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Crise Russie-Ukraine : "Poutine ne fait pas machine arrière et ne joue pas du tout la détente"

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Vladimir Poutine inaugurant la statue du prince Alexandre Nevski aux frontières de l’Europe.
Vladimir Poutine inaugurant la statue du prince Alexandre Nevski aux frontières de l’Europe.
© Getty - Mikhail Svetlov

Entretien. Après avoir reconnu l'indépendance des séparatistes prorusses lors d'une allocution télévisée, Vladimir Poutine a ordonné aux forces armées d'assurer "les fonctions de maintien de la paix sur le territoire" des "républiques populaires" de Donetsk et Lougansk.

La situation se crispe jour après jour entre Kiev et Moscou. Après plus d'une heure de discours très solennel hier soir, Vladimir Poutine a annoncé que le Kremlin reconnaissait l'indépendance des deux régions séparatistes pro-russes en Ukraine. Il demande également l'arrêt des activités militaires dans les zones concernées, sous peine de représailles. Comment le président russe prend-il ses décisions ? Seul, ou entouré ? Comment prévoir ses stratégies ? Retrouvez l'éclairage de Julien Théron, enseignant en conflits et sécurité internationale à Sciences Po Paris.

Vladimir Poutine a donc reconnu l'indépendance des territoires séparatistes pro-russes, c'est une décision qui risque d'envenimer la situation. Derrière ce choix, quel est le plan du président russe ?

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On comprend bien que sur le terrain, ça ne va pas déclencher quelque chose de massif. En revanche, il y a deux points qui seront extrêmement importants. Le premier, c'est quand même le droit international parce que ça veut dire, la reconnaissance par Moscou de territoires ukrainiens indépendants, après la prise de la Crimée. Et puis, le deuxième point, ça veut dire aussi que la Russie ne fait pas du tout machine arrière et ne joue pas du tout la détente qui lui était demandée par les Occidentaux. Au contraire, elle continue à avancer.

La stratégie de Vladimir Poutine est de maintenir les anciens territoires de l'Union soviétique dans une incertitude permanente ?

Oui, et de ce point de vue là, c'est assez problématique. Parce qu'en fait, ces deux territoires permettaient à Moscou de maintenir une certaine forme de pression sur Kiev afin, notamment, de l'empêcher de rentrer dans l'Union européenne et dans l'OTAN. D'ailleurs, Moscou et les séparatistes demandaient à ce qu'il y ait une fédéralisation du pays, c'est à dire de donner un droit de véto effectif de la part de ces deux régions sur le pouvoir central à Kiev. Donc c'est un peu inquiétant parce que le fait de séparer ces territoires officiellement, en plus de la reconnaissance du point de vue de Moscou évidemment, de l'Ukraine, ça veut dire que le Kremlin n'aura plus cet atout sur l'Ukraine. Et donc, ça veut dire qu'il est probable que la Russie ne se satisfasse pas juste de la séparation de ces deux entités qui étaient déjà sous son influence et du coup, qu'elle pense à quelque chose de plus grand pour le reste de l'Ukraine.

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À quelles grilles de lecture obéissent ces prises de décisions qui sont quand même des décisions historiques ?

Oui absolument, c'est historique. Il faut s'apercevoir d'une chose, c'est que depuis des mois, le Kremlin n'a absolument pas fait marche arrière sur aucun point. On pourra lui reconnaître qu'il y a eu des discussions. Mais en fait, cette discussion sert aussi la narration de Vladimir Poutine de dire : "La Russie est grande. Regardez tous ces chefs d'État qui viennent nous voir, nous écouter pour nos demandes. Et de toute façon, s'ils ne veulent pas à ce moment là, on interviendra". C'est très dommageable du point de vue pratique sur le terrain, parce que cette narration du génocide qui aurait lieu en Ukraine contre les gens qui parlent russe - pour rappel, les gens parlent quotidiennement russe à Kiev, et il n'y a pas du tout de génocide en cours - eh bien, cette politique là, ce sont les Ukrainiens de toute l'Ukraine, y compris de ces régions du Donbass, qui en sont les premières victimes.

Qui accompagne Vladimir Poutine dans ses prises de décision ? Et y a-t-il quelqu'un capable de le faire changer d'avis ?

Il y a une garde rapprochée, ceux qu'on appelle les "siloviki" - silovik en russe, c'est la force - des gens appartenant aux structures de force : le renseignement, l'armée. Ce sont des gens qui se connaissent. Il y a beaucoup d'anciens KGBistes dans ce cercle là, mais de notoriété publique, Vladimir Poutine prend beaucoup de ses décisions seul, même s'il dépend des équilibres internes des différents cercles du Kremlin. On lui prête souvent l'idée de temporiser, c'est à dire de prendre son temps avant de prendre une décision importante. Ce qui, typiquement, est en train d'arriver.

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Poutine a-t-il un modèle, une inspiration ?

On sait qu'il y a une restauration mémorielle de Staline en ce moment, sous couvert de mémoire de ce qu'on appelle la Grande Guerre patriotique, c'est à dire la Seconde Guerre mondiale. Il y a surtout le modèle d'un homme fort qui veut gérer et diriger une nation qui, en réalité, n'a pas forcément les moyens de ses prétentions à un pouvoir global. Je pense notamment au niveau économique. C'est vrai que le Kremlin a remis en ordre l'armée russe de manière assez impressionnante, en y consacrant de 4 à 6% du PIB selon les années. Donc, il y a des investissements massifs dans les technologies et dans la formation des soldats qui ont fait des progrès considérables par rapport à 2008. Cette stratégie du jeu de la force qui se déploie à l'étranger, aujourd'hui de la Biélorussie à la Syrie, fonctionne. Mais derrière ça, il n'y a pas forcément un soutien économique ou populaire à une politique anti-occidentale assez manichéenne, selon laquelle l'occident serait en train de planifier l'invasion de l'Ukraine, voire de la Russie. Cette politique là a de moins en moins d'écho auprès des Russes.

Le président russe a-t-il évolué depuis son arrivée au pouvoir ?

Il est certain qu'il s'est renforcé. Avec la seconde guerre de Tchétchénie, déjà, tous les éléments du poutinisme contemporain étaient présents. Cela fait maintenant vingt-deux ans. Certains disent que le grand discours de 2007 à la conférence de sécurité de Munich, où il dénonçait le retour d'un impérialisme américain - après la guerre d'Irak - a été un pivot. Et puis, au lendemain de cette discussion, l'année d'après, c'est la guerre de Géorgie en 2008. Donc, plutôt qu'une découverte de ce que pourrait être le poutinisme, on s'aperçoit que c'est plutôt une progression du poutinisme plus en plus offensif.

À réécouter : Les Russes dans leurs frontières