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Dans les coulisses du C2RMF, le laboratoire de pointe des Musées de France

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Puits du jour du laboratoire du C2RMF à Paris.
Puits du jour du laboratoire du C2RMF à Paris.
© Radio France - Julie Pacaud

C’est un lieu discret, peu connu du grand public et pourtant au cœur de Paris : le Centre de recherche et de restauration des musées de France, le C2RMF. Cette structure unique à compétence nationale expertise et restaure chaque année près d'un millier d'œuvres d'art.

Dans les coulisses du C2RMF : le reportage de Julie Pacaud.

3 min

Sous la place du Carrousel du Louvre, il faut d'abord descendre un escalier en pierre et franchir deux imposantes portes noires qui ne laissent rien transparaitre. Ce laboratoire, l'un des trois sites du Centre de recherche et de restauration des musées de France (le C2RMF), aime la discrétion. Pourtant, à l'intérieur, 6 500 mètres carrés s'étalent sur trois étages en sous-sol, articulés autour d’un puits de jour baignent dans la lumière où des blouses blanches s’agitent. C'est Isabelle Pallot-Frossard, la directrice du C2RMF, qui nous guide. "Nous sommes le bras armé, technique et scientifique, du service des Musées de France qui regroupe 1 220 musées, afin d'aider les responsables de collection à assurer la meilleure connaissance possible et la meilleure conservation possible de leur collection," explique-t-elle. "On accueille d'une part des œuvres en restauration qui passent d'abord par le laboratoire pour une étude scientifique, avant d'être montées dans les ateliers pour être restaurées."

Isabelle Pallot-Frossard, directrice du C2RMF.
Isabelle Pallot-Frossard, directrice du C2RMF.
© Radio France - Julie Pacaud

Une fois arrivée dans le laboratoire, l'œuvre d'art suit donc un parcours d'examens qui débute par une série de photographies scientifiques. Ce matin-là, Anne Maigret, technicienne d'art, photographie une colombe en terre cuite à l'aide d'une lampe à infrarouge dans une pièce plongée dans le noir. "Sur cette colombe de l'époque hellénistique (de 320 av J.-C à 30 av J.-C), on voit qu'il reste du bleu en utilisant une technique de luminescence infrarouge. Il s'agit de bleu égyptien, c'est donc une trace qu'il reste des pigments antiques," détaille-t-elle en zoomant sur l'écran de son ordinateur. L'UV va lui permettre de mettre en évidence les traces de restauration et certains pigments.

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Prise de vue en luminescence infrarouge pour la détection du pigment bleu égyptien, ici d'une colombe Hellénistique en terre cuite du Musée du Louvre.
Prise de vue en luminescence infrarouge pour la détection du pigment bleu égyptien, ici d'une colombe Hellénistique en terre cuite du Musée du Louvre.
© Radio France - Julie Pacaud

"En principe, on va essayer de localiser des choses sur la photographie et comprendre ce qu'on a vu grâce à de l'analyse, c'est le cas le plus fréquent", précise Isabelle Pallot-Frossard. "Il arrive aussi qu'il y ait des choses qu'on ne voit pas sur la photo mais qu'on voit autrement. C'est ce que l'on fait par exemple par cartographie de fluorescence X. C'est une machine qui fait une analyse élémentaire d'une zone donnée et va détecter les différents éléments présents. Par exemple, elle va trouver du mercure et du souffre, donc du sulfure de mercure, et déduire que c'est du vermillon. Cette analyse ponctuelle peut-être faite élément par élément. On peut utiliser cette technique en cartographie : la machine balaie toute la surface et analyse tous les endroits où il y a du rouge. Cela permet de voir certaines choses que la photographie n'a pu mettre en évidence puisque c'est lié à la composition des pigments," détaille la directrice.

Autre outil utilisé : la radiographie. Réalisée sur un objet en trois dimensions, cette immense machine permet de comprendre la structure de l'objet lui-même, s'il existe une structure métallique à l'intérieur ou si des réparations ont été faites. Effectuée sur une peinture, la radiographie va pouvoir révéler la structure de la toile, mettre en évidence des repeints ou des repentirs. Elle permet de comprendre la mise en place des différents éléments de la peinture.

