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D'Einstein aux Panama papers, une brève histoire du mot "lanceur d'alerte"

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"The truth is out there"
"The truth is out there"
- Newtown graffiti via Flickr

DECRYPTAGE EN ARCHIVES. Dans le procès dit "Luxleaks", les deux lanceurs d'alerte de PricewaterhouseCoopers ont écopé d'une peine de prison avec sursis lestée d'une amende. Retour en archives sur l'histoire de cette interprétation du mot "whistleblower" avec le sociologue Francis Chateauraynaud, qui en a la paternité.

Le point commun entre Albert Einstein, Florence Hartmann et l’amie de la cousine d’Abaaoud ou encore, André Cicolella, Edward Snowden et Irène Frachon ? Etre présentés par les médias comme des “lanceurs d’alerte”. Le terme, dont les contours ont beaucoup évolué, a pourtant une histoire bien précise. Qui commence avec une petite altercation, comme le raconte le sociologue Francis Chateauraynaud :

Nous étions quelques chercheurs autour de Luc Boltanski à commencer à travailler sur l’idée de ces gens qui annoncent la catastrophe. A l’époque, je travaillais déjà sur le nucléaire et l’expertise. Nous tombons d’accord sur l’expression “prophètes de malheur”. Fin 1995, nous entamons un travail de terrain qui nous mène à Henri Pézerat, qui portait  la contestation anti-amiante, dont c’était alors déjà la deuxième vague. Pézerat nous entend parler de “prophètes de malheur”… malaise ! Il trouvait cette expression dégueulasse. Nous devions trouver un nouveau mot, une notion qui soit plus juste. En rentrant j’ai trouvé l’idée, plus pragmatique, de “lanceur d’alerte”.

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Whistleblower avant lanceur d'alerte

Dans les archives de France Culture, il n’y a pas d’occurrence du terme avant l’année 2000. La notion tarde à percer, et le phénomène est plus circonscrit, du moins en termes de portée médiatique. A l’inverse, le “whistleblower” (littéralement : “souffleur de sifflet”) est déjà bien installé dans le paysage anglo-saxon. C’est Ralph Nader, dès les années 70, qui invente le terme. Mais Francis Chateauraynaud distingue les deux contextes :

Les lanceurs d’alerte existent dès la Guerre de Sécession, aux Etats-Unis : ce sont eux qui dénonçaient alors la corruption. Le phénomène est typique du modèle américain, c’est même quelque chose de constitutionnel : le moral est partout. Il y a une longue histoire de sanction du mensonge. Ce qui compte est de ne pas mentir, et donc protéger ceux qui dénoncent le mensonge.

Que Luc Boltanski et ses thésards aient cheminé jusqu’à la notion de lanceur d’alerte n’a rien de surprenant : en droit canadien, par exemple, ce terme de “whistleblower” a été traduit par “dénonciateur”. Et Boltanski travaille justement sur la dénonciation, publiant par exemple en 1984 cet article dans les "Actes de la recherche en sciences sociales" dont on trouve la trace par ici.

Sauf que Chateauraynaud trouve la traduction peu satisfaisante. D’abord parce que le terme est lesté historiquement de l’héritage vichyste en France - "C'est la figure du salaud", estime le sociologue- , mais aussi parce qu’il la trouve “trop peu tournée vers l’avenir”. Il dessine ainsi les contours d’une définition :

Quand il y a lanceur d’alerte, c’est qu’il y a quelque chose de nouveau qui émerge. Un lanceur d’alerte parle de choses que les gens ne comprennent pas forcément.

Quelque chose de nouveau qui émerge

En 1996, le mot “lanceur d’alerte” s’impose une première fois dans une revue universitaire. Puis le terme fait lentement tâche d’huile, amplifié à mesure que des gens voient venir des problèmes (vache folle, pesticides, bysphénol, mercure dans les plombages dentaires, OGM…) et que des crises émergent, de plus en plus rapidement. Les sociologues à l’origine du mot voient leur séminaire fréquenté de plus en plus assidûment et en nombre par un public très divers, rassemblant militants, élus (écologistes pour la plupart), scientifiques…

En 2000, sur France Culture, Ruth Stegassy cherche à définir les contours du terme en invitant justement Francis Chateauraynaud, qui vient alors de publier avec Didier Torny la première enquête sur le sujet, Les sombres précurseurs - Une sociologie pragmatique de l’alerte et du risque :

Chateauraynaud explique le terme "lanceur d'alerte", Terre à terre", 19/02/2000

54 min

Le terme ne se popularise cependant pas rapidement. Ainsi, en fouillant dans les archives radiophoniques on constate qu'en janvier 2005, dans “Science Culture”, Julie Clarini consacre une émission au phénomène des lanceurs d’alerte et commence par en dire :

On les connait même si le terme "Lanceur d’alerte" ne nous est pas familier.

