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"CRS SS", l'histoire d'un slogan qui ne date pas de 1968

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Dans les rues de Paris, le 26 mai 1968
Dans les rues de Paris, le 26 mai 1968
© AFP - UPI

Le slogan "CRS SS" s'est installé dans le répertoire contestataire et militant dans les années 60. Pourtant il date en fait de 1948. Trois ans après la fin de la guerre, les mineurs qui vivent une des grèves les plus dures et les plus violemment réprimées de l'histoire sociale, font rimer CRS et SS.

De Mai 68 à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en passant par les manifestations autour de la COP 21 ou celles contre la "loi Travail", le slogan “CRS SS” refleurit régulièrement, quoique d’une saisonnalité aléatoire. Beaucoup, y compris dans les médias, l’attribuent au soulèvement étudiant de Mai 68. Et c’est vrai qu’une image reste associée à la formule, celle d’une affiche sortie tout droit de l’Atelier populaire de l’Ecole des Beaux-Arts, où étaient sérigraphiées les affiches qui apparaîtront sur les murs parisiens en mai et juin 1968.

Un manifestant contre la loi Travail, le 12 mai 2016 à Rennes
Un manifestant contre la loi Travail, le 12 mai 2016 à Rennes
© AFP - Damien Meyer

Pourtant, le slogan “CRS SS” ne date pas de 1968. Il a même vingt ans de plus, et verra le jour alors que les compagnies républicaines de sécurité (CRS) émergent tout juste - créées fin 1944, elles deviennent en 1947 forces de réserve nationales en cas de manif, grève, émeutes etc. En 1948, la journaliste Simone Téry titre un article “CRSS” dans l’édition du 5 novembre 1948 de L’Humanité. L’article couvre la grève des mineurs qui a démarré le 4 octobre de la même année, en réaction aux décrets Lacoste, d’une veine répressive.

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Ces textes annoncent notamment une baisse des salaires alors que l’inflation est galopante, mais aussi le passage au paiement à la tâche et une moindre protection sociale alors que les mineurs sont étrillés par les maladies professionnelles. Scandale dans les houillères, le 4 octobre 1948, 340 000 mineurs se mettent en grève. C’est le début d’un mouvement social qui sera très durement réprimé par le ministre de l’Intérieur, Jules Moch, qui n’hésite pas à demander aux forces de l’ordre de tirer à balles réelles, de traîner de force des mineurs d’Afrique du nord jusqu’aux galeries. Les blindés sont aux abords des carreaux des mines, et le couvre-feu est décrété sur les corons. 

D'octobre 1948 à mai 68 en passant par le 17 octobre 1961 et Charonne

Ce mouvement social laissera une double trace dans l’histoire de la contestation sociale en France. D’abord parce qu’il se soldera par un échec pour les ouvriers, avec des morts, des milliers de blessés, des peines de prison ferme et près de trois mille licenciements. Puis parce que le slogan “CRS SS” restera pour la postérité comme un motif de la lutte, un slogan qui s'ancre en bonne place du répertoire contestataire. Dans ses articles parus à l’époque dans L’Humanité, Simone Téry raconte que le rapprochement s’installe très tôt, dès le mois d’octobre. Le premier jour, raconte-t-elle, les mineurs appellent les forces de l’ordre “les CRSS”, “et le second jour, tout simplement les SS”.

A l’époque, la figure du nazi n’appartient pas encore à l’histoire. Elle est encore très contemporaine : l’armistice a tout juste trois ans, et le souvenir de l’Allemagne hitlérienne est encore très concret, notamment dans les populations des travailleurs de la mine, souvent acquises au vote communiste (un quart de l’électorat, à l’époque). Or Jules Moch est celui qui se flattait alors d’avoir exfiltré de la police les CRS de sympathie communiste. Il devient l’ennemi à abattre, et un très sûr moyen de le disqualifier est de l’associer au nazisme, motif fédérateur pour brasser large contre l’oppresseur. 

Le slogan s’installe pour de bon lorsque, un mois plus tard, fin novembre 1948, un député communiste convoque à son tour l’analogie. Il n’est plus question de grève des mineurs cette fois, mais d’un meeting organisé par l’UNEF en souvenir de la Résistance, comme le raconte Christophe Marchand-Kiss dans un petit ouvrage qui vient de paraître début avril chez Flammarion, sur l’histoire des CRS. L’auteur cite Alfred Malleret-Joinville, ancien chef de l’état-major des FFI, devenu député communiste, qui écrit : “Les étudiants, qui commémoraient leur geste héroïque de 1940 [trouvent] en face d’eux, comme en 40, les SS, des hommes casqués et armés, les CRS de M. Jules Moch.

"Une rime riche, mais un contenu faible"

Le slogan sera ensuite repris dans les milieux militants en 1961, lorsqu’au mois d’octobre, des membres des forces de l’ordre jetteront des Algériens à la Seine, ou encore après le massacre de Charonne, en 1962. Chez ceux qui militaient à l’époque pour l’indépendance algérienne et contre l’OAS, on constate d’ailleurs que le motif du SS est très prégnant. Il désigne tantôt des membres du syndicat étudiant pro-Algérie française Occident, tantôt les forces de l’ordre. Dans l’enquête de la politiste Florence Joshua pour ses travaux sur “l’usage de la colère dans les organisations politiques d’extrême gauche dans les années 60, on distingue d’ailleurs de nombreuses évocations de la figure du nazi. Ce seront notamment les mêmes, souvent issues de familles juives décimées par la Shoah, qui imprégneront la contestation de 1968 d’une culture politique frontalement hostile aux forces de l’ordre.

Le sociologue Cédric Moreau de Bellaing, qui travaille toujours sur les violences policières, citait dans son mémoire de DEA en 1999 (sous la direction de Serge Bernstein) ce commentaire de François Mitterrand sur le slogan “CRS SS” en 1955 : “Une rime riche, mais un contenu faible.” Vous pouvez réécouter Cédric Moreau de Bellaing, invité de Sylvain Bourmeau dans “La Suite dans les idées” le 4 juin 2016 :

L'abus de pouvoir policier : une sociologie

28 min

Invité par Alain Finkielkraut dans "Répliques", en 1986, Daniel Cohn Bendit expliquait quant à lui le slogan "CRS SS" par "un besoin de simplifier la situation à un moment de crise". A ses yeux, la formule est "un raccourci pour mettre de côté toute l'histoire positive de la France":

Daniel Cohn Bendit chez Alain Finkielkraut le 27/09/1986

27 sec