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Crises nucléaires : cinq fois où l'humanité a failli disparaître

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Photo du champignon nucléaire causé par l'explosion Baker (25 juillet 1946) sur l'atoll de Bikini.
Photo du champignon nucléaire causé par l'explosion Baker (25 juillet 1946) sur l'atoll de Bikini.
- United States Department of Defense

A chaque conflit entre grandes puissances, la menace d'une guerre totale pèse à nouveau sur le monde. Retour sur les fausses alertes qui ont émaillé la seconde moitié du XXe siècle, en pleine guerre froide, et ont failli mener à une escalade nucléaire.

"Menace de missile balistique. Mettez-vous immédiatement à l'abri. Ceci n'est pas un exercice". En janvier 2018, à Hawaï, ce message s'affiche sur les écrans de smartphones. La cause ? Une erreur humaine : un fonctionnaire a cru à l'imminence d'une attaque quand il ne s'agissait que d'un exercice.  Ce type de message, pourtant, chacun craint de le recevoir à chaque conflit entre grandes puissances, lorsque les leaders de nations disposant de l'arme nucléaire n'hésitent pas à brandir la menace de l'oblitération totale pour se faire entendre.

Capture d'écran d'un smartphone affichant le message d'urgence ayant causé la panique à Hawaï.
Capture d'écran d'un smartphone affichant le message d'urgence ayant causé la panique à Hawaï.
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Le 27 février 2022, Vladimir Poutine s'était ainsi fendu, à la télévision russe, du message suivant : "J'ordonne au ministre de la Défense et au chef d'état-major de mettre les forces de dissuasion de l'armée russe en régime spécial d'alerte au combat". Un avertissement qui a été réitéré au cours des mois qui ont suivi.

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Cette déclaration témoigne d'une période de tension accrue, à l'heure où la Doomsday clock, l'horloge conceptuelle où minuit indique la fin du monde, vient d'être avancée à 100 secondes de l'heure fatidique. Elle n'avait pas affichée cette heure depuis 1953, en pleine Guerre Froide, lorsque Russie et États-Unis testaient leurs premières bombes à hydrogène.

En réalité, l'humanité est déjà passée, à plusieurs reprises, à un cheveu de la catastrophe nucléaire mondiale. Simple erreur humaine (après tout Jimmy Carter lui-même aurait laissé les codes nucléaires dans sa veste envoyée au pressing) ou informatique, les documents déclassifiés des États-Unis comme de l'ex-URSS ont souvent permis de découvrir avec effroi que tout s'était joué, parfois, au bon sens d'une seule personne pour éviter l'extinction de la race humaine.

En octobre 1962, d'un ours à un sous-marin en fuite

Un sous-marin soviétique B-59, contraint de faire surface par les forces navales américains, dans les eaux caribéennes, près de Cuba, le 28 octobre 1962.
Un sous-marin soviétique B-59, contraint de faire surface par les forces navales américains, dans les eaux caribéennes, près de Cuba, le 28 octobre 1962.
- U.S. Navy photographer

L'année 1962 est considérée comme la pire période de tension de la Guerre Froide, notamment en raison de la crise des missiles de Cuba. En novembre 2016, Anaïs Kien racontait cet épisode de la Guerre Froide dans La Fabrique de la Guerre Froide :

Au vu de l'état des relations entre l'URSS et les Etats-Unis, le gouvernement américain passe en Defcon 2, le niveau d'alerte le plus élevé jamais atteint par les forces armées des États-Unis (à titre de comparaison, après les attentats du 11 septembre, le niveau d'alerte était "seulement" Defcon 3). C'est ce qui explique les événements de la nuit du 25 octobre 1962 : aux alentours de minuit, un garde de la base aérienne de Duluth, dans le Minnesota, voit un homme tenter de grimper par dessus la clôture de sécurité. Il tire dessus et active l'alarme de sabotage, ce qui active toutes les alarmes de toute les bases du secteur.

Dans le Wisconsin, à la Base de la garde nationale aérienne de Volk Field Air l'alarme est mal câblée : immédiatement, des avions d'interception F-106A sont chargés de décoller. Le niveau d'alerte Defcon 2 étant en cours, les pilotes savaient qu'il ne pouvait pas s'agir d'un exercice et étaient persuadés que la troisième guerre mondiale avait commencé. L'erreur fut rapidement corrigée, avant que les avions ne puissent prendre l'air. L’événement aurait pu avoir des conséquences graves… alors même que l'homme aperçu en train de grimper sur une clôture, après enquête, s'est avéré être un ours.

