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Crise financière et écologie des machines

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Nous avons un nouveau problème écologique. Et c’est pas marrant.

On le sait, le trading à haute fréquence, flash trading, ou encore trading algorithmique – c’est-à-dire le fait de laisser à des ordinateurs la décision d’agir sur les marchés financiers, ce qui représente plus de la moitié des transactions financières aux Etats-Unis – est une question de temporalité. La force de l’ordinateur est d’aller vite, très vite, beaucoup plus vite que l’homme, et donc de pouvoir effectuer des transactions à des échelles de temps telles que l’argent est gagné sur des variations infimes du marché. Dans une étude publiée tout récemment par la revue Nature , et dirigée par un chercheur de l’Université de Miami, quelques chiffres sont rappelés : par exemple, un câble transatlantique, spécialement dédié aux échanges financiers, est en train d’être tiré entre les New York et Londres, dans le but de gagner 5 millisecondes dans les communications entre les deux Bourses. 5 millisecondes… Alors que dans la plupart des activités humaines, le temps de réaction est estimé à 1 seconde environ. Et que même un grand-maître d’échecs met 650 millisecondes (soit un peu plus d’une demi-seconde) pour comprendre qu’il est échec et mat. 650 millisecondes contre 5 millisecondes… Nous avons donc construit un monde dans lequel seules les machines ont la capacité d’agir.

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Et elles agissent parce qu’elles sont programmées pour le faire, via des algorithmes écrits par des génies payés très cher. Des algorithmes sont créés pour déplacer de manière discrète de grosses masses d’argent. En face, d’autres algorithmes sont créés pour détecter ces mouvements discrets. Savez-vous qui fait ça ? Des physiciens. Les mêmes que ceux qui travaillent sur les avions furtifs – ou sur les radars capables de détecter dans l’air des avions furtifs – car, du point de vue de la physique, faire disparaître un avion dans l’air (et faire en sorte qu’il apparaisse comme un vol d’oiseaux aux radars qui surveillent le ciel) ou à l’inverse, créer des algorithmes qui comprennent que ce qui apparaît comme un vol d’oiseaux est en fait un avion, eh bien, c’est la même chose que faire apparaître ou disparaître une masse d’argent sur un marché. Et ces algorithmes se font la guerre, se répondent les uns aux autres, avec une rapidité telles que les hommes ne voient rien. Nous ne voyons rien, au point que cette même étude publiée dans Nature fait un constat inédit : depuis 2006, le marché boursier a connu plus de 18 000 crashes, 18 000 craches passés inaperçus tant ils ont eu lieu vite (ils durent 1 seconde et demi) et qui se sont accéléré pendant la crise financière de 2008. L’étude en conclut à une sorte d’infra-instabilité des marchés, une instabilité presque insensible, mais qui déstabilise en profondeur l’économie. C’est la conclusion la plus frappante de cette étude : elle suggère qu’il pourrait y voir un rapport de causalité entre cette cascades de crashes et l’instabilité globale subséquente, et ceci malgré des échelles de temps très différentes. Et je me permets de vous traduire une phrase : cette étude « montre comment les mondes des machines et des humains peuvent d’interpénétrer à des échelles de temps qui vont de la milliseconde jusqu’au mois. » Voilà pourquoi les chercheurs parlent d’une « écologie des machines ». Parce que ces pratiques de trading informatique ne sont pas séparées de notre monde, parce que nous avons créé un système écologique qui lie les machines entre elles et nous lie aux machines. Parce chaque participant à ce système, chaque producteur d’algorithme financier est comme un pollueur : à son échelle, il ne cause pas grand mal, mais l’accumulation est potentiellement désastreuse. Vu notre capacité à régler notre premier problème écologique, identifié depuis longtemps, on peut douter de notre aptitude à régler celui-ci, beaucoup plus récent.