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Danièle Linhart : "Il y a vraiment une volonté de modifier le rapport au travail en France"

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Le président de la République en visite à l'usine Whirlpool d'Amiens début octobre 2017
Le président de la République en visite à l'usine Whirlpool d'Amiens début octobre 2017
© AFP - Philippe Wojazer

Entretien. L'échange samedi d'Emmanuel Macron avec un jeune chômeur a provoqué de très nombreuses réactions et critiques. Pour la sociologue du travail Danièle Linhart, "c'est une manière fausse de responsabiliser les individus".

Ce lundi encore, l'opposition a déploré le "mépris" des conseils prodigués par Emmanuel Macron ce samedi à un jeune sans emploi. Quantité de critiques sont aussi venues des réseaux sociaux. Alors que Christophe Castaner, le patron de La République en Marche, a demandé s'il valait mieux de la langue de bois ? A l'occasion de l'ouverture de l'Elysée pour les Journées du patrimoine, le chef de l'Etat avait recommandé à un diplômé en horticulture sans emploi de 25 ans de postuler dans le secteur de l'hôtellerie-restauration ou le bâtiment.

"Honnêtement, hôtel, café, restaurant, je traverse la rue, je vous en trouve", a-t-il dit lors d'un échange filmé par la presse

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Sociologue spécialisée dans l'évolution du travail et de l'emploi, Danièle Linhart réagit à cette nouvelle adresse polémique du Président. Directrice de recherche au CNRS, elle enseigne à l'université Paris X.

Que vous évoque cette réflexion d'Emmanuel Macron à ce jeune horticulteur sans emploi ? 

Il y a vraiment une volonté de modifier le rapport au travail en France. Il s'agit de promouvoir une idéologie qui serait celle du "tout est désormais possible, on est dans le monde de la liberté, on a libéré le travail, il faut libérer maintenant les salariés, les travailleurs. Il faut qu'ils comprennent qu'on est dans le monde de la fluidité, de la flexibilité. Il faut avoir le goût du changement et de l'aventure, il faut savoir se remettre en question, etc., etc."

Il y a une manière de placer toutes les responsabilités sur chacun d'entre nous dans ce monde du travail, pour dire franchement : "y'a qu'à déménager, y'a qu'à changer de métier, y'a qu'à passer d'un statut à un autre, du statut de salarié à celui d'auto-entrepreneur ou d'indépendant, y'a qu'à créer son entreprise, etc., etc.". 

Cela ne reflète pas la réalité du monde du travail, parce qu'il a été modelé par des dizaines et des dizaines d'années qui ont promu une sorte de réalité qui est celle d'un salariat où tout le monde aspire à une certaine stabilité. 

D'ailleurs, dans les années cinquante, soixante ou soixante-dix, on faisait tout pour fidéliser les ouvriers, pour qu'ils restent accrochés à leur usine. On a mis en place des cantines et des logements. Il y a eu une période pour stabiliser, fixer, fidéliser, identifier les individus à un métier, à une identité professionnelle, et maintenant on fait comme si du jour au lendemain on pouvait tout transformer et dire à chacun : "voilà, c'est une question de simple bonne volonté". 

Cela ne reflète pas la réalité ?

Non. Et c'est une manière fausse de responsabiliser les individus, parce que les personnes au travail s'investissent, s'engagent. Elles cumulent une certaine expérience qui leur permet d'être meilleures, de se bonifier dans leur travail donc on n'est pas dû tout dans le même registre. Et Emmanuel Macron a tendance à produire comme une sorte d’amnésie généralisée, on repart sur de nouvelles bases, mais ce n'est pas aussi simple que cela. 

Si l'on regarde son cursus, lui, il s'est préparé. Il est passé par les meilleures grandes écoles, par le ministère des Finances, par l'Elysée, il a été le conseiller de François Hollande : il n'est pas devenu Président par hasard. Et lui encore, il lui était beaucoup plus facile de changer que pour les autres.

