Cuba : Le legs de Raul Castro, ouverture économique mais incertitudes géopolitiques

Publicité

Cuba : Le legs de Raul Castro, ouverture économique mais incertitudes géopolitiques

Par
Des touristes devant le restaurant Floridita, à La Havane, l'un des bars préférés de Hemingway. L'amélioration des relations entre Cuba et les Etats-Unis a boosté le tourisme
Des touristes devant le restaurant Floridita, à La Havane, l'un des bars préférés de Hemingway. L'amélioration des relations entre Cuba et les Etats-Unis a boosté le tourisme
© AFP - Artur Widak/Nurphoto

Entretien. C'est la dernière fois que Raul Castro préside la cérémonie du "jour de la rébellion nationale", qui commémore la naissance de la révolution castriste en 1953. A 86 ans, le frère cadet des Castro passera la main en février 2018. Il a profondément transformé l'économie. Entretien avec Janette Habel.

Il est l'artisan d'une profonde transformation économique de Cuba. Alors qu'il s'apprête à quitter le pouvoir en février 2018, conformément à l'engagement pris il y a 10 ans, Raul Castro, 86 ans, cet ancien général d'armée, laisse une île désormais plus ouverte sur le monde, avec une économie où la part du privé devient substantielle. Raul Castro préside pour la dernière fois la cérémonie du 26 juillet, "jour de la rébellion nationale", qui commémore l'assaut raté contre la caserne militaire de la Moncada en 1953, l'acte de naissance de la révolution castriste. Le départ de Raul marquera aussi la fin de l'ère Castro. Il devrait passer la main à son premier vice-président et numéro deux du gouvernement, Miguel Diaz-Canel. Quel est le legs de Raul Castro ? Comment a-t-il transformé l'île, lui qui a surpris en tendant la main aux États-Unis et en réformant le communisme ? Raul Castro est souvent décrit comme un pragmatique qui a initié de profonds changements, sans céder sur l'essentiel. Quelles transformations a-t-il conduites ? Quelle île laisse-t-il à une nouvelle génération ? Entretien avec Janette Habel, chercheuse à l'Institut des Hautes Études de l'Amérique latine, spécialiste de Cuba (10 minutes, retranscription ci-dessous).

"A Cuba, c'est vraiment une année charnière"

10 min

Janette Habel
Janette Habel
© Radio France - .

Quels sont les changements impulsés par Raul Castro qui vous apparaissent les plus significatifs et importants ?

Publicité

Les plus importants, ce sont les changements économiques. Il a impulsé, et impulse toujours, un processus de réformes économiques, de libéralisation, d’ouverture au marché beaucoup plus important qu’auparavant, même s’il rencontre de nombreux obstacles compte tenu des difficultés plus générales que connaît le pays, en particulier dans son environnement régional.

Mais donc, c’est d’abord sur le plan économique que le processus de changements est le plus significatif. Il y a eu des changements également, plus limités, sur les plans politique et institutionnel mais ils sont nettement moins importants. Et puis, il y a une réelle ouverture démocratique à Cuba, dans le sens où l’expression de désaccords, de points de vue différents est beaucoup plus facile qu’auparavant

D’un point de vue économique, c’est l’ouverture au secteur privé que vous retenez ?

Bien sûr, il y a maintenant plus de 500 000 travailleurs indépendants, qui, pour certains, sont des PME pour d’autres, des travailleurs indépendants individuels. Cela signifie que, désormais, 70% de la population active reste liée au secteur d’Etat, au secteur public mais pratiquement 30% des travailleurs ne le sont plus. Autrement dit, 25 à 30% de la population active aujourd’hui ne dépend plus du secteur public, avec tout ce que cela implique de changements sur le plan individuel, sur le plan financier, et sur le plan commercial.

Dans quels domaines a-t-on vu fleurir le nombre d’entrepreneurs privés ?

Dans l’artisanat, pour tout ce qui concerne le petit commerce, pour ce qui concerne aussi certains secteurs liés au tourisme, par exemple la location des chambres. Airbnb est installé à Cuba et les personnes qui ont des appartements et surtout des maisons suffisamment grandes ou confortables louent des chambres. C’est devenu un commerce très répandu. De la même façon que tout ce qui est en contact avec les touristes américains, comme la vente d’objets artisanaux. Et puis il y a les secteurs qui étaient étatiques avant mais ne le sont plus : plomberie, menuiserie, mécanique, réparations etc. Cela s’accompagne, dans le domaine de la construction, de petits travailleurs indépendants et de PME qui opèrent des rénovations de maisons et d’immeubles en travaillant à leur compte, sans oublier certains restaurants qui peuvent employer des dizaines de salariés. C’est pourquoi on peut parler de PME plus que de travailleurs indépendants.

Les Enjeux internationaux
10 min

Et cela a changé la vie quotidienne des Cubains ?

