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D'Alain Resnais à Lars von Trier : les scandales cannois à travers 8 films controversés sur la Croisette

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Andréa Ferreol et Michel Piccoli sur le tournage de "La Grande bouffe" de Marco Ferreri en 1973.
Andréa Ferreol et Michel Piccoli sur le tournage de "La Grande bouffe" de Marco Ferreri en 1973.
© Getty - Sunset Boulevard

Festival de Cannes. "Nuit et brouillard", "La Grande bouffe", "La Maman et la putain", "Antichrist"... A travers un bouquet d'émissions savamment choisies, retour sur huit réalisateurs qui ont provoqué des ondes de choc grâce à - ou à cause - des films qui ont bousculé les conventions cinématographiques de leur époque.

Que serait le rendez-vous annuel sur la Croisette sans son lot de controverses, outrages, polémiques et indignations ? Depuis sa création en 1939, les scandales se sont tant multiplié au Festival de Cannes qu'ils sont en passe de devenir monnaie courante. Que ce soit pour des raisons politiques, morales ou esthétiques, de La Dolce Vita de Federico Fellini (1960) à Funny Games de Michael Haneke (1996), en passant par Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat (1987) ou encore Underground d'Emir Kusturica (1995), de nombreux films ont provoqué de vifs débats et discussions lors de la si prestigieuse cérémonie internationale du cinéma d'auteur. Finalement, ces batailles d'Hernani modernes nous renvoient souvent à la même question : où tracer les limites de la liberté du cinéma ? 

En guise de clôture de notre Festival de Cannes fantôme de cette année, et à travers une sélection d'émissions centrées autour de leurs réalisateurs, retour en huit films sur quelques grandes controverses cannoises.

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Impulsé par une commande du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale à l’occasion du dixième anniversaire de la libération des camps, Nuit et brouillard d'Alain Resnais décortique le système concentrationnaire nazi dans un souci mémoriel. En 1955, le film fait l’objet d’une première indignation, et se fait rafistoler par la commission de contrôle : un plan fait apparaître le képi d’un gendarme français qui surveille le camp d’internement de Pithiviers en 1941. Une image (de trois secondes seulement) qui évoque l’indicible part de responsabilité de la France dans le génocide juif. 

En avril 1956, alors qu’il avait été sélectionné à Cannes, le film est retiré de la liste officielle des œuvres en compétition, sur arrêté ministériel. Trop choquant. Trop compromettant pour les relations franco-allemandes. Dans une tribune au vitriol publiée dans Le Monde, le co-auteur du film Jean Cayrol, lui-même ancien déporté, s’indigne : “La France refuse ainsi d'être la France de la vérité, car, la plus grande tuerie de tous les temps, elle ne l'accepte que dans la clandestinité de la mémoire. Pour des motifs politiques d'opportunité [...] elle arrache brusquement de l'Histoire les pages qui ne lui plaisent plus ; elle retire la parole aux témoins ; elle se fait complice de l'horreur, car notre dénonciation ne portait pas seulement sur le système concentrationnaire nazi mais sur le système concentrationnaire en général, qui fait tache d'huile et tache de sang sur toute la terre encore sinistrée par la guerre.” Le film sera finalement présenté au Festival, mais hors compétition. "Grande traversée" des entretiens accordés par Alain Resnais à France Culture, suivis de tables-rondes dessinant, à la lumière du cinéaste, une autre histoire du cinéma français.

À réécouter : Grande traversée L'étonnant M. Resnais

La rupture esthétique courageusement abordée par Michelangelo Antonioni dans L’Avventura lui valut sifflements, insultes et contestations lors de sa projection au Festival de Cannes de 1960. Histoire d’amour ensorcelante et mélancolique rythmée par de longs plans-séquences vaporeux, proches de l’abstraction, l’oeuvre d’Antonioni choque non seulement pour son parti-pris cinématographique clivant, mais aussi pour ce qu’il affiche : des femmes - dont la magnifique Monica Vitti - jugées trop dévergondées. Néanmoins, Antonioni a su trouver un soutien dans cette cabale sans pitié, notamment auprès du grand Roberto Rossellini, qui plaida sa cause artistique auprès du jury présidé par Georges Simenon. Contre toutes attentes, le réalisateur italien se verra décerné le Prix du Jury pour L’Avventura, film charnière dans l’histoire du cinéma d’auteur.

