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D'escamoteur à prestidigitateur, l'art de la magie

Par
Limbes.
Limbes.
- Etienne Saglio

Actuellement joué au théâtre du Rond Point, le spectacle "Nous, rêveurs définitifs" veut faire vivre la magie comme "une émotion plutôt qu'une discipline". L'occasion de se questionner sur la dimension artistique de la prestidigitation, souvent considérée comme une amusante distraction pour enfants.

Au dessus des têtes, dans l'obscurité de la salle de spectacle, une méduse lumineuse suivie d'une traîne de plastique file silencieusement dans les airs, virevolte sous les yeux intrigués des spectateurs. Elle semble fuir et esquiver le magicien Etienne Saglio, qui se déplace dans les travées en lui intimant, par gestes, de partir dans une direction ou de revenir à lui. L'étrange apparition, créée quelques minutes auparavant à l'aide d'une lampe frontale et d'un morceau de plastique, finit par céder aux exigences de son maître et le rejoint, avant de disparaître avec lui en coulisses. Au théâtre du Rond Point, le spectacle "Nous, rêveurs définitifs" se veut tour à tour poétique ou drôle, sensible ou angoissant. Sur scène, une succession de courts numéros émerveillent ou amusent l'assemblée mais, surtout, réinvitent la magie au cœur du théâtre.

A écouter : Poésie et ainsi de suite, avec le magicien Etienne Saglio : "Poésie et masques".

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Raphaël Navarro, co-concepteur du spectacle veut "faire de la magie de spectacle dans un langage un peu plus artistique, avec des questionnements esthétiques et dramaturgiques nouveaux, par rapport à ce qui se faisait jusqu’à présent". A mi-chemin entre la magie et la performance artistique, la prestation des artistes diffère bel et bien de l'idée qu'on se fait des traditionnels représentations de magie. Happé par la mise en scène et la narration, le spectateur en oublie parfois de chercher le truc : "La question du trucage n’est plus centrale, précise Clément Debailleul, co-concepteur du spectacle, même si on maintient l’énigme et qu’on essaye de continuer de troubler le spectateur, de le faire s'interroger sur ce qu'il est en train de voir. Au delà de la question du trucage il y a un propos qui est celui des auteurs de magie. L'idée est de proposer un voyage sensoriel, de plonger dans un sentiment et d’amener à quelque chose de plus global que le casse-tête de savoir comment ça fonctionne." Ensemble, les deux créateurs de "Nous, rêveurs définitifs" ont fondé la Magie nouvelle, afin de réaffirmer la discipline comme une catégorie esthétique à part entière.

Le spectacle "Monstres", dans "Nous, rêveurs définitifs".
Le spectacle "Monstres", dans "Nous, rêveurs définitifs".
- Etienne Saglio

D'escamoteur à prestidigitateur

Si la magie se veut ici "nouvelle", pour recoller à sa dimension artistique, la discipline n'a pourtant rien de neuf : le plus ancien document attestant de l'existence de la prestidigitation date de l’Égypte ancienne. Le papyrus de Westcar, daté de 1500 ans avant J.-C. et évoquant une période se déroulant en 2500 avant J.-C., relate des "Contes des Magiciens à la cour de Khéops" : pour distraire le pharaon, un de ses fils fait venir un prestidigitateur et prophète. Ce dernier, après avoir exécuté quelques tours de magie, annonce à Khéops l'avènement des trois premiers rois de la future Ve dynastie. Sa prophétie se réalisera.

Le papyrus de Westcar.
Le papyrus de Westcar.
- Keith Schengili-Roberts - Altes Museum Berlin

La première occurrence de la prestidigitation la lie donc, d'emblée, au surnaturel. "Il faut un certain nombre de siècles pour dissocier la magie du miracle de la religion, puis de la sorcellerie, rappelle Céline Noulin, responsable culturelle à la Maison de la magie Robert Houdin, à Blois. Il y a eu quelques magiciens bateleurs brûlés vifs au XVe siècle. Ce sont les premiers ouvrages qui ont démystifié les tours qui ont permis de faire la séparation entre les trucages de magie et les superstitions, les pouvoirs surnaturels".

L'Escamoteur, 1475-1480.
L'Escamoteur, 1475-1480.
- Jérôme Bosch

A la fin du XVIe siècle, des ouvrages comme  La première partie des subtiles et plaisantes inventions, de Prevost, commencent à rationaliser la magie et à la distinguer de la sorcellerie. "Prévost y décrit les procédés des bateleurs et des escamoteurs, raconte Jean Hladik, auteur de Que sais-je ? La Prestidigitation (PUF, 2004). Les spectacles de magie étaient souvent faits par des petites troupes qui allaient de village en village. C’était un art assez populaire. Il s’est un peu embourgeoisé à partir du moment où il y a eu des spectacles en salle." Aux escamoteurs succèdent ainsi les magiciens "scientifiques", qui popularisent la physique amusante. Du XVIIe au XVIIIe siècle, on voit apparaître des cabinets "scientifico-magiques" où les curieux peuvent assister à des démonstrations quasi-scientifiques ou découvrir des automates. Le magicien Giuseppe Pinetti va jusqu'à se surnommer lui même le "chevalier des sciences et mathématiques".