Anne-Solenn Le Ho, ingénieure de recherche, analyse des écailles de peinture provenant d'un masque mortuaire grâce à un microscope à balayage.
Anne-Solenn Le Ho, ingénieure de recherche, analyse des écailles de peinture provenant d'un masque mortuaire grâce à un microscope à balayage.
© Radio France - Julie Pacaud

Sur certains objets, il peut ainsi y avoir des successions de matières issues de restaurations, de "couches". Ici le microscope électronique à balayage prend le relais. Il peut être utilisé aussi bien sur des tableaux que sur des céramiques ou des argiles. "Un échantillon de la taille d'un grain de sel peut être ainsi grossi 10 000 fois et permet véritablement de rentrer dans la matière afin d'en comprendre sa composition", détaille Anne-Solenn Le Ho, ingénieure de recherche dirige le groupe Peinture du département Recherche du C2RMF. Cet instrument est l'un des plus utilisés sur les oeuvres. 

Anne-Solenn Le Ho, ingénieure de recherche, analyse des échantillons avec un microscope électronique à balayage.

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Sur la majorité des œuvres, des prélèvements sont effectués et analysés par un équipement flambant neuf : l'ICP-MS, un spectromètre de masse qui utilise un plasma d'argon pour atomiser la matière. Cet outil va permettre d'aller chercher les plus infimes traces de certains éléments chimiques dans les différents matériaux. Aux commandes de cette machine : Benoît Mille. "Si on prend un métal par exemple, on va devoir déterminer si c'est un alliage puis quantifier et qualifier cette recette d'alliage. Puis on va regarder les choses que l'artisan n'a pas contrôlées, c'est-à-dire les éléments en trace. Il s'est fourni en cuivre, en étain, mais chacun contient des impuretés directement en lien avec l'endroit d'où provient ce cuivre ou cet étain," explique le responsable du groupe objet au C2RMF, et spécialiste des études des métaux anciens.

L'ICP-MS permet d'analyser les plus infimes traces d'éléments chimiques dans les différents matériaux.
L'ICP-MS permet d'analyser les plus infimes traces d'éléments chimiques dans les différents matériaux.
© Radio France - Julie Pacaud

Mais il arrive que les prélèvements soient impossibles sur des œuvres trop fragiles ou que les chercheurs soient à la recherche d'éléments très spécifiques. C'est donc la star du laboratoire qui intervient : AGLAE, l' Accélérateur Grand Louvre d'Analyses Elémentaires. Cet instrument de trente mètres est le seul accélérateur de particules au monde dédié exclusivement à l’étude d’objets du patrimoine, en faisant des analyses par faisceaux d'ions. Grâce à la technique du PIXE, particle induced x-ray emission, AGLAE peut détecter les éléments chimiques présents en toute petite quantité. "Cet accélérateur permet de faire des analyses non destructives," précise la responsable d'AGLAE, Claire Pacheco, "c'est-à-dire sans aucun prélèvements ni dommages. Ces éléments présents en toute petite quantité permettent d'établir une signature géo-chimique et d'identifier la provenance de l'objet."

Claire Pacheco, responsable de l'accélérateur de particules AGLAE.
Claire Pacheco, responsable de l'accélérateur de particules AGLAE.
© Radio France - Julie Pacaud

Claire Pacheco, la responsable d'AGLAE, explique comment cet accélérateur de particules est mis au service du patrimoine.

7 min

Tous types d'oeuvres sont ainsi analysées dans ce laboratoire, peintures, sculptures, arts graphiques ou encore arts contemporains. Et delà de l'analyse, le C2RMF a aussi une mission de restauration des oeuvres dans ses ateliers, répartis entre le pavillon de Flore au Palais du Louvre et la Petite écurie du roi à Versailles. Le centre fournit enfin des conseils aux 1220 Musées de France, sur les questions de conversation et intervient, à la demande des musées, pour la gestion de la lumière ou du climat lors des expositions. Mais tant que l'exposition n'a pas lieu, rien n'oblige le centre à divulguer la liste des oeuvres qu'il expertise ou restaure. Un fonctionnement mis en lumière par les récents rebondissements autour du tableau Salvator Mundi.