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Damien, volontaire étranger : "Nous sommes tous là pour libérer l'Ukraine, quelle que soit notre nationalité"

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Le caporal Damien Magrou dans son uniforme de la légion internationale ukrainienne, ce vendredi 11 mars 2022.
Le caporal Damien Magrou dans son uniforme de la légion internationale ukrainienne, ce vendredi 11 mars 2022.
© Radio France - Sandrine Etoa-Andegue

Entretien. Damien Magrou a 33 ans. Il est le tout premier soldat étranger, toutes nationalités confondues, recruté par la légion internationale ukrainienne. Ce juriste norvégien né en France et sans expérience militaire vit depuis deux ans en Ukraine. Il confie les raisons de son engagement.

Homme de droit, sans expérience des armes, Damien Magrou est un symbole pour l'armée ukrainienne. Né en France, qu’il a quitté à l’âge de 18 ans, celui qui parle aussi russe est le tout premier soldat étranger recruté par la légion internationale lancée il y a une dizaine de jours.

Ce juriste norvégien vit en Ukraine depuis près de deux ans et s'est engagé malgré son absence d'expérience militaire. Il sert pour de la logistique et des relations avec la presse.

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Rencontre à Lviv, dans l’Ouest de l’Ukraine, ce vendredi, alors que la Russie continuait à resserrer son étau sur son voisin. 

Environ 1 300 militaires ukrainiens ont été tués depuis le 24 février selon Volodymyr Zelensky. Et l'armée russe aurait elle perdu "environ 12 000 hommes", d'après le président ukrainien. La Russie, de son côté, avait annoncé le 2 mars son seul et unique bilan à ce jour, de 498 soldats tués.

Comment vous êtes-vous retrouvé dans ce conflit en tenue militaire ?

Je vous avoue que je suis presque aussi étonné que vous quelque part. Pour les gens qui me connaissent, je n'ai jamais eu du tout d'expérience militaire ou même d'association avec ce monde là. J'ai toujours été plutôt pacifiste. Je n'ai jamais tenu d'arme de ma vie. Mais une tendance pacifique évolue dès que les premières bombes commencent à tomber du ciel et qu'il faut défendre sa vie, sa maison, ses amis, sa petite famille. 

C'est une situation extérieure qui est imposée, qui vient de nulle part. Et moi, dans cette situation, j'avais la possibilité de partir. Je suis parti de Kiev un peu avant le début de la guerre, sur instruction de notre ambassade norvégienne, mais je n'ai pas pu quitter le pays. Je n'arrivais pas à laisser l'Ukraine à ses propres moyens. Sans aucun jugement de valeur sur mes amis, notamment étrangers, qui sont partis. Mais personnellement, je n'arrivais pas à le faire et je suis resté en Ukraine. 

Quel a été précisément le déclic ?

Quand j'ai vu le discours de Volodymyr Zelensky au deuxième ou troisième jour de la guerre, qui a appelé des étrangers à rejoindre le combat, je me suis tout de suite rendu compte qu'il fallait que j'y participe d'une manière ou d'une autre. J'ai des capacités, notamment linguistiques, à pouvoir contribuer à cet effort de guerre. Alors que la veille de cette allocution de Zelensky je faisais du volontariat. J'étais à la gare de Lviv à distribuer de l'eau, à distribuer des cookies aux réfugiés qui arrivaient des parties orientales de l'Ukraine, ce qui en soi est aussi utile. Mais vraiment, dès que j'ai entendu parler de la Légion étrangère, je me suis dit qu'il faudrait plutôt participer à l'effort de guerre. 

Enormément de volontaires s'occupent des réfugiés, ce qui est très important et ce qu'il faut faire. Mais j'ai pensé que si j'ai la chance de participer à l'effort de guerre et à vraiment faire une différence collective pour l'issue du conflit et pour pouvoir libérer l'Ukraine des envahisseurs russes, il faudrait plutôt s'engager de cette façon là. 

Que devez-vous à l'Ukraine ? 

Ce n'est pas tant un devoir, même éthique, parce que, encore une fois, je n'ai aucun jugement de valeur vis-à-vis des étrangers qui sont partis et qui pensent à leur propre sécurité. Mais moi, j'ai un sentiment d'appartenance quelque part. L'Ukraine a été un pays qui m'a accueilli depuis deux ans que j'habite ici, mais que je connaissais déjà pas mal avant. L'Ukraine m'a toujours accueilli avec les bras ouverts. Sa population est très intéressante, chaleureuse, ouverte à l'international, ouverte au dialogue des cultures, des personnes qui vont toujours de l'avant pour pouvoir rencontrer des gens, etc. C'est un pays qui m'a toujours beaucoup touché. Et habitant ici depuis bientôt deux ans, j'ai un certain sentiment d'appartenance, aidé par le fait que je parle russe. Même si je ne parle pas encore ukrainien, je pense qu'il faudrait y travailler ! Mais c'est vrai que la communication avec les locaux est plutôt facile. C'est un sentiment de pouvoir faire quelque chose. Et dans le contexte actuel, la seule conclusion que je pouvais tirer était qu'il faut le faire. 

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Très concrètement, que faites-vous dans cette région ? 