Il y a donc quelque chose qui relève soit du mépris, soit de l'ignorance, soit de l'incompréhension de la situation réelle des gens.

Les gens sont ancrés dans un certain rapport au travail, à leur métier, dans une certaine identité professionnelle, dans un certain mode de vie : vie privée, vie professionnelle. Tout cela ne se remet pas en cause du jour au lendemain. Ce n'est pas si simple que cela.

Peut-on dire du coup que le politique "légitime" la violence économique du marché du travail tout simplement ? 

Complètement. Il existe une sorte de production idéologique que l'on retrouve dans beaucoup d'écrits, dans des médias, et dans des discours politiques pour essayer de promouvoir une autre idéologie du travail que celle qui était constitutif de notre société jusqu'à présent, et qui est tourné autour de l'idée de liberté. 

Le mot de liberté est mis à toutes les sauces : il y a les entreprises libérées, la liberté du travail, le travail libertaire, comme par exemple Denis Pennel, qui a eu le prix Turgot de la haute finance, en parle. 

Tout serait possible. Il n'y a qu'à se saisir des opportunités, avec l'auto-entrepreneuriat, les possibilités démultipliées liées au numérique. Avec le numérique, tout est possible : se faire une clientèle, se faire bien connaître, devenir visible, avoir des avis favorables, donc se faire sa propre pub. Et avec l'auto-entrepreneuriat ou tout ce qui touche à créer sa propre entreprise, les start-up, etc., les talents peuvent se développer et ils proliféreraient de façon extrêmement  facile. Ce n'est pas la réalité dans laquelle nous sommes plongés. 

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C'est-à-dire que pour vous la réussite n'est pas une question de talent, c'est plutôt une question de déterminisme social ?

Je voudrais bien que l'on nous définisse par exemple ce que l'on entend par talent ? Parle-t-on d'expertise ? Si on parle d'expertise, elle se construit, il y a des validations, des diplômes, de l'expérience. J'entends parler de talent comme si c'était lié à la personnalité des individus : "les talents sont ceux qui sont inventifs, créatifs, innovants". Mais s'il n'y avait qu'eux qui pouvaient gagner dignement leur vie, ce serait un problème quand même.  

On n'est pas obligé d'être un talent pour gagner sa vie. Nous sommes dans une période où l'on met trop l'accent sur les qualités personnelles, les talents, ceux qui ont du courage, de l'inventivité. On devrait aussi prendre en considération la détention de métier, la détention d’expérience individuelle et collective du travail, la capacité de coopérer avec les autres, de s'intégrer dans une équipe. Il y a vraiment un sur-investissement sur les capacités personnelles, intimes, d'inventivité, les talents. Pour moi, excusez moi, c'est presque du pipeau, et c'est presque du pipeau dangereux parce que cela met en concurrence d'une manière pas du tout claire les uns avec les autres. Cela valorise, sur on ne sait pas exactement quoi, des carrières.

Il y a quelque chose de construit de manière idéologique. C'est vraiment une story-telling : on raconte des histoires qui ne correspondent pas véritablement à la réalité du métier. Un bon professionnel est celui aussi qui s'en tient aux règles du métier, qui sait écouter, qui ne cherche pas à transgresser nécessairement, ni à innover en permanence. 

On a ce discours très macronien, sans mémoire, et qui a une tendance presque à revisiter le passé pour l’interpréter différemment. Je trouve cela un peu inquiétant.

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Ce story-telling rendrait malheureux ceux qui se retrouvent empêchés d'être flexibles pour des raisons diverses et variées mais qui du coup se disent "je ne suis pas fait pour ce marché du travail là" ? 

"Je ne suis pas un talent, je ne suis pas flexible, je n'ai pas le goût de l'aventure, je n'accepte pas de prendre des risques et de me remettre en cause en permanence", c'est ça ! Et vous savez, c'est quelque chose qui remonte déjà à une quinzaine d'années, où certaines entreprises proposaient à leurs salariés de sauter à l’élastique ou en parachute pour montrer que au nom de leur société ils étaient capables de grandes choses. Il y a cette idée que maintenant il faut avoir le goût du risque de se remettre en question, d'être mobile, flexible. 