Cela a changé la vie quotidienne de certains Cubains, pas de tous les Cubains. C’est d’ailleurs l’une des contradictions que Raul Castro rencontre dans l’application de ces réformes économiques. Il a appelé cela "actualisation du socialisme". Mais le problème qu’il rencontre, c’est une très grande inégalité entre les employés, entre les salariés du secteur public et ceux du secteur privé. Actuellement, ces derniers gagnent dans l’ensemble beaucoup mieux leur vie et ont amélioré leur vie quotidienne dans des conditions beaucoup plus spectaculaires. Alors que, pour tous les employés du secteur d’Etat, la vie est très difficile, les salaires sont tout à fait insuffisants. Et c’est justement la coexistence entre ces deux secteurs - qui sont eux-mêmes l’objet de deux monnaies, parce qu’il y a deux monnaies à Cuba, qui rend l’avancée des réformes plus compliquée et qui provoque en outre des difficultés au sein de la population.

C’est assez paradoxal que ce soit le secteur public qui souffre davantage…

Oui, d’autant plus qu’il est supposé être le grand bénéficiaire du fonctionnement de l’Etat, du socialisme, de cette "actualisation". Et l’on peut parler d’une certaine inquiétude, d’un certain mécontentement chez de nombreux salariés. Les salaires dans le public, je le répète, sont très insuffisants, très loin de satisfaire aux besoins de la vie quotidienne. Et ce problème-là est à l’origine de nombreuses tensions parce que, bien sûr, il y a une tentation chez de nombreux jeunes d’aller vers le secteur privé, même quand ils ont une qualification importante dans le secteur public. Des gens qui peuvent être très formés, sortis de l’université, peuvent souhaiter avoir des activités privées beaucoup moins qualifiées mais qui leur permettront de gagner leur vie.

%C3%A0%20r%C3%A9%C3%A9couter : O%C3%B9%20va%20Cuba%20avec%20Ra%C3%BAl%20Castro%20%3F

Dans ce contexte, où va Cuba ? Est-ce que l’on peut redouter que ces tensions au sein de la population ne s’amplifient ?

Le pays est vraiment à la croisée des chemins. Cela peut sembler banal de le dire mais à ces questions économiques et à ces difficultés sociales s’ajoute le fait que, au mois de février 2018, Raul Castro ne sera plus président de la République. Il va laisser la place à quelqu’un d’autre. Pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, le pays ne sera plus gouverné par un Castro et la légitimité dont disposaient Fidel et Raul Castro ne sera pas la même pour le successeur. Donc, la grande question maintenant, c’est quels vont être les changements institutionnels qui vont être opérés à partir de février 2018 ? Quelle va être leur importance ? Une chose est certaine, il restera un parti unique. Le pluripartisme n’est pas à l’ordre du jour, mais va-t-il y avoir une certaine démocratisation de la vie politique ? On en parle, mais pour l’instant rien n’est annoncé. En outre, l’on est dans, je ne dirais pas un conflit générationnel, mais une transition générationnelle, parce que c’est toute la génération historique qui est en train de partir et qui doit être remplacée par une nouvelle génération. Or cette génération arrive dans un contexte social et économique réellement très difficile, sans oublier l’environnement régional qui n’est pas favorable puisque les pays alliés, en tous les cas très proches de Cuba, sont tous en difficulté à commencer par le Venezuela mais également le Brésil, l’Argentine…

Nous sommes réellement à un moment crucial, et très difficile. Il est impossible de dire ce qui va se passer mais, ce qui est certain, c’est que la nouvelle direction cubaine va être confrontée à une situation nouvelle. C’est d’ailleurs pour cela que, pour l’instant, Raul Castro n’est pas remplacé au secrétariat du parti communiste cubain. Il semble qu’il ne sera plus président mais qu’il resterait encore 1e secrétaire. Si c’est le cas, ce sera bien la preuve qu’il faut maîtriser toutes ces tensions, toutes ces contradictions, ces conflits potentiels car le pays est à un vrai tournant aujourd’hui. C'est une année charnière.

La Société des nations | 08 - 09

Si Raul Castro passe la main à Diaz-Canel et garde la main sur le parti communiste, voire sur l’armée, il restera un personnage avec lequel il faudra compter.

Bien sûr ! Tant qu’il est vivant, il va compter, et de manière très importante. Mais il est âgé. Il a 86 ans. On ne connaît pas très bien son état de santé mais il est là, il voyage. Bien sûr qu’il faudra compter avec lui car il ne faut pas oublier ce problème supplémentaire :Trump, la présidence américaine, revient en arrière sur certaines des avancées décidées par Barack Obama, si bien que le conflit historique avec le gouvernement américain revient à la surface. Si vous ajoutez à cela tout ce dont nous venons de parler, vous comprenez que l’on est dans une véritable tension et une tension dont l’issue reste inconnue même s’il n’y a pas de signe d’explosion prévisible. Comment va-t-on arriver à surmonter à la fois les difficultés économiques, les tensions sociales et générationnelles, les tensions régionales et le conflit avec Washington ? C’est toute la question.

Le Magazine de la rédaction
59 min