Mais cet incident n'est rien en comparaison de celui qui survient deux jours après. Le 27 octobre de la même année, un sous-marin soviétique B-59 est encerclé par des destroyers américains. Pour ne plus être repéré, il décide de plonger plus profond. Le navire américain USS Beale lance alors des grenades d'entraînement anti-sous-marins, afin de signaler au B-59 de remonter en surface.

Dans les grands fonds, le commandant du B-59, Valentin Savitsky, ignore cependant que les charges sont inertes. Il estime donc qu'il est attaqué et que la guerre a commencé. Incapable de communiquer avec Moscou, il donne l'ordre d'utiliser une torpille nucléaire contre la flotte américaine, pour détruire le Randolf, le porte-avions qui mène la force navale américaine. Sur les trois personnes censées valider l'ordre, seul l'officier de la sous-flotille Vassili Arkhipov refuse. Il parvient à persuader le commandant de refaire surface pour prendre les ordres de Moscou, évitant de peu la catastrophe.

Le documentaire Secrets of the Dead : The Man Who Saved The World (en anglais) retrace cet épisode de la Guerre froide :

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En novembre 1979, 250 missiles nucléaires en vol

En novembre 1979, au NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord), un message informatique prévient que l'Union soviétique a envoyé 250 missiles balistiques vers les Etats-Unis d'Amérique. Rapidement, toujours selon le système informatique, les 250 missiles deviennent 2200. Le Président des Etats-Unis a entre trois et sept minutes pour prendre la décision d'une riposte nucléaire : les bombarbiers nucléaires sont parés au décollage, les équipes de tir de missiles balistiques intercontinentaux sont placées en alerte… Après 6 minutes, en l'absence d'une confirmation d'attaque par les satellites, le commandement décide qu'il n'y a pas besoin de lancer une riposte.

Après enquête, on découvre qu'un technicien avait inséré par erreur une cassette contenant un scénario d'entraînement dans un des ordinateurs.

En septembre 1983, à un coup de fil de la guerre totale

Tir d'un missile Minuteman II.
Tir d'un missile Minuteman II.
- US Air Force

Ce soir de septembre 1983, il est minuit quinze quand Stanislav Petrov, l'officier de garde sur la base d'alerte stratégique de la force de défense anti-aérienne soviétique de Serpoukhov-15, à une centaine de kilomètres au sud de Moscou, reçoit une alerte sur son moniteur. Le système informatique de la base militaire russe vient de lui annoncer que cinq missiles balistiques intercontinentaux Minuteman III viennent d'être envoyés depuis la Malmstrom Air Force Base, aux Etats-Unis.

Stanislav Petrov n'a que quelques minutes pour prendre une décision. "J'avais toutes les données nécessaires. Si j'avais envoyé mon rapport à la chaîne de commande, personne n'aurait remis en question ce que je disais, a-t-il raconté à la BBC. Tout ce que j'avais à faire était d'attraper le téléphone, de composer la ligne directe jusqu'au commandement - mais j'étais incapable de bouger. J'avais le sentiment d'être assis sur une poêle à frire brûlante."

Le système d'alerte anti-missiles soviétique, Krokus, a beau affirmer que cinq missiles sont en chemin vers la Russie, Stanislav Petrov analyse rapidement la situation : il estime que si les États-Unis attaquaient l'URSS, ils ne se contenteraient pas de cinq missiles mais lanceraient une attaque globale, avec toute la puissance de leur arsenal nucléaire. Il désobéit donc au protocole et informe ses supérieurs d'une fausse alerte. Son avis fait sens et aucune riposte soviétique n'est lancée. "Vingt-trois minutes plus tard, j'ai constaté que rien ne s'était produit. S'il y avait eu une frappe, je l'aurais su immédiatement. C'était un intense soulagement", s'était il remémoré. Avant de partir dormir, épuisé, le lieutenant-colonel vide une bouteille de vodka avant de s'effondrer et de dormir vingt-huit d'heures d'affilée. Quand il revient à Serpukhov-15, il est fêté en héros : il vient d'empêcher une guerre nucléaire.