Je suis dans une de nos bases, dans l'ouest de l'Ukraine. Je n'ai aucune expérience de combat ou même militaire donc je ne suis pas forcément la première recrue qu'ils pensent envoyer au front. Je pense que je vais passer la durée de la guerre à continuer à faire ce que je fais actuellement : participer à l'organisation pratique du processus de recrutement et de la logistique dans nos bases. Je m'occupe beaucoup de logistique, de transport, notamment du côté polonais, pour que quand les recrues atterrissent sur des aéroports polonais, des volontaires les mènent en voiture jusqu'à la frontière. 

Et je suis aussi très impliqué dans la partie presse et d'autres parties en rapport avec l'organisation de la Légion, parce que c'est une nouvelle unité qui n'existait pas avant. Elle a été lancée il y a une dizaine de jours. Comme je disais que j'étais la première recrue et comme dans toute structure, civile ou militaire, il faut tout construire quand on part de zéro. C'est vraiment intéressant et je vais continuer à participer à cette organisation. 

S'il faut prendre les armes, aller sur le front, sur des terrains chauds, vous irez ? 

Si mes ordres sont ceux là, je ne vais pas faire d'insubordination, mais je ne pense pas que je serai la première personne qu'ils enverront. 

Mais avez-vous déjà été entraîné en ce sens ?

Je participe à certains entraînements sur place dans la mesure où mes fonctions me le permettent, parce que j'ai des fonctions qui ne sont pas liées aux combats et qui doivent passer avant.

C'est vrai que pour l'instant l'Ouest de l'Ukraine a plutôt été épargné. Mais je pense que personne ne se fait d'illusions sur le fait que cette zone sera épargnée pendant la guerre. Les populations sont prêtes, sous alerte, comme je vous le disais alors qu'on allait juste commencer notre interview. Des sirènes ont sonné exactement à ce moment, donc des attaques possibles. C'est possible à n'importe quand et personne n'a aucune illusion, à Lviv, à Ivano-Frankivsk ou n'importe où. Nous savons très bien que les Russes peuvent commencer à lâcher des bombes n'importe quand. Et moi, ce qui m'inquiète le plus, c'est l'évolution des événements ces derniers jours : de plus en plus de frappes sur des objectifs civils, loin de toute infrastructure militaire et qui ne peuvent donc logiquement pas non plus être des accidents. Ces frappes sont voulues par les forces russes et  quand on sait la capacité de bombardement que l'armée de l'air russe n'a pas encore utilisée... 

Je suis très inquiet que face à des opérations militaires qui ne se passent pas de la manière dont ils le veulent, l'occupant actuel du Kremlin puisse encore accentuer l'escalade. Et dans une campagne massive de bombardements, les villes de l'ouest de l'Ukraine ne seraient alors pas épargnées. 

Certains en France disent que peut-être on sous-estime la capacité et la puissance des forces russes et leur position dans la guerre d'information qui fait aussi partie de ce contexte.

Personne ne nie la supériorité des Russes en termes d'effectifs, de matériel. L'état major ukrainien le prend en compte dans ses calculs et dans ses décisions. En revanche, il est vrai que l'armée ukrainienne s'est montrée à même de défendre le territoire et aussi les villes les plus importantes du pays. Bien plus que ce qui était prévu et ce à quoi tout le monde s'attendait. 

On se rend très bien compte que l'on parle avec la Russie d'un des pouvoirs militaires les plus importants au monde. L'armée russe est une des armées les plus entraînées, les plus équipées au monde. Mais la fortitude des forces ukrainiennes, le courage et la valeur de ces troupes ont fait que la guerre ne se passe pas comme le voudraient les Russes. Et nous allons continuer, pas seulement au sein de notre Légion, à faire du mieux qu'on le peut pour arrêter leur avancée, retourner la situation sur le terrain et éventuellement, on l'espère tous, chasser du territoire ces envahisseurs. C'est une invasion, une guerre d'agression. 

Et ce qui est intéressant, c'est que quel que soit leur matériel, quel que soit leurs effectifs, les forces russes n'ont pas la motivation, n'ont pas de raisons d'être là. On voit des gamins de 18-19 ans qui font leur service militaire envoyés, qui ne savent même pas où ils vont et qui n'ont aucune espèce de motivation à être là. La seule raison est parce qu'ils se rendent compte que s'ils désertent et qu'ils retournent du côté russe, ils peuvent être exécutés. On sait qu'il y a énormément d'intimidation des troupes russes qui n'ont aucune envie d'être là. Alors que les Ukrainiens défendent leur territoire. Ils sont tous prêts. Les forces ukrainiennes ont la foi en leur cause et je pense aussi la foi en leur victoire Depuis le début de la guerre, je suis impressionné, même dans les populations civiles, chaque Ukrainien que je rencontre est prêt à donner sa vie et à tout sacrifier pour le futur du pays. Parce que quelle est l'alternative ? Se rendre, donner à Poutine ce qu'il veut, la Crimée russe, peut-être une Donbass encore plus élargie, et ensuite, quoi ? 

Nous essayons donc maintenant de faire passer un message important aux recrues russes, c'est qu'ils peuvent très bien se rendre et venir de notre côté. Ils seront pris en charge dans le cadre du droit international en tant que prisonnier de guerre et ils ne seront pas renvoyés en Russie avant d'être en sécurité pour rentrer chez eux. 

Les forces militaires en présence. Infographie publiée le 13 février 2022.
Les forces militaires en présence. Infographie publiée le 13 février 2022.
© AFP - Sabrina Blanchard, Gal Roma