Ses invités esquissent deux portraits de lanceurs d’alerte pour incarner le phénomène. Le premier est célébrissime : Albert Einstein, raconté par le physicien Gérard Toulouse.

Albert Einstein, lanceur d'alerte dans "Science Culture" le 04/01/2005

1 min

Le second lanceur d'alerte est moins célèbre. Dorothée Benoit, journaliste scientifique, commence par dire que beaucoup d’auditeurs pourraient se reconnaître en lui. Il s'agit de Pierre Meneton, qui connaîtra par la suite de réels déboires pour avoir parlé de “lobby du sel” dans un interview où il dénonçait l’impact du sel dans le domaine cardio-vasculaire. Il en sortira blanchi trois ans plus tard mais vous pouvez réécouter par ici son histoire racontée début 2005 :

Portrait de Pierre Meneton le 04/01/2005 dans "Science Culture"

2 min

Le déni, ennemi commun

Les lanceurs d'alerte ont en commun d'avoir eu accès à quelque chose que les autres ignorent. Ont-ils en commun de dénoncer la fraude, la dissimulation, l'illégalité ou le silence ? Pour Francis Chateauraynaud, leur premier ennemi serait plutôt “le déni” :

L’alerte consiste à révéler le fonctionnement d’un système. Elle implique un mécanisme de prise de parole, donc un accès soit aux militants soit au médias, mais ce qui est au coeur, c’est de briser le silence. D’ouvrir un espace. Les lanceurs d’alerte luttent d’abord contre le fait qu’on ne fait pas attention aux choses. Contre la négligence, l’inattention collective qui produit des catastrophes, réelles ou potentielles. L’alerte répond à la nécessité de briser le silence. En cela, ce n’est pas la dénonciation.

Benjamin Dessus, qui témoignait dans “Terre à terre" le 12 avril 2008 ne disait pas autre chose en confiant ceci :

Ce n’est pas une alerte sur le fait que des gens se soient plantés, mais plutôt une alerte qui demande à tirer les conséquences de ce que disent les scientifiques. Tirons-en les vraies conséquences, sans trop hésiter à raconter la vérité. Il y a plein de gens qui disent : “Attention, si on dit la vérité, on va bloquer la société complètement.” C’est caricaturalement la même chose que Pellerin [le professeur Pierre Pellerin, ndlr] disant, en parlant du nuage de Tchernobyl : “Je ne dis pas que les neutrons ont franchi la ligne bleue des Vosges parce que tout le monde va être affolé.” On a tous un sentiment comme ça. Il ne faut pas affoler les populations. Deuxièmement, je crois qu’il y a eu une attitude des scientifiques, que j’ai déjà connue dans le nucléaire, de penser le très long terme en oubliant le court terme. Je me souviens de l’histoire du débat sur les déchets nucléaires où le C.E.A. nous a dit : “Moi, je m’occupe des déchets et mon problème, c’est d’éliminer les déchets dangereux à 10 000 ans.” Et quand on leur posait la question : “Pour éliminer ces déchets à 10 000 ans, est-ce que vous ne prenez pas des risques considérables dans les 150 ans qui viennent ?”, ils n’avaient pas réellement réfléchi à cette question.

Il n’est pas anodin que ces trois cas incarnés à l’antenne de France Culture concernent des enjeux scientifiques. En effet, ceux-là ont constitué l’essentiel des alertes pendant quinze ans. Cependant, au fil des années, les lanceurs d’alerte ont gagné d’autre champs, loin de l’expertise scientifique et des catastrophes sanitaires.

Du risque sanitaire à la corruption

Ainsi, des lanceurs d’alerte ont émergé dans la sphère de l’éthique politique voire de l’anti-corruption. C’est notamment l’effet de l’entrée en scène de Transparency international. Wikileaks est-elle une affaire d’alerte ou une démarche de transparence militant pour un web ouvert ? Francis Chateauraynaud note que la notion s’est élargie à mesure que le rythme de nouvelles affaires accélérait, quitte à s’attacher quelques ambiguïtés au passage :

Il ne m’appartient pas de dire si Julian Assange est, ou pas,  un lanceur d’alerte. Regardons la définition : un lanceur d’alerte est celui qui apporte du nouveau, qui ouvre un processus à partir de quelque chose de nouveau auquel il a eu accès ou qu’il a constaté, et qu’il passe aux médias, aux réseaux militants, aux politiques ou à la justice. Mais aussi aux agences de régulation.

