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Dans les coulisses du livre politique (6/6)

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A côté des jeunes talents ou des plumes confirmées de la rentrée littéraire, les étals des librairies vont accueillir en septembre la prose de nombreux responsables politiques : Pierre Moscovici, Arnaud Montebourg, Valérie Pécresse, Rama Yade... Des livres souvent vite écrits – et pas toujours par ceux qui figurent en couverture. "Littérature politique, un oxymore ?" : dernier épisode de notre série "Les Étés politiques".

Livres politiques
Livres politiques
- Marquet F.

C’est un fait : le cimetière des livres politiques, oubliés sitôt après leur parution, est bien garni. Pour un « Jours de pouvoir » de Bruno Le Maire (95.000 exemplaires), combien de d’autobiographies, de livres-programmes, de récits plus ou moins bien troussés tombés aux oubliettes ?

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Harry Potter contre Laurent Fabius
Parmi les flops historiques, « Cela commence par une balade » de Laurent Fabius en 2003. Dans ce livre « confessions », l’ancien premier ministre avoue son penchant pour les carottes râpées, Jamel Debbouze et les balades à moto. Il s’agit, pour l’ancien premier ministre, de** fendre l’armure, de rompre avec le profil de l’énarque omniscient** et supérieur. Las ! Même si aucun éditeur n’avait pensé détrôner un opus d’Harry Potter, les confessions de Laurent Fabius n’ont trouvé que 6000 amateurs.

« Si un éditeur est rationnel, il ne publie pas de livres politiques. A de rares exceptions près, ils ne marchent pas », tranche Pierre Féry , directeur délégué chez Michel-Lafon :

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Pourquoi continuent-ils, dès lors, à publier ces livres vite écrits, vite digérés ? « Les tirages sont relativement faibles, donc les éditeurs n’y perdent pas grand-chose », explique Henri Trubert , ancien de chez Fayard et co-fondateur de la maison d’édition des Liens qui libèrent. Et puis, « souvent, les hommes politiques en achètent eux-mêmes 1000 ou 1500 exemplaires qu'ils distribuent ensuite ». Jean-François Copé avait d’ailleurs eu recours à ce stratagème pour doper les ventes.

Un autre professionnel, anonyme, pointe une raison moins avouable : « pour les éditeurs, il n’est jamais inutile d’avoir un politique de haut niveau dans son carnet d’adresse. C’est peut-être un futur ministre qui signe… ».

« L’alibi marketing »
Le livre politique est en fait conçu comme un produit d’appel, qui va justifier les invitations médiatiques. « C’est un pur alibi marketing. A la rigueur, peu importe ce qu’il y a dedans » explique l’éditeur **Pierre Féry : **

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Le contenu du livre est d’autant moins important qu’il est – très – rarement issu de la plume du responsable politique. « 90 % de ces livres sont écrits par des nègres », affirme Jean-Paul Brighelli , lui-même « assistant-écrivain », selon l’euphémisme en vogue dans le milieu littéraire :

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Ces livres sont donc écrits en moins de trois semaines. Jean-Paul Brighelli a tenu la plume de Jean-Louis Borloo, Christian Estrosi, Patrick Balkany, Valérie Pécresse. Il livre une anecdote, représentative, selon lui, des pratiques habituelles du milieu :

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Et le pari est tenu. Le 7 mai 2002, Jean-Louis Borloo fait partie du premier gouvernement Raffarin (à 2'10") :

«** Les politiques n’ont pas le temps d’écrire, à peine celui de lire et de penser.** Toute la journée, ils ingurgitent des rapports et des notes, ils sont incapables de produire eux-mêmes une pensée », estime l’éditeur Henri Trubert. Il y a quelques années, un nègre avait demandé à un responsable politique ce qu’il fallait écrire sur la lutte contre le chômage. Il lui a été répondu : « faites-moi un chapitre là-dessus, je vous dirai ensuite si je le signe ». Les « assistants-écrivains » écrivent donc parfois des pans entiers des programmes ! Ils sont rémunérés entre 7 000 et 10000 euros par livre.

Il arrive pourtant que les « nègres » refusent d’écrire pour un responsable politique. Ce fut le cas de Jean-Paul Brighelli avec Michel Charasse, « une personnalité détestable » (voir l’interview complète à la fin de l’article).

Ce qui marche ? Les mémoires et les pamphlets.

Ils ne sont finalement qu'une poignée à écrire leurs livres. Les mêmes noms reviennent : François Bayrou, Bruno Le Maire, Xavier Darcos… Le président du Modem , légèrement professoral, regrette que certains, dans la classe politique, "manquent de confiance en leurs capacités" :

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Son pamphlet « Abus de pouvoir », réquisitoire contre Nicolas Sarkozy s’est très bien vendu : 65.000 exemplaires.« Il y a deux types de livres politiques qui fonctionnent : les mémoires et les pamphlets » note un éditeur. En 2007, à défaut de gagner l’élection présidentielle, Ségolène Royal aura au moins stimulé la productivité littéraire de ses camarades socialistes. Juste après sa défaite, pas moins de cinq pamphlets sont venus souligner l’"amateurisme" de l’ex-candidate, avec des titres dont la vertu majeure n’était pas l’élégance :

- Au revoir Royal (Marie-Noëlle Lienemann)

- Une élection imperdable (Claude Bartolone)

- La défaite en chantant (Claude Allègre)

- L’impasse (Lionel Jospin)

- Désert d’avenir (Guillaume Bachelay et Bruno Leprince)

Une bonne vente fait-elle un bon candidat ?
Le baromètre des ventes en librairies n’est pas celui des sondages, encore moins celui des urnes. En 2006, Lionel Jospin tente d’organiser son retour en politique. Il publie « Le monde tel que je le vois », qui se vend plus qu’honorablement, à 52 000 exemplaires. Mais sa cote, dans l’opinion, ne bouge pas. Malgré une tentative de retour remarquée à l’université d’été du parti socialiste (à 11'30") :

A l’inverse, les très bonnes ventes du livre de Jean-Luc Mélenchon , « Qu’ils s’en aillent tous » (80 000 exemplaires selon l’institut Gfk) a précédé de plusieurs semaines sa forte hausse dans les sondages, pendant la campagne de 2012.

Le livre politique de demain ? Un tract amélioré
Il est loin, le temps du « fil de l’épée » (de Gaulle) ou du « Coup d’Etat permanent » (Mitterrand). Désormais, pour contrer la « double désaffection » (celle pour la politique, celle pour les livres), les éditeurs se veulent plus concis et plus ludiques. Sur le modèle de Stéphane Hessel, les petits opuscules ont le vent en poupe. Ainsi, prévu pour la mi-septembre, le livre d’Arnaud Montebourg, « Le retour de l’Etat », donne dans l’économie de papier : vendu 5€, il fera… 80 pages.

**"Les Etés politiques", série réalisée par Frédéric Says, avec l'INA. ** Découvrez les épisodes précédents.