1973, le festival cannois tremble et convulse sous le choc de deux films qui représentaient la France dans la sélection, au cœur desquels la provocation s'est érigé en mot d'ordre. Tout d'abord, La Grande bouffe de Marco Ferreri, sans doute le film le plus polémique de l'histoire de Cannes. Ce récit d'un séminaire gastronomique suicidaire, où quatre hommes se goinfrent à en mourir, accompagnés par une institutrice "mi-madone, mi-cochonne", a provoqué force hurlements, insultes, et remous dans la salle lors de sa projection. Le regretté Michel Piccoli était de la partie, dans le rôle d'un homosexuel las de sa vie dorée de producteur et présentateur télé : "Je me suis régalé à jouer l’extravagance ou les délires les plus troubles, à casser mon image" a confié l'immense acteur en référence au film de Ferreri. "Démesure, sexe, scatologie, orgie..." déplore encore un journaliste en commentant le tollé. Sur la Croisette, on ne parle plus de cinéma, on éructe des mots clefs. Il n'en demeure pas moins que le film reçut le Prix de la critique internationale, ex-æquo avec le film d'Eustache, et que le scandale contribua sans doute à son succès commercial, le plus important rencontré par un film de Ferreri. Tendez l'oreille, Mathilde Serrell redonne vie à cet épisode culte.

À réécouter : 1973 : la Grande Bouffe de Marco Ferreri, indigestion sur la Croisette !

En 2012, Philippe Sarde, compositeur de la musique du film, racontait ce qui était racontable de la genèse de La Grande Bouffe, au micro d'Alain Kruger.

À réécouter : On ne parle pas la bouche pleine ! - La Grande Bouffe : L'art de creuser sa tombe avec les dents, avec Philippe Sarde

Deuxième grand cru de cette année à scandales : un triangle amoureux aux dialogues provocants et sans concession, où les plans fixes se multiplient pendant plus de 3h30. Le malaise d'une jeunesse post soixante-huitarde qui ne sait que faire de ses tourments sentimentaux et réflexifs dans un climat d'exaltation sexuelle. Trop de blabla, trop long, trop peu d'intrigue... le film de Jean Eustache est loin de faire l'unanimité. Entre La Maman et la putain et La Grande Bouffe, la présidente du jury Ingrid Bergman déplore que "la France ait cru bon de se faire représenter par ces deux films, les plus sordides et les plus vulgaires du festival". Eustache remporta tout de même le Prix du Jury ex æquo, et conserva une place de choix dans le panthéon cinématographique français, notamment en tant qu'oeuvre emblématique de la Nouvelle Vague. En 1977, Jean Eustache était l'invité de l'émission "Le Cinéma des cinéastes", sur France Culture, pour Une sale histoire. Après avoir conté la genèse de ce film, il revenait sur La Maman et la putain.

À réécouter : Le cinéma des cinéastes - Jean Eustache

À réécouter : Emission spéciale consacrée à Jean Eustache

En 1986, tout le monde attendait avec impatience ce que le maître réalisateur japonais Nagisa Ōshima leur avait concocté. Tout le monde se souvenait de son sulfureux chef-d'oeuvre L'Empire des sens, succès international sorti dix ans plus tôt. Jean-Claude Carrière, co-auteur de Max, mon amour, alimentait le suspense. Le film eut finalement de scandaleux ce qu'il ne montrait pas explicitement : les relations ambiguës entre Margaret - interprétée par Charlotte Rampling - et un... chimpanzé. Le mystère reste entier sur l'issue de cette relation taboue, on ne sait jusqu'où les deux êtres vont. Avec Max, mon amour, le cinéaste japonais, connu pour son goût de l'interdit, fait tout ce qu'on n'attend pas de lui : il reste pudique, élude l'érotisme, contourne le défendu pour glisser vers le vaudeville. Sur la Croisette, tous sont déçus de ne pas avoir vu l'insupportable. En 2015, "Mauvais genres" parlait sexe et politique en explorant le monde d'Ōshima. 

