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Crucifix, ramadan, petit Jésus : batailles rangées sur la laïcité depuis 1905

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"Nativity flashback" par deux élèves de Liverpool, 1995.
"Nativity flashback" par deux élèves de Liverpool, 1995.
© Getty - Lloyd Wright/Mirrorpix

Il y a un siècle, le ministre de la guerre organisait le ramadan des soldats musulmans. Impensable au pays de la séparation de l'Eglise et de l'Etat ? Redécouvrez ce que dit vraiment la loi de 1905... et comment la France se déchire sur la laïcité depuis.

Après les salles de classes des écoles publiques et les prétoires des tribunaux, la Bavière a décidé d’installer à partir de ce vendredi des crucifix dans les halls d'entrée des bâtiments publics. Les autorités régionales (CSU, la branche bavaroise du parti conservateur allemand) assurent que le crucifix n’a rien d’un “signe religieux”. La croix incarnerait “la reconnaissance d’une identité" et “l'expression d'une empreinte historique et culturelle”. Factuellement, ce n’est pas faux : l’histoire de cette région à majorité catholique penche vers cette branche des monothéismes. Mais si les pouvoirs publics, en Allemagne, sont traditionnellement partenaires de l’Eglise, prime cependant la neutralité religieuse des institutions allemandes : la chose figure noir sur blanc dans la loi fondamentale de 1949, texte qui tient lieu de Constitution outre Rhin.

Cette neutralité religieuse ne se borne pas seulement aux services publics fédéraux, à l’échelle de tout le pays, mais circonscrit aussi la marge de manœuvre des institutions régionales (aux vastes prérogatives dans ce pays de Länder). Et s’il existe bien des cours de religion à l’école, il s’agit plutôt de culture religieuse que de foi et de dogmes, qui eux, depuis les années 1970, sont théoriquement priés de rester à la catéchèse, dans les paroisses.

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L'initiative bavaroise prend à rebrousse-poil la dynamique générale qui allait plutôt vers une sécularisation croissante outre Rhin, où l’on compte aujourd’hui quelque 4 millions de musulmans, soit 1,9 % de la population allemande d’après le recensement de 2011. Il y a trente ans, cette tendance à la sécularisation s’était plutôt exprimée par le retrait des crucifix des bâtiments publics. 

Dans l'histoire française, le grand ferment de divisions en matière de laïcité et de sécularisation remonte à la loi concernant la séparation des Eglises et de l'Etat”. Le texte date du 9 décembre 1905, et à l'époque, on s'écharpe aussi bien sur la partie du texte qui consiste à préserver la neutralité de République que sur les dispositions visant à garantir aux citoyens la liberté de pratiquer leur culte.

L'interdiction des crucifix dans les bâtiments publics ou l'autorisation sous surveillance des crèches sur la place du village appartiennent à la première catégorie. 

Sur le site Retronews de la BNF, on trouve plusieurs traces, dans la presse locale de l’époque, de controverses sur les crucifix.  L’article 28 de ce qu’on appelle la loi de 1905 sur la laïcité stipule ceci :

Il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions.

La crèche, culte ou culture ?

Dans la pratique, c’est le Conseil d’Etat qui juge de l’interprétation de ce texte souvent cité… et rarement lu. En 2016, le Conseil d’Etat a par exemple délimité ce dont on parlait lorsqu’on débattait de la légalité d’une crèche de Noël. Dans une décision d’une prudence extrême, le Conseil d’Etat distinguait dans sa décision du 9 novembre 2016 ce qui était “cultuel” de ce qui restait “culturel”. 

Le premier est interdit pour une municipalité, alors que le second est toléré. Mais la prudence est à son comble quand le juge précise que “dans les bâtiments publics, sièges d'une collectivité publique ou d'un service public, une crèche de Noël ne peut pas être installée, sauf si des circonstances particulières montrent que cette installation présente un caractère culturel, artistique ou festif". Charge à la municipalité de coller à “un usage local” si elle veut mettre en scène la Nativité à Bethléem. Pas sûr que l’article 28 de la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat en sorte plus cristallin.

La Revue des droits de l’homme, publication universitaire juridique, rappelait en novembre 2017 que cet article 28 a finalement donné lieu à peu de contestations devant le Conseil d’Etat jusqu’au début des années 2000. Des contestations dont le nombre n'a ensuite pas cessé d'enfler, souvent sous l’effet de recours déposés par des associations de libre-penseurs. C’est alors le Conseil d’Etat qui interprète la loi pour dire, localement, ce qui est permis, ou pas. 

Jean-Paul II, oui, mais sans sa croix

A Ploërmel, dans le Morbihan, le Conseil d’Etat a ainsi dû trancher le destin d’une statue de 7,50 mètres à l’effigie de Jean-Paul II, ornée d’une croix de belle taille. Offerte à la commune par l’artiste russe Zurab Tsereteli, la statue avait été édifiée sur le domaine public après une délibération du conseil municipal de Ploërmel. Trois ans plus tard, en 2009, le tribunal administratif de Rennes donne d’abord raison aux libre-penseurs du cru, qui protestaient contre les 4500 euros financés par le département du Morbihan pour construire le socle destiné à supporter l’oeuvre. L’argent public ne peut y être affecté, décide le tribunal administratif en première instance. 