Or ces agences de régulation se révèlent parfois défaillantes elles-mêmes. Ainsi, ce “Grain à moudre” du 2 décembre 2010 consacré à l’affaire du Mediator, “une histoire française”, où Philippe Even, président de l'Institut Necker, dénonçait le dysfonctionnement des mécanismes de contrôle dans l’affaire révélée par Irène Frachon, pneumologue à Brest, en 2004. Ecoutez la défiance de Philippe Even pour Fabienne Bartoli, alors adjointe au directeur de l’AFSSAPS, l’agence du médicament :

Philippe Even interpelle Fabienne Bartoli dans "Le Grain à moudre" le 02/12/2010

6 min

Dans cette archive, le même Even présente Irène Frachon comme “une sainte”. C’est symptomatique, alors que les premiers lanceurs d’alerte étaient moins médiatisés.

Héros contemporains

Cette héroïsation des lanceurs d’alerte est allée crescendo avec l’extension du domaine de l’alerte, Wikileaks en tête. Julian Assange ou Edward Snowden sont ainsi bien plus célèbres que d’autres lanceurs d’alerte poursuivis par la justice pour leurs révélations. En commun, la médiatisation notamment. Au point que le Guardian et le Washington Post, par le truchement desquels Snowden avait choisi de révéler l’ampleur des programmes d’espionnage de masse américain et britannique, ont reçu le Prix Pullitzer en 2014 pour ces révélations.

Sauf que l’héroïsation implique aussi des pressions redoublées, souligne Francis Chateauraynaud :

Un collectif (comme une ONG, un syndicat, voire une institution dans le cas de l’ASN, l'Autorité de sûreté du nucléaire, sous l’influence de son créateur, André-Claude Lacoste, ancien patron de l'ASN, et aujourd'hui de Franck Chevet, son successeur) peuvent être regardés comme des lanceurs d’alerte. Un média, dans une certaine mesure, peut se targuer de jouer ce rôle, notamment lorsque des journalistes bataillent contre la protection du secret des affaires. > > Mais lorsqu’un lanceur d’alerte individuel passe à l’acte, il s’expose. On constate qu’il est très vite poursuivi en justice, par exemple. Les pressions sont tellement fortes que le risque de pétage de plombs est réel. La solitude est immense, et tout le processus de révélation fragilise psychiquement. Dénoncer un mécanisme de déni collectif vous place très vite dans une position paranoïaque. Si la personne dénonce une dérive dans l’organisation où elle travaille, on observe un processus de disqualification redoutable en interne. Dans un premier temps, la médiatisation les protège mais ensuite, elle les fragilise.

Même si elle est centrale depuis le début (Boltanski travaillait par exemple sur la dénonciation à partir d'un corpus de courriers adressés au journal Le Monde par les lecteurs citoyens), la question de l'accès aux médias se double maintenant de l'enjeu du statut juridique des lanceurs d'alerte. La question de leur protection est aujourd’hui cruciale. Parce que la censure chez des témoins qui accèdent à une fraude reste considérable malgré le nombre d’alertes qui augmente. Mais aussi parce que les lanceurs sont infiniment exposés.

Une protection juridique réclamée par le Conseil d'Etat

Le 12 avril, une étude du Conseil d’Etat recommandait une meilleure protection, alors que pas moins de six lois en moins de dix ans sont censées avoir amélioré la protection. Voici ce qu’indiquait dans ce rapport Jean-Marc Sauvé, le vice-président du Conseil d’Etat :

Il en résulte un manque de cohérence, des lacunes en matière de procédure et, au final, peu de protection effective des lanceurs d’alerte.

Vingt après l’apparition du terme et l’essor du phénomène, les pressions subies par les lanceurs d’alerte sont souvent gigantesques. C’est ce que raconte le récit que faisait l’universitaire spécialiste de génétique moléculaire Christian Vélot dans “Terre à terre” le 10 novembre 2007 :

Témoignage de Christian Vélot dans "Terre à terre" le 10/11/2007

10 min

A découvrir en intégralité :

"Le Grain à moudre", l'émission “Mediator, une histoire française” le 02/12/2010 :

"Mediator, une histoire française ? " Le Grain à moudre le 02/12/2010

39 min

"Science Culture", l'émission du 04/01/2005 sur les lanceurs d'alerte :

[INTEGRALE] "Science culture" sur les lanceurs d'alerte le 04/01/2005

1h 00

Et aussi "Henri Pézerat, l'homme de l'amiante", un documentaire d'Inès Léraud et Guillaume Baldy du 31 mars 2010.

A lire aussi :

L'étude du Conseil d'Etat "Le droit d'alerte : signaler, traiter, protéger" rendue publique le 12 avril 2016

"Les lanceurs d’alerte dans l’espace politique - Réflexions sur la trajectoire d’une cause collective", par Francis Chateauraynaud en 2008