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Cyber-jihad : Romain Letellier, alias Abou Siyad, condamné à un an de prison ferme

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**Originaire d’un petit village du Calvados, Romain Letellier, alias Abou Siyad Al-Normandy, a été condamné par le tribunal correctionnel de Paris à trois ans de prison, dont deux avec sursis. Il avait publié des appels à la violence sur un site jihadiste francophone. **

Page d'accueil du site Ansar al Haqq
Page d'accueil du site Ansar al Haqq
- capture d'écran

Le jeune homme a 27 ans, un casier vierge et une réputation d’apprenti-terroriste sur le dos. Lorsqu’il entre dans le box des prévenus, quoiqu’un peu intimidé, Romain Letellier semble étrangement calme. En détention provisoire à la prison de Fresnes depuis septembre 2013, il doit expliquer son rôle au sein du forum jihadiste francophone** Ansar Al Haqq (« les défenseurs de la vérité »)** .

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L’affaire a de quoi étonner. D’abord par le profil atypique du prévenu. Elevé à la campagne, dans une famille normande « athée et communiste », il dit s’être converti à l’islam au lycée, au contact de camarades « croyants mais pas pratiquants, vraiment pas ». Il se documente « en lisant des livres et sur internet ». Il se marie ensuite religieusement avec une Tchétchène, connue grâce à « un site de rencontre pour musulmans ». Puis se sépare, se radicalise, et se marie à nouveau, cette fois avec une franco-marocaine. La famille de celle-ci vit mal la relation, car Romain est « beaucoup plus religieux » qu’eux. Le jeune homme se documente, intervient sur des sites, devient l’un des cadres d’Ansar Al Haqq, jusqu’à mettre en ligne deux versions traduites en français de « Inspire », une revue jihadiste affiliée à Al Qaïda. Ce qui lui vaut d’être devant le tribunal ce mardi 4 mars pour « apologie » et « provocation » d'actes terroristes. Une infraction qui peut être punie de 5 ans de prison et 45.000 € d’amende.

Thierry Klotz, avocat de Romain Letellier
Thierry Klotz, avocat de Romain Letellier
© Radio France - FS

Lapsus et non-dits

Affaire particulière, aussi, parce que Romain Letellier est le premier prévenu placé en détention provisoire dans le cadre juridique de la loi de 2012, consécutive à l’affaire Merah, qui étend les sanctions contre le « cyber-jihadisme ». « Il a donc forcément valeur d’exemple », prévient peu avant l’audience son avocat, maître Thierry Klotz .

Que voir derrière ce garçon à la barbe noire fournie, aux cheveux longs tirés en arrière, à l’allure timide mais au regard satisfait ? Un terroriste en herbe ? Un jeune homme perdu, victime d’un parcours chaotique ?

Le début des échanges entre les juges et le prévenu est marqué par une série de lapsus, qui révèlent les non-dits de cette affaire.

  • Quand vous êtes-vous converti à l’islamisme ?
  • Vous voulez dire à l’islam ?
  • Euh, oui, oui, à l’islam…

Quelques instants plus tard, c’est à Romain Letellier de ravaler un mot trop vite prononcé : « j’avais l’intention d’aller en Arabie Saoudite pour **apprendre l’arabe et étudier les sciences musu… euh religieuses ** ».

"J'avais seulement survolé l'article"
Au gré des explications fournies mezzo voce au micro, Abou Siyad Al-Normandy (« le Normand », en arabe) tente de minorer son rôle. **Etait-il bien l’administrateur du site ? ** Lui se définit comme un simple « modérateur », assurant « un interim ».

Alors que le juge lit des passages édifiants des textes traduits et publiés par lui sur le forum (Les attentats de Boston, décrits comme « l’exemple parfait d’une action à bas coût » par la revue pro-terroriste "Inspire") le jeune homme, immobile, main dans le dos, le regard droit, alterne plusieurs explications : « je n’avais pas lu cet article », « j’avais survolé », « je désapprouve ces propos » . Tout cela dit sans agressivité, mais sans grande conviction, comme un passage obligé. Seul moment où la voix se brise : quand on lui demande s’il sait à quel organisation est affiliée la revue "Inspire". Il baisse la voix, les yeux et répond : « Al Qaïda… ».

« Jihad médiatique »
Si le Normand affiche à plusieurs reprises ses regrets (« si c’était à refaire, je ne le referais pas »), le procureur et les parties civiles peinent à croire en sa sincérité.

Sur le fond idéologique, Romain Letellier a même du mal à se démarquer des textes qu’il a publiés. Evidemment, il dit « ne pas encourager à tuer des gens », mais l’argumentation semble parfois à la limite, tout proche de justifier les actions violentes au motif que **« les Américains tuent des musulmans innocents au Yémen, au Mali, en Somalie ». ** Même ambigüité quand on lui demande s’il condamne le terrorisme : « vous savez, la définition du terrorisme n’est pas la même dans le Coran et dans les pays occidentaux ». Etre martyr ? « Ca sert à accéder au paradis sans passer par le jugement dernier. Et cela permet ensuite d’intercéder en faveur de 70 de nos proches pour le paradis ».

Et quel sens donner à ce photomontage, qu’il a réalisé et publié sur son site ? On y voit la tour Eiffel, et l’inscription : **« malheur à la France, malheur à son peuple ». ** « Comme ça peut arriver à tous les Français, à ce moment-là j’étais en colère contre mon pays, rien de plus ».

Guillaume Denoix de Saint-Marc, porte-parole de l'association des victimes de terrorisme
Guillaume Denoix de Saint-Marc, porte-parole de l'association des victimes de terrorisme
© Radio France - FS

Pour la seule partie civile, l’association française des victimes du terrorisme*, le prévenu joue au chat et à la souris avec l’accusation. Le porte-parole de l’association, **Guillaume Denoix de Saint-Marc ** :

Guillaume Denoix de Saint-Marc, porte-parole de l'association française des victimes du terrorisme

52 sec

« On a affaire à l'administrateur du **deuxième site francophone de propagande jihadiste ** francophone, et le prévenu se contente de nous dire 'Oui, j'ai fait une bêtise' », regrette le procureur. Le tribunal n’a manifestement pas cru à la thèse du cyber-militant un peu naïf et très peu rigoureux dans le choix de ses textes. Romain Letellier, alias Abou Siyad Al-Normandy est condamné à un an de prison ferme et deux avec sursis.

Pour son avocat, le jeune homme est victime d’un « délit d’opinion » :

Thierry Klotz sur le jugement - Normandy

2 min

*La constitution de partie civile de l'association sera finalement rejetée par le tribunal.

Retrouvez notre live-tweet du procès :

Les Matins du 18 février 2014.