la faveur de la numérisation de l’activité. 

Le décentrement du monde, la régression du leadership américain au profit de la zone Asie-Pacifique, va se poursuivre. Les Etats qui ont le mieux géré la crise sanitaire et ses suites sont Taïwan, la Corée du Sud et Singapour. Mais la Chine elle-même, pourtant à l’origine de l’épidémie et qui en a dissimulé, puis sous-estimé sciemment l’ampleur véritable, a su en gérer efficacement les conséquences économiques. "Les Etats-Unis, par contraste, ont bâclé leur réponse et vu leur prestige déraper énormément." 

Dans une note publiée le mois dernier par le think tank Carnegie Endowment, Ashley J. Tellis, a détaillé les signes de ce déclin américain : stagnation de la productivité, discrédit du leadership, déclin relatif de la puissance militaire. Leur président, "manifestement incompétent", imagine obtenir sa réélection en aggravant la polarisation de l’opinion. 

Des soubresauts attendus dans le Sud

Dans d’autres pays démocratiques, cette même polarisation politique et les rancœurs accumulées par les effets sociaux de la crise sur l’emploi pourraient offrir des opportunités aux politiciens démagogues. Le nationalisme, la xénophobie, le protectionnisme risquent de tenter des nations qui se sont refermées sur elles-mêmes pour contenir l’épidémie.

Du coup, il existe de nouveaux risques de confrontation internationale. Ils ont été notamment analysés par Thomas Wright, dans une note publiée par le think tank Brookings Institution. La Chine bénéficierait d’une crise prolongée, écrit-il. Car les pays en développement d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie centrale seront à la recherche d’investissements que Pékin sera en mesure de leur fournir en échange de leur soutien diplomatique. 

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Au Moyen-Orient, l’Egypte, l’Iraq et le Liban, dont les Etats étaient déjà vulnérables, risquent de connaître des émeutes, des révolutions. L’Iran, dont les dirigeants ont failli, risque aussi de connaître des troubles. Mais aucune opposition structurée n’est disponible pour assurer la relève. L’instabilité menace toute la région.

Mais ce sont les pays pauvres, comportant des cités surpeuplées et dont les systèmes de santé sont sous-développés qui vont souffrir le plus. D’ores et déjà, l’épidémie est en train de prendre des formes dramatiques au Mexique, au Pakistan, ou encore au Bengladesh. Si elle s’aggrave, cela pourrait entraîner l’apparition de nouvelles vagues migratoires. Elles se heurteront à une forte résistance des populations concernées (en Europe) par crainte de la contamination. 

Les théories conspirationnistes ont fleuri durant la période de confinement. Lorsque les gens ne comprennent pas ce qui les frappe et ont le sentiment d’être dépossédés de leurs droits fondamentaux, ils ont tendance à imaginer des complots. 

L’homme ordinaire comprend souvent d’autant moins les mécanismes sociaux que ceux-ci sont techniquement plus subtils, et les malheurs qui le frappent, crise, chômage, guerre lui restent tout aussi mystérieux que les phénomènes cosmiques. Dés lors, les religions politiques, avec leur livre sacré, avec leur diable et leurs saints, leurs interprétations historiques et leurs prophéties, ne sont paradoxales qu’en apparence : elles expriment la révolte contre un destin que l’on ne comprend pas, elles recueillent les ferveurs sans objet. Raymond Aron, L’homme contre les tyrans (Quarto p. 159)

L'occasion de se débarrasser des dirigeants corrompus ? 

Mais poursuit Fukuyama, on peut également espérer provoque l’élimination de dirigeants incapables, despotiques, ou corrompus. On pense en particulier à Vladimir Poutine, dont la gestion désastreuse rend de plus en plus impopulaire en Russie, à Jair Bolsonaro au Brésil, à Donald Trump, manifestement inaptes à l’exercice de leur fonction.

On a aussi réalisé, à la faveur de la crise, l’importance, pour les nations, de disposer d’Etats puissants, efficaces et bien gérés. Dans les circonstances présentes, on ne peut plus dire, comme Reagan, dans les années 1980 que "l’Etat n’est pas la solution aux problèmes, puisqu’il est le problème"

Au prix, dans certains cas, d’un gonflement des dettes publiques sans précédent en temps de paix, les Etats tentent de maintenir à flot d’innombrables entreprises. Elles auraient fait faillite sans leur soutien. Ce sont les Etats qui, dans nos pays, sont parvenus à compenser en partie les pertes de revenus causés par le ralentissement de l’activité et l’effondrement de la croissance. Il faudra aussi imaginer des moyens nouveaux de réduire les fractures sociales que l’épidémie a aggravées, entre gagnants et perdants de la mondialisation et de la robotisation, riches et pauvres. 

Seuls, les leaders disposant d’un niveau élevé de confiance au sein de leur population pourront mener à bien ces réformes nécessaires dans un climat de "démocratisation de l’autorité", où "la révolution numérique a aplati les hiérarchies cognitives comme beaucoup d’autres et la décision politique est à présent menée souvent par le bavardage agressivement instrumentalisé."

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