Mais l'enracinement dans la société, dans un endroit, dans un territoire, avec une famille, avec des réseaux d'amis, est aussi très important pour faire la société. Cela peut concerner certains âges, pendant des périodes très limitées. Mais cette idée de fluidité permanente, de changement permanent, de remise en question permanente, peut quand même poser problème, même sur le plan de la cohésion sociale et sur le plan de l'avenir de nos sociétés. 

On vous dit sur l'idée même d'acquis : "Ah non, ce mot est devenu banni".

Moi, je pense qu'une société doit avoir ses règles, ses lois, ses acquis, et bien entendu être ouverte au changement et à l'innovation. Mais quand par exemple on entend des ministres d'Emmanuel Macron dire "Ah bah non, je ne peux pas répondre. A cette époque là, je n'étais pas né". Qu'est-ce que cela veut dire ? Que l'Histoire n'existe pas ? Que l'Histoire commence avec eux ? Il y a un déni de l'Histoire, un déni de ce que nous avons hérité en termes sociaux, culturels, politiques, idéologiques. 

Cette volonté de faire une rupture, de produire de l’amnésie, de remettre sans cesse les choses à plat, crée beaucoup d'anxiété, d'angoisse, de sentiment d'injustice, d’incompréhension, de désaffiliation. On le voit dans les entreprises. C'est cela aussi qui est à l'origine des risques psychosociaux, du mal être, des suicides, etc. C'est cette idée de "y'a qu'à", "vraiment, allez y,  jetez vous à l'eau". On ne peut pas vivre tout le temps comme cela.

Parce qu'on a un peu l'impression qu'Emmanuel Macron dit "si vous ne trouvez pas du travail, c'est un peu votre faute !" ? 

C'est bien l'idée ! C'est une idée suggérée depuis un certain temps. Ce sont les discours du Medef : "On est responsable de son employabilité", c'est cette idée là. Et il faut sans cesse travailler à son employabilité, c'est-à-dire se former à l'informatique, aux langues étrangères, et accepter le changement comme quelque chose qui par définition est un progrès. 

On identifie le changement au progrès, alors que cela n'a pas de sens. Du changement pour du mieux : c'est du progrès ! Mais si on fait du changement pour arriver à une situation moins bonne, ce n'est pas du progrès. Le changement en soi n'est pas une valeur. 

Mais nous sommes dans cette perspective idéologique que le changement en soi est une vertu et que les gens qui n'acceptent pas de changer sont des personnes rigides, arc boutées sur leur acquis, leurs privilèges, qui ne veulent pas  jouer le jeu. C'est un peu cette idée, depuis les années 90, que les gens font un peu partie des parasites, des cinquièmes colonnes qui ne veulent pas  accepter de se remettre en question et de partir au front pour mériter leur place. Et si on ne trouve pas de boulot c'est qu'on n'a pas fait ce qu'il faut. Alors que nous observons une société au contraire qui tend à intensifier le travail de telle sorte qu'on puisse réduire sans cesse les emplois, automatisés, informatisés. Etre employable n'est pas aussi simple. 

Il faut vraiment voir cela en terme idéologique. On est en train de construire une nouvelle idéologie du travail qui se veut en rupture avec le passé. Le livre de Pennel qui en arrive à parler des salariés comme de rentiers m'a ainsi frappé. Il dit que ce sont les rentiers parce que c'est la stabilité, tout est garanti, ils ont un boulot stable, et donc tout vient avec ce sont des rentiers or maintenant on ne peut plus se permettre ça !  

Il est quand même terrible de comparer tous les salariés à des rentiers quand on pense à ceux qui sont au SMIC, à ceux qui ont un travail tellement fatiguant, prenant, intensif, etc. Je pense qu'il y a eu volonté révisionniste pour lire l'Histoire. On réécrit une autre histoire. Celle du passé n'est pas prise pour ce qu'elle était vraiment.

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