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Dans les coulisses de la négociation en politique

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Les partenaires sociaux reçus à Matignon le 19 décembre 2019 pour une réunion de négociations sur la réforme des retraites.
Les partenaires sociaux reçus à Matignon le 19 décembre 2019 pour une réunion de négociations sur la réforme des retraites.
© AFP - Benoît Tessier

La CGT a claqué la porte de la conférence de financement du régime de retraite ce 19 février. De ces grandes réunions, on ne connaît pas grand chose. Les médias sont souvent présents à l'entrée et à la sortie, rarement à l'intérieur. Mais que se passe-t-il en coulisses ?

Des grandes réunions de négociation à l’Elysée, Matignon ou dans les ministères, les journalistes (et donc le public), doivent souvent se contenter d’images à l’arrivée et de déclarations à la sortie. Chacun donne sa position à l’issue de ces grandes tables. Mais souvent, les déclarations de sortie sont déjà écrites, ou presque écrites, avant même la réunion. Parce qu’en réalité, rien n’est laissé au hasard. "Les réunions multilatérales, ça se prépare", souligne Raymond Soubie. L’ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy en sait quelque chose : il en a vu passer des négociations. Et selon lui, tout le concret se joue en amont, lors de contacts entre conseillers du pouvoir et des organisations syndicales. 

Dans les coulisses de la négociation en politique. Reportage de Rosalie Lafarge

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Le rôle clé des conseillers

"Vous avez soit des rendez-vous bilatéraux officieux, qui ne sont jamais publics, soit – le téléphone existe – des conversations téléphoniques, explique Raymond Soubie. Elles permettent aux membres du gouvernement de savoir à l'avance quelles vont être les positions de leurs interlocuteurs, et aux interlocuteurs de savoir jusqu’à quel point le gouvernement veut maintenir ses positions. C’est un peu une sorte de théâtre, mais de théâtre préparé et utile car il montre qu’un processus de recherche du compromis est enclenché. Cela permet d’avoir une architecture pour la réunion et de la rendre plus constructive"

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Beaucoup de choses reposent donc sur les épaules des conseillers. "C’est un travail obscur, il ne faut pas que cela apparaisse du tout", souligne encore Raymond Soubie qui insiste sur la nécessité de nouer des relations de confiance avec tous les interlocuteurs, "des plus durs aux plus modérés", pour nourrir une parfaite connaissance du "terrain" et ainsi trouver des solutions pour sortir d’une crise. 

Le nécessaire lien de confiance à établir

D’où l’importance, selon l’actuel président du groupe de conseil Alixio de "ne jamais rompre le lien" avec les partenaires sociaux. "Pour avoir de bonnes relations sociales, ou les moins mauvaises relations sociales possibles, poursuit Raymond Soubie, le mot central, c'est la confiance. On peut être en accord ou en total désaccord, l'important c'est que les relations de confiance ne soient pas entamées. Et pour cela il faut toujours, du côté gouvernemental, être sincère vis-à-vis de ses interlocuteurs : leur dire ce qui est acceptable, ce qui ne l'est pas, les prévenir à l'avance de ce qui va arriver, toujours les écouter, qu'ils n'aient jamais l'impression d'avoir été roulés dans la farine. Et la confiance, cela se construit dans la durée. C'est la raison pour laquelle les personnes qui ont traité ces sujets-là, les ont traités sur de longues périodes, parce que la confiance cela se capte sur une longue période"

Un week-end, dans un endroit secret, j'avais retrouvé des conseillers et on avait mis cartes sur table. Jean-Claude Mailly

Les contacts bilatéraux sont donc cruciaux. Et parfois, les compromis s’arrachent justement de façon totalement officieuse. L’ancien secrétaire général de Force ouvrière, Jean-Claude Mailly, se souvient par exemple du dossier du contrat première embauche de Dominique de Villepin en 2006. "La sortie d’un conflit comme celui du CPE, se rappelle-t-il, se fait grâce à des contacts bilatéraux. Un week-end, dans un endroit discret, j’avais retrouvé des conseillers et on avait mis cartes sur table. C’est là qu’on a commencé à mettre les bouts de ficelle pour sortir du conflit. Cela ne veut pas dire que c’est secret, mais vous pouvez vous parler plus franchement en bilatéral que dans une réunion où chacun joue sa place. Quand vous êtes nombreux autour d’une table, chacun est en représentation et puis c’est un peu long. Mais cela reste important pour solenniser et terminer quelque chose", relativise tout de même Jean-Claude Mailly. 

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Parfois, le ton monte

L’ancien leader syndical a, de son propre aveu, "tout connu : les réunions où il n'y avait pas de préparation et où c'était de la communication, et celles, comme les différents sommets sociaux organisés par Nicolas Sarkozy notamment au moment de la crise financière, qui avaient été très étroitement préparées en amont et où l'on savait à peu près ce qui allait sortir de la réunion et tout le monde avait ses éléments de langage". Cela n’empêche pas le ton de monter parfois. 