En réalité, les satellites soviétiques avait mal interprété la réflexion de rayons du Soleil sur des nuages, la méprenant pour le dégagement d'énergie dû au décollage de missiles.

Plusieurs mois après l'incident, Stanislav Petrov est décoré pour "mérites rendus à la patrie au sein des forces armées". L'affaire n'en est pas moins étouffée pendant des années. En 2015, le documentaire "Guerre froide : l'homme qui sauva le monde", réalisé par Peter Anthony, consacre enfin ce personnage méconnu, mort en mai 2017.

En novembre 1983 : un exercice trop réaliste

A peine trois mois plus tard,  du 7 au 11 novembre 1983, l'OTAN mène une série d'exercices militaires extrêmement réalistes : l'exercice Able Archer 83. Durant la simulation, des nouvelles procédures de tir nucléaire sont mises en œuvre et plusieurs milliers de soldats déployés.

Selon un compte-rendu de l'exercice effectué en 1990 par le Conseil consultatif du renseignement étranger de la Maison-Blanche, déclassifié en 2015, le réalisme des exercices fut tel que "les Soviétiques menèrent des actions militaires et de renseignement qui n'avaient jusqu'ici été observées que durant de réelles crises". En réponse au déploiement de l'OTAN, les Soviétiques exécutèrent ainsi trente-six vols de renseignement afin de déterminer si les forces navales allaient appuyer ou non les troupes au sol. Ils transportèrent également des armes nucléaires depuis les sites de stockage jusqu'à leurs sites de lancement. Le rapport précise ainsi qu'il est possible que "les chefs militaires soviétiques aient été sérieusement préoccupés par l'idée qu'Able Archer 83 ait été un faux exercice, camouflant la préparation d'une véritable attaque".

L'escalade aurait pu continuer sans l'intervention d'un agent du renseignement militaire américain : Leonard Perroots. Pendant les exercices Able Archer 83, il remarque que les forces soviétiques augmentent leur propre niveau d'alerte, en réponse à l'exercice. Il choisit cependant de ne pas transmettre l'information et donc de ne pas faire relever le niveau d'alerte au niveau européen, ce qui aurait pu amener les Soviétiques à imaginer que l'exercice n'en était finalement pas un.

En agissant ainsi, Leonard Perroots a permis de stopper l'escalade. Marqué par l'expérience, il écrivit en 1989, avant son départ en retraite, une lettre pour signaler à quel point la situation avait été tendue, et à un rien de déboucher sur une passe-d'armes nucléaire. C'est cette lettre qui est à l'origine du rapport du Conseil consultatif du renseignement étranger de la Maison-Blanche.

En janvier 1995, une alerte météorologique

Boris Eltsine devant la mallette nucléaire, en 1991.
Boris Eltsine devant la mallette nucléaire, en 1991.
© AFP

Il n'y a pas forcément besoin de la tension inhérente à la Guerre froide pour générer de fausses alertes : en 1995, quatre ans après la fin de cette dernière, Boris Eltsine a bien failli utiliser sa mallette nucléaire.

Le 25 janvier 1995, une équipe de scientifiques norvégiens et américains lance une fusée-sonde Black Brant XII afin d'étudier les aurores boréales. Tirée depuis la côte Ouest de la Norvège, la fusée a un vecteur de vitesse et une trajectoire comparables à celle d'un missile Trident, qui aurait pu être tiré depuis un sous-marin américain.

Le temps que la station radar russe d'Olenegorsk détermine s'il s'agit d'un missile, il s'écoule 8 minutes : un missile Trident pourrait toucher une cible en 10 minutes. Heureusement, Boris Eltsine a du mal à croire qu'une attaque est en cours et refuse d'ordonner immédiatement une riposte. Après avoir suivi le satellite pendant une durée interminable, les Russes concluent qu'il ne se dirige pas vers la Russie mais vers la mer. La fameuse mallette noire, sur laquelle Boris Eltsine suivait l'évolution de la situation, est refermée : c'est la première fois que l'un d'entre elle a été activée.

Ironie du sort, les scientifiques avaient bien alerté une trentaine de pays, dont la Russie, de leur expérience météorologique, mais l'information n'avait tout simplement pas été transmise aux stations radars russes.