À réécouter : L'EMPIRE DU CORPS : à propos de Nagisa Ōshima

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C'est avec un certain inconfort que Francis Ford Coppola, président du jury en 1996, remet à David Cronenberg le Prix du Jury pour le déroutant Crash. Et ce n'était pas unanime, précise le réalisateur d'Apocalypse Now. Des bagnoles (et des crash, donc), du sexe, des délires morbides dans une quête avide de jouissance... Le film de Cronenberg met le public cannois bien mal à l'aise lorsqu'il est présenté cette année-là. Le roman éponyme dont il est tiré, écrit par James Graham Ballard, avait déjà inquiété les éditeurs lorsqu'il fut publié en 1973. L'un d'eux alerta même ses confrères en ces mots : "Cet auteur a besoin d'une aide psychiatrique. Ne pas publier". Non moins provocatrice, l'adaptation cinématographique de Cronenberg choqua par son irrévérencieuse tendance à aller au bout des fantasmes les plus déviants, liant mort et sexualité comme deux siamois. Dans une série spéciale des "Chemins de la philosophie" consacrée au cinéaste canadien, la philosophe Cynthia Fleury évoquait l'expérience du film en ces mots : 

"Crash" de Cronenberg reconstruit un événement mortel qui devrait mener à la mort. Finalement, ça se terminera par un flirt terrible avec la mort et c’est ce qui est pervers, le tout mis en scène comme un spectacle avec l’œil des autres... Le voyeurisme est un thème connexe dans l’univers de Cronenberg : dans son cinéma, il n’y a pas de jouissance possible s’il n’y a pas un œil extérieur, c’est une structure perverse.                                                
Cynthia Fleury

À réécouter : Crash, les eaux troubles de la perversion

Le scandale était attendu, et même recherché : à la projection d'Irréversible de Gaspar Noé, personne ne fut déçu. Revenge movie corrosif interprété par le couple le plus en vogue d'alors, celui de Monica Belucci et Vincent Cassel, ainsi qu'Albert Dupontel. Crâne explosé à coup d'extincteur, interminable scène de viol en plan-séquence, atmosphère étouffante... Ce n'est pas seulement le montage non-chronologique de ce film qui troubla le public cannois en 2002. Le propos cru, ultraviolent, jubilatoire du réalisateur subversif fit fuir de nombreux spectateurs en plein milieu de la séance nocturne, provoquant malaises et autres crises d'angoisse : "C'est un film qui est lamentable, insoutenable !" s'indignait un spectateur. Dix-sept ans après, Irréversible n'avait rien perdu de son audace. Gaspar Noé proposait alors de redécouvrir son brûlot dans une nouvelle version, montée "à l'endroit". A l'occasion de la sortie de Irréversible - Inversion intégrale en 2019, le cinéaste impertinent était l'invité de "Mauvais genres".

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Un couple - Charlotte Gainsbourg et Willem Defoe - est confronté à la mort violente de leur enfant. Ils se retirent à "Eden" pour panser leurs plaies, et sombrent dans la folie. Douleur, deuil, désespoir. Brutalité sans nom, scènes de sexe non simulées. Le conspué Antichrist, réalisé par le cinéaste danois Lars von Trier, mêle thriller, érotisme et horreur dans une ritournelle fantasmagorique. S'il semble constituer une forme de catharsis pour son réalisateur, le long-métrage peine à trouver son public sur la Croisette en 2009. Les journalistes assaillent Lars von Trier en conférence de presse, le sommant de se justifier. 

Huit ans après, le scandale court encore : en 2017, et pour la troisième fois (une fois en 2009, l'autre en 2012), le Conseil d'Etat adopte un décret pour annuler le visa d'exploitation du film. Sous la pression d'associations ultra-catholiques, Antichrist avait déjà été relégué au rang "d'interdit aux moins de 16 ans", il l'est désormais aux moins de 18 ans. Toutefois, cette polémique sans fin n'empêcha pas à Charlotte Gainsbourg de remporter le Prix de la Meilleure interprétation féminine à Cannes. 

En 2013, l'essayiste et vidéaste Pacôme Thiellement analysait l'oeuvre dynamite de Lars von Trier. Selon lui, le cinéma du Danois est une expérience au cours de laquelle le spectateur passe par les pires tortures pour ressortir changé – encore faut-il qu’il tolère d’y passer et qu’il désire changer. Dans Antichrist, la forêt est le lieu de cette expérience, et le lieu de la rencontre avec l’élément diabolique, dans un espace où la réalité se fond avec le monde de l’âme.

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