Culture aux États-Unis : Joe Biden plébiscité par les artistes, sans programme ni promesse

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Culture aux États-Unis : Joe Biden plébiscité par les artistes, sans programme ni promesse

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"L'avenir de qui nous sommes réside dans les arts. C'est l'expression de notre âme", a déclaré Joe Biden en marge de sa campagne intitulée "bataille pour l'âme de la nation". Photo prise le 12 octobre 2020 au Cincinnati Museum Center.
"L'avenir de qui nous sommes réside dans les arts. C'est l'expression de notre âme", a déclaré Joe Biden en marge de sa campagne intitulée "bataille pour l'âme de la nation". Photo prise le 12 octobre 2020 au Cincinnati Museum Center.
© AFP - Chip Somodevilla / Getty Images via AFP

Le maintien du symbolique Fonds national pour les arts, NEA, est un des enjeux majeurs de l’élection du candidat démocrate, pour le monde culturel américain dévasté par la crise du Covid-19 et secoué par les menaces brandies par le président sortant, Donald Trump, pendant son mandat.

Aucun programme culturel n’a été présenté pendant la campagne électorale aux États-Unis, ni du côté du camp républicain de Donald Trump, ni de celui du camp démocrate de Joe Biden désormais élu, alors que le secteur est à l’arrêt depuis le début de la crise du Covid-19 et que de nombreux artistes sont confrontés à une grande précarité.

Les structures culturelles sur le territoire américain fonctionnent grâce à des fonds privés, avec très peu de protections sociales et d'aides du gouvernement. 

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Depuis la fin du XIXe siècle, la manne essentielle provient, structurellement, de la philanthropie et du mécénat de donateurs qui bénéficient en retour d’importants avantages fiscaux. 

Une grande intervention au plan politique a été lancée avec le New Deal, pendant la Grande Dépression, et une forte propagande menée pendant la Guerre froide face à l’Union soviétique, mais jamais aucun projet n’a vu le jour en vue de créer un véritable ministère de la Culture. 

En réponse à la crise financière durement ressentie dans les musées et théâtres pendant la Guerre froide, une agence fédérale, National Endowment for the Arts (NEA) permet depuis 1965 de subventionner les artistes et institutions culturelles dans tout le pays. Mais son budget ne pesait que 162 millions de dollars en 2019. Et Donald Trump n’a cessé, depuis sa prise de fonction à la Maison Blanche, de tenter d’obtenir sa suppression

Dans le contexte de grave crise liée à la pandémie, avec des musées qui sont allés jusqu'à vendre de leurs oeuvres, des groupes et syndicats d’artistes se sont mobilisés en réaction en faveur de Joe Biden, dont le bilan, en tant que sénateur et vice-président sous l’administration de Barack Obama, est jugé positif au plan culturel. 

La chanteuse Lady Gaga au meeting de Joe Biden le 2 novembre à Pittsburgh, parmi les dizaines de stars à avoir publiquement soutenu le candidat démocrate : Madonna, Beyoncé, Billie Eilish, l'acteur Brad Pitt ou encore l'écrivain Stephen King.
La chanteuse Lady Gaga au meeting de Joe Biden le 2 novembre à Pittsburgh, parmi les dizaines de stars à avoir publiquement soutenu le candidat démocrate : Madonna, Beyoncé, Billie Eilish, l'acteur Brad Pitt ou encore l'écrivain Stephen King.
© AFP - Drew Angerer / Getty Images via AFP

"La culture aux États-Unis" : sur un modèle libéral

Historiquement, il n’y a jamais vraiment eu aux États-Unis de "politique culturelle", comme on l’entend en Europe et en France en particulier.  

La culture américaine, depuis des décennies, exerce pourtant une influence majeure, en se répandant aux quatre coins de la planète, par le biais des mass medias, du cinéma et de la télévision notamment et plus récemment d’internet. 

Depuis la fin du XIXe siècle et conformément aux idées libérales toujours ultradominantes sur le territoire américain, les pouvoirs publics n’interviennent pratiquement pas dans le monde artistique

La culture, monopolisée par une élite éduquée et riche avant de se démocratiser au XXe siècle, est d’abord financée par le mécénat et la philanthropie de grands capitaines d’industrie comme Andrew Carnegie et John Davison Rockefeller.

Pour des motifs avant tout économique et social, le New Deal de Franklin D. Roosevelt avait un volet culturel, composé notamment des programmes du Federal One, orchestré par la Work Progress Administration, dans le domaine des arts et de la littérature, face au chômage massif des créateurs et des écrivains pendant la Grande Dépression des années 1930

Federal One a lancé les carrières du dramaturge Arthur Miller, des grands cinéastes Orson Welles, Nicolas Ray, John Huston, Joseph Losey, financé les peintres Mark Rothko et Jackson Pollock, les photographes Berenice Abbot, Walker Evans et permis, entre autres aussi, la création de l’orchestre philharmonique de Pittsburgh.