Il faut pourtant attendre le XIXe siècle et l’illusionniste Jean-Eugène Robert-Houdin (1805-1871) pour que la magie gagne ses lettres de noblesse :

"Robert-Houdin a théâtralisé la magie et en a fait un art à part entière. A l'époque, on ne s’était pas débarrassé des oripeaux de de la sorcellerie, et certains de ses contemporains portaient encore de grandes robes, avec des grandes manches à la Merlin l’enchanteur. Robert Houdin a redéfini l’habit de scène. Il s’habillait comme les bourgeois de l’époque et a institué des codes de représentation avec toute une mise en scène pensée : en magie, on appelle ça le climax, c’est-à-dire la montée en puissance des effets."  
Céline Noulin, responsable culturelle à la Maison de la magie Robert Houdin.

En 1992, les Chemins de la connaissance consacraient une série d'émissions à Jean-Eugène Robert-Houdin, dont nous vous proposons de réécouter le premier épisode "L'Alexandre Dumas de la magie blanche" :

Robert Houdin, ou l'itinéraire d'un horloger-magicien

18 min

L'Arbre fantastique, un tour de Robert-Houdin.
L'Arbre fantastique, un tour de Robert-Houdin.

"Robert Houdin a modifié tout le rythme, poursuit Céline Noulin. Il y avait des intermèdes musicaux, différentes parties dans le spectacle, des projections de lanternes magiques, des présentations d’automates… [...] Il a mis en place des codes de théâtre qui sont toujours utilisés aujourd’hui". La complexité des tours de Robert-Houdin, son art de la mise en scène, font de lui le "père de la magie moderne" : "La magie devient un art à partir du moment où il y a une mise en scène intentionnelle. Pour chaque illusion Robert-Houdin combinait trois à quatre effets différents, donc évidemment, le public ne décelait jamais le truc. Là on est dans la définition de l’art magique, qui est le croisement de plusieurs techniques et pratiques tournées vers un seul objectif : émerveiller son public par le biais du détournement de l’attention".

Signe des temps, l'escamoteur devient, grâce au magicien Jules de Rovère, un prestidigitateur, du latin "presto digiti" signifiant "agile des doigts".

La magie, reine des arts ?

La magie est surnommée la reine des arts, parce que c'est une combinaison d’art, de science et de techniques au service d’un même but. Céline Noulin

A l'heure actuelle, et malgré cet enviable statut royal, la magie peine malgré tout à être reconnue en tant que forme d'art. Aux spectacles de magie attirant les foules dans les théâtres ont succédé les diffusions de courts spectacles dans Le Plus Grand Cabaret du monde sur France 2. La prestidigitation semble ainsi avoir perdu les lettres de noblesse que lui avaient conférées Robert-Houdin : "C'est effectivement un art, mais il est considéré comme mineur, estime Jean Hladik. La magie est même plutôt considérée comme un divertissement pour enfants. Si une association demande des subventions à une municipalité, ça n'est pas reconnu comme faisant parti des subventions artistiques, comme on peut le voir par exemple pour une association de théâtre. De manière générale, et disons administrative, la magie n'est pas reconnue en France, où elle est assez marginale, contrairement aux Etats-Unis, où elle est plus entrée dans les mœurs." Ce n'est pas un hasard si les magiciens français connus exercent pour la plupart aux Etats-Unis. En mars dernier, des membres du congrès américain avaient d'ailleurs fait passer une proposition de loi pour que la magie soit reconnue comme "une forme d'art rare et précieuse et un trésor national".

Loin d'être tombée en désuétude, oubliée au fond d'un chapeau, cette discipline ancestrale n'a pourtant de cesse de se renouveler : "Le savoir magique s’est construit par superposition de savoir-faire, juge Céline Noulin. L’évolution des techniques a perfectionné les tours. Il y a très peu d’inventions pures, ce sont essentiellement des perfectionnements et des améliorations de techniques : Robert Houdin, Méliès ou Léonard de Vinci... Tous ont intégré tout le savoir faire technique et artistique du passé pour améliorer et aller de l’avant. [...] La Magie nouvelle s’inscrit, elle aussi, dans la continuité de ce qui s’est fait par le passé. C’est ça la richesse de la magie : elle a tellement de formes différentes. Il y a de la créativité dans toutes les catégories de magie."

La Magie nouvelle, fondée par Clément Debailleul et Raphaël Navarro, relève du tour encore et toujours amélioré : mieux scénarisé, plus esthétique. Elle vise à repenser les codes d'un art millénaire : "Nous œuvrons à travers la Magie nouvelle à défendre l’ensemble des formes de magie y compris des magies plus classiques pour que l’ensemble de ces magies là soit reconnu comme un art à part entière", assure d'ailleurs Raphaël Navarro, un de ses deux co-fondateurs, aussitôt rejoint par Clément Debailleul : "C’est très transversal effectivement et comme la magie a cette particularité de ne pas être incarnée, elle ne porte pas en soi une forme. C’est plutôt un sentiment, une sensation du réel qui vacille, qui se dérobe un peu sous nos pieds. C’est aux auteurs de magie de créer ces formes là. C’est vrai qu’il y a pas mal de croisements, de porosité entre différents arts, qui finalement intègrent la magie , utilisent son langage pour créer des passerelles avec la danse, avec le théâtre, avec les arts du cirque, les arts plastiques et qui en même temps développent la spécificité du langage magique."

Plus qu'un art, la magie serait plutôt "des" arts. Et c'est là, peut-être, qu'est le truc encore resté incompris.