Au bout de la procédure, le Conseil d’Etat décidera en dernière instance que c’est surtout la taille de la croix qui rend la statue contestable. Il préconise, le 25 octobre 2017, que la statue reste en place… mais sans sa croix. Localement, l’appréciation de la loi de 1905 par le Conseil d’Etat a fait polémique et le vice-président du Conseil d’Etat avait bataillé dans la foulée pour tenter d’expliquer la décision, par exemple au journal La Croix, arguant qu’il fallait n’y voir surtout “aucune inflexion antireligieuse”. 

Dans le même journal, un siècle plus tôt, l’application de loi de 1905 sur la laïcité faisait déjà polémique. Dans la décennie qui suit l’adoption de la loi dite “de laïcité”, la presse de l’époque se fera largement l’écho de ces maires qui protestent contre l’injonction d’un sous-préfet à retirer les crucifix des édifices publics. Par exemple, l’Indépendant du Cher, reproduit des passages d’une lettre adressée par le maire de Thonnes-les-Prés (mal orthographié dans l’édition d'origine du 9 octobre 1906 que vous pouvez consulter sur le site Retronews de la BNF). En 1906, le village situé dans la Meuse compte 274 âmes (pour 145 habitants, un siècle plus tard), et son conseil municipal a décidé de passer outre l’interdiction :

Dans ma commune, je ne connais pas une famille qui professe une religion différente de la religion catholique, dont le crucifix est l’emblème. Tout le monde respecte le crucifix et croit à tout ce qu’il représente. Or, la République assure la liberté de conscience, du moins elle s’en vante dans ses lois.                      
L’invitation que vous m’adressez [à retirer les crucifix, NDLR] est la négation évidente et tyrannique de ces affirmations. Elle blesse tous les habitants de ma commune dans leur conscience et elle est à mon égard un véritable acte de persécution [...] Le conseil municipal de Thonnes-les-Prés a décidé, par une délibération fortement motivée, prise à l’unanimité, de s’opposer à l’enlèvement du crucifix.

Consigne du ministre de la guerre : "Café du matin reporté au coucher du soleil"

La loi de 1905 prévoit par ailleurs explicitement que la République garantit à tous l’accès au culte. C’est même pour cela que le texte stipule que l’Etat payera les aumôniers dans les “lieux clos” - hôpitaux, prisons, casernes… C’est l'autre versant de la loi, celui qui vise au respect du culte de chacun. Mais à l'époque déjà, cette garantie n'est pas exempte de polémiques, notamment lorsqu'il s'agit du culte musulman.

Le 26 juin 1915, la France et l’Allemagne sont en guerre et, alors qu'arrive à la période du ramadan, le ministre de la Guerre exige expressément qu'on permettre aux soldats de confession musulmane de vivre sereinement leur jeûne s'ils le souhaitent. 

La circulaire ministérielle décline par le menu les heures de collations et de repas qui pourront être proposées aux soldats pratiquant le ramadan. Première adaptation détaillée par le ministre dans la journée-type du soldat musulman et pratiquant : "C_afé du matin reporté au coucher du soleil_". En guise de rupture du jeûne et avant le "dîner vers 24 heures", le texte officiel se montre à la fois volontariste et pédagogue :

En pays musulman, la rupture du jeûne est annoncée, chaque soir, par un appel à la prière. Cette pratique n'étant pas réalisable en France, les musulmans seront laissés, dans chaque groupement, libres  de fixer le moment où ils croiront devoir prendre leur premier repas.

Le ministre précise qu'il est "de coutume" de laisser aux soldats musulmans une plus grande liberté les veilles de jours fériés musulmans.

On peut découvrir l'intégralité de ce texte dans La Croix, le 21 juillet 1915. La Croix publie à l'époque une sorte de revue de presse. Ce jour de l'été 1915, on y trouve un extrait de La Libre parole consacré à la circulaire polémique du ministre de la guerre_._

La Libre parole, journal fondé en 1892 par Edouard Drumont, antidreyfusard et antisémite notoire, est alors tenu par des catholiques traditionalistes. Dans son entrefilet intitulé, point d'exclamation compris, "Ramadan !", La Croix donne largement raison au journal ultra-conservateur qui se défend de toute polémique... mais ajoute quand même :

Nulle critique n'est dans ma pensée et même je loue fort la sollicitude ministérielle pour les croyances, traditions et coutumes religieuses de nos soldats musulmans ; mais j'ai le droit de me demander et je me demande si les soldats appartenant à la religion de 38 millions de Français bénéficient du même traitement.

Supposez que la circulaire ministérielle s'applique au Carême et la Semaine Sainte et supputez les braiments des Barabant et les cris de fureur des Lanterniers.

En 1902, le quotidien républicain et anticlérical La Lanterne avait créé une "Association des Lanterniers" largement médiatisée dans tout le pays. Dans Les Emblèmes de la République, préfacé par Alain Corbin, Bernard Richard nous apprend que ce " Barabant" fait quant à lui référence à un certain Henri Barabant, syndicaliste et cheminot devenu maire socialiste de Dijon au moment des débats sur la loi de 1905.

Vous pouvez redécouvrir l'émission "Concordance des temps" consacrée à la laïcité dans la République, le 12 mai 2018 sur France Culture :

Concordance des temps
59 min