Federal One, le programme culturel du New Deal a permis l'embauche de dizaines de milliers d’artistes : écrivains (Federal Writers Project), peintres, sculpteurs, photographes (Federal Arts Project), ou encore comédiens (Federal Theatre Project).
Federal One, le programme culturel du New Deal a permis l'embauche de dizaines de milliers d’artistes : écrivains (Federal Writers Project), peintres, sculpteurs, photographes (Federal Arts Project), ou encore comédiens (Federal Theatre Project).
© Getty - Buyenlarge

Pour des motifs avant tout géopolitiques, dans un contexte de compétition idéologique, militaire et technologique avec l’URSS pendant la Guerre froide, Voice of America et le plan Marshall ont servi à encourager le développement et la diffusion de l’art américain - utilisé comme moyen de propagande - dans le monde

Après les années de maccarthysme, de chasse aux sorcières, d’enquêtes lancées contre des artistes soupçonnés de sympathies communistes, l'idée d'une agence culturelle est apparue sous la présidence d’Eisenhower. 

Mais il n’existe pas encore aujourd’hui à Washington de ministère de la Culture qui est surtout l’affaire des autorités locales et de la société civile, dans les villes et comtés. 

L’agence fédérale finalement créée en 1965 est un Fonds national pour les arts : National Endowment for the Arts (NEA), une agence indépendante du pouvoir. Son budget apparaît bien modeste, en comparaison avec la France et d’autres pays européens : 162 millions de dollars (137 millions d’euros), soit 50 cents par habitant, en 2019... 

En France, la même année, le budget du ministère de la Culture atteint quelque 10 milliards d’euros, soit près de 150 euros par habitant : 300 fois plus qu’aux États-Unis. 

Le budget du NEA est à peu près le même que celui du département des affaires culturelles de la ville de Paris.  

Traditionnellement, le Président américain ne joue pas un grand rôle, pour le journaliste et sociologue Frédéric Martel , auteur de l’ouvrage De la culture en Amérique : 

Barack Obama, pourtant connu pour être actif sur les arts, avait présenté avec Joe Biden en 2008 un programme bien définie Platform In Support Of The Arts, mais extrêmement limité, avec une hausse très légère du financement du NEA. Il avait des mots "gentils" pour les artistes, il se montrait avec eux, il en accueillait à la Maison Blanche... Mais pendant ses deux mandats, Barack Obama n’a finalement pas fait grand chose pour la culture aux États-Unis !

"La culture aux États-Unis" : un dossier majeur absent de la campagne 

Alors que le financement public du NEA est très faible, de l’ordre de 1%, le poids économique de la culture est colossal, puisqu'elle représente 877 milliards de dollars (747 milliards d’euros) par an et quelque 5,1 millions d'emplois, aux États-Unis. 

Mais le secteur, totalement à l’arrêt depuis plusieurs mois en raison de la pandémie, est aux abois. De nombreux artistes souffrent de la situation partout dans le pays, de la côte Ouest à la côte Est, y compris les musiciens de l’Opéra de San Francisco dont les salaires ont été divisés par deux et les artistes du Met qui ne touchent eux qu’une indemnisation hebdomadaire de 340 euros, bien insuffisante pour la vie new-yorkaise. 

Et pourtant, rien, absolument rien n’a été dit concrètement sur l’avenir de la culture aux États-Unis, avant le scrutin du 3 novembre opposant Donald Trump à Joe Biden. Le président sortant et son adversaire démocrate ne se sont pas du tout exprimés sur leurs projets.

Un porte-parole de Joe Biden, interrogé par le magazine d’arts en ligne Hyperallergic, a timidement répondu : 

Le vice-président Biden sait qu'investir dans les arts est essentiel pour la création d'emplois et il s'est engagé à promouvoir et à soutenir les arts dans les écoles ainsi que la diversité et la richesse des idées qui font vivre le monde de l'art. 

Donald Trump a de son côté cherché maintes fois, pendant son mandat, à mettre fin au NEA, quitte à fâcher également son propre camp, selon Frédéric Martel : 

Financièrement et politiquement marginale, l’agence fédérale a un rôle symbolique assez important, par la légitimité qu'elle offre à tous à ceux qui bénéficient des subventions. Donald Trump, d’une manière assez étrange, s’est situé en décalage par rapport à la tradition républicaine. Contrairement à ce que l’on croit, vu de France, les Républicains ont toujours été très favorables à l’art et ont défendu le NEA qui profite aux grands musées, aux grands orchestres, aux grands ballets, aux opéras. Ces structures sont très souvent pilotées par des conseils d’administration comprenant pour donateurs de riches philanthropes, souvent des Républicains et qui financent la culture aux États-Unis à hauteur de 40%... En opposition à Donald Trump, le Congrès à majorité républicaine s'est prononcé à chaque fois pour le rétablissement des fonds du NEA.