"Les négociations, ça peut être très cash" explique Jean-Claude Mailly, ancien numéro un de Force ouvrière

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Jean-Claude Mailly, ancien secrétaire général du syndicat Force ouvrière
Jean-Claude Mailly, ancien secrétaire général du syndicat Force ouvrière
© Radio France - Rosalie Lafarge

"Je n'ai jamais hésité, si j'avais quelque chose à dire, à le dire, enchaîne Jean-Claude Mailly, y compris devant le président de la République ou le gouvernement. Je me souviens par exemple d'une conférence sociale où j'ai entendu le Président dire que ce serait quand même mieux s'il n'y avait qu'un seul syndicat parce que ça faisait beaucoup de monde autour de la table. J'ai répondu que oui, comme s'il n'y avait qu'un seul parti, mais qu'alors on ne serait plus en démocratie. Je crois qu'il faut dire les choses, sinon ça ne sert à rien. C'est toujours dans la correction et le respect de la fonction, bien entendu, mais il faut dire les choses en face. Il n'y a rien de pire, je crois, que de ne rien dire dans une réunion et de le dire, à la sortie, aux médias. J'ai toujours eu comme principe : ce que je vais dire à la sortie, je vais le dire en face à mon interlocuteur, surtout si c'est dur".

Des déclarations de sortie préparées en amont

Ce qu’il va dire à son interlocuteur lors de ce type de grandes réunions, Jean-Claude Mailly l’a souvent, là aussi, préparé en amont. "Si la réunion est bien préparée, on sait à peu près ce qu'on va dire en sortant, admet l’ancien de FO, parfois, on peut même faire des erreurs. Moi, j'ai commis une erreur une fois. C'était sur les ordonnances travail sous Macron. C'était une sortie de réunion avec le Premier ministre où, comme je savais tellement ce qui allait être dit, j'ai eu un ton trop calme à la sortie, ce que les militants de Force ouvrière n’ont pas compris. Mais c'est parce que je savais tellement ce qui allait sortir de la réunion, que je n'avais pas de surprise, je savais où on avait obtenu satisfaction, où on n'était pas d'accord. Mais ce jour-là, donc, il aurait fallu que je monte un peu le ton. Je ne l'ai pas fait. Bon bah voilà, tout le monde peut se tromper".  

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Ces grandes réunions sont importantes, finalement, pour que tout le monde entende ce que chacun a entendu de son côté dans ces fameux rendez-vous bilatéraux. Au fond, "cela permet de prendre la température officielle de tout le monde, chacun sait plus ou moins quelle est la position de l’autre, et comme la règle du jeu veut que tout le monde puisse s’exprimer, il est clair qu’on ne peut pas aller au fond des sujets", reconnaît Raymond Soubie.   

Une importante mise en scène

Comme c’est très préparé, c’est aussi très scénarisé. "Il y a des jeux de rôle, c’est une tragédie grecque, avec des moments où les syndicats quittent la table, reviennent trois heures plus tard", sourit François Jeger. Et d’autres moments où l’on fait en sorte que cela traîne. C’est l’un des souvenirs de ce spécialiste des retraites, ancien conseiller au ministère des Affaires sociales.

"Il y a un art de savoir arracher des discussions au dernier moment quand les gens sont fatigués parce qu’on profite de la fatigue de l'un pour arracher le morceau. En 2007, sur les régimes spéciaux, ça s'est achevé par une réunion qui a fini très tard et le directeur de cabinet a demandé de monter à toute vitesse un repas. Cela a été plus facile de trouver un accord après avoir mangé et bu un petit peu. Ce sont aussi des techniques", explique François Jeger. 

Quand on entre en négociation, il faut connaître le point de sortie.    François Jeger

D’après lui, dès le départ, "chacun sait le rôle qu’il va jouer". Du côté du gouvernement, précise François Jeger, "quand on entre dans la négociation, il y a deux éléments importants à connaître : le point d’entrée et le point de sortie, jusqu’où on va accepter la négociation". Et de reconnaître que, dans les faits, "si les réformes précédentes sur les retraites avaient été conduites à fond, il n’y aurait pas besoin aujourd’hui de revenir sur le sujet : c’est toujours parce qu’on a fait le maximum de ce qui était acceptable sur le moment que le problème refait surface ensuite"

Les grandes réunions multilatérales restent importantes

Bien qu’elles soient préparées et parfois mises en scène, les réunions multilatérales ne servent pas à rien. La grande table avec tous les acteurs autour du Président, du Premier ministre ou de son équipe, a aussi son importance souligne le politologue Bruno Cautrès. "La négociation a elle-même sa propre logique. Les mots que le Premier ministre va utiliser au début de cette séance du 7 janvier vont donner une certaine tonalité. En particulier, ce que tout le monde se demande, c'est si le Premier ministre va trouver d'autres manières de parler aux syndicats qui vont donner une autre tonalité, un autre climat aux négociations", analyse le chercheur CNRS au Cevipof.

"La négociation a sa propre logique", selon le politologue Bruno Cautrès

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Bruno Cautrès, le 31 décembre 2019
Bruno Cautrès, le 31 décembre 2019
© Radio France - Brice Garcia

Il poursuit : "Il y a une très importante logistique. Nous sommes un pays de solide tradition démocratique où on sait comment organiser ce type de réunions. Elles sont très souvent entrecoupées de séances en plus petits groupes, où les conseillers vont échanger, puis reviennent à la table. Donc il y a une logistique de l'organisation de ces négociations, et notamment là, on est dans une situation d'un tel blocage qu'il va être très important que toute l'ingénierie soit mise en œuvre pour qu'on puisse débloquer la situation".

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