Le Journal des arts, dans un article intitulé " La culture et les arts absents de la campagne électorale" publié le 30 septembre, relève que dans sa proposition de budget pour 2021 soumise en février la Maison Blanche a aussi demandé à "réduire drastiquement les crédits du NEH (National Endowment for the Humanities, pour la recherche et l’éducation) et de l_’Institute of Museum and Library Services_", l’agence qui soutient le réseau de musées et de librairies publiques aux États-Unis. 

Dans ce même article, le président d’ American of the Arts, Robert Lynch affirme que :  

Les arts sont le cœur et l’âme des États-Unis, et la créativité a toujours été essentielle à toute relance économique. Il ne peut y avoir de reprise sans les arts.

Joe Biden salué par des leaders du monde culturel aux Etats-Unis pour avoir notamment soutenu la création du Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines de Washington.
Joe Biden salué par des leaders du monde culturel aux Etats-Unis pour avoir notamment soutenu la création du Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines de Washington.
© Getty - Katherine Frey

"La culture aux États-Unis" : Joe Biden, un fidèle promoteur ?

American of the Arts a suivi le soutien de Joe Biden aux arts pendant des décennies et fait partie des organisations américaines qui se sont mobilisées en faveur de sa candidature et aussi contre le président sortant. 

L’écrivaine Tanya Selvaratnam, cofondatrice du syndicat d'artistes The Federation et membre de Arts for Biden-Harris, l’affirme, dans une tribune publiée le 28 septembre par The Art Newspaper :  

Donald Trump a menacé d'abolir le National Endowment for the Arts, mais a également cherché toutes les occasions de saper et d'attaquer la liberté d'expression et de créativité. 

"Arts for Biden-Harris" se présente comme une communauté d'artistes, de professionnels des arts et d'amateurs d'arts et assure qu'avec "Joe Biden et Kamala Harris, les arts et la démocratie prospéreront".
"Arts for Biden-Harris" se présente comme une communauté d'artistes, de professionnels des arts et d'amateurs d'arts et assure qu'avec "Joe Biden et Kamala Harris, les arts et la démocratie prospéreront".

De grandes figures de l’art contemporain, Jeff Koons, Cindy Sherman et une centaine d’autres artistes, ont organisé début octobre une vente en ligne de leurs œuvres afin de soutenir la campagne de son rival démocrate. 

Le New York Times, dans son édition du 30 octobre, souligne que : 

Si Joe Biden n’est pas un esthète, avec des goûts allant des Corvettes de 1967, aux romans de Grisham et à "Crocodile Rock", il n'en est pas moins quelqu'un qui a toujours embrassé l'utilité pratique des arts en tant que moteur économique, déclencheur d'action politique, bâtisseur de communauté et qu’en tant que sénateur démocrate du Delaware, puis en tant que vice-président, il a été, pour les leaders culturels, un défenseur constant du financement gouvernemental des arts

L’Actors’ Equity Association, le syndicat d’artistes qui représente plus de 51 000 professionnels du spectacle vivant, est notamment à ses côtés. Sa présidente Kate Shindle, dans un communiqué, assure que "Joe Biden comprend que les arts sont un moteur essentiel d'économies locales saines et fortes dans les villes et les villages du pays". En justifiant son choix, l’Actors’ Equity Association cite aussi les multiples tentatives de Donald Trump d’abolir le NEA, alors que Joe Biden a voté à plusieurs reprises contre des amendements visant à réduire le budget de l’agence fédérale dans les années 1990. 

Au crédit également de Joe Biden : son soutien à la création du Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines de Washington inauguré en 2016, et en tant que vice-président, sa participation déterminante au projet de loi de relance de 2009 à la suite de la crise financière qui comprenait 50 millions de dollars pour les arts et toute une série de positions en faveur de la culture que détaille la plateforme en ligne, Artnet.

Mais alors que la crise sanitaire a déjà conduit beaucoup de villes, comtés et États à couper leurs budgets, le NEA ne devrait pas pour autant devenir un outil décisif de relance pour le monde culturel aux États-Unis, selon le journaliste et sociologue Frédéric Martel : 

Barack Obama et Joe Biden n’ont pas fait ce choix, lors de la récession de 2009. Le NEA est une agence artistique qui aide uniquement les organisations à but non lucratif, alors que la culture sur le territoire américain passe très majoritairement par le marché. Je dis souvent que s'il n’y a pas un ministère de la Culture aux États-Unis, il y en a des milliers : toutes les agences locales et fédérales, quand il s’agit d’emploi, traitent de la culture. On rêve d'un nouveau New Deal, d'un programme de revitalisation économique avec une mention spéciale pour la place des artistes et la créativité. 

Lors d’un entretien avec le compositeur, dramaturge et acteur Lin-Manuel Miranda, en août dernier, Joe Biden a déclaré : "L'avenir de qui nous sommes réside dans les arts. C'est l'expression de notre âme !"

Une conviction, pas une promesse. 

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