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Dany Laferrière, Nathalie Heinich, Avishag Zafrani… La quête de responsabilité

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Un marché devant l'hôpital public du centre-ville de Port-au-Prince, à Haïti.
Un marché devant l'hôpital public du centre-ville de Port-au-Prince, à Haïti.
© AFP - Pierre Michel Jean

La Revue de presse des idées. La crise du coronavirus remet au goût du jour le « principe responsabilité » énoncé par le philosophe allemand Hans Jonas. Quelles leçons pouvons-nous tirer en interrogeant nos responsabilités individuelles et collectives ?

Tandis que les enquêtes journalistiques sont à la recherche des responsabilités dans la gestion de la crise, bien des tribunes tournent autour du « principe responsabilité » inventé en 1979 par le philosophe Hans Jonas.

Dans un entretien qu’il accorde à Joseph Confavreux de Mediapart, le philosophe Pierre Zaoui récuse le terme de « catastrophe » pour qualifier ce qui nous arrive. Après avoir décliné les quatre sens qu’on peut donner à ce terme, il revient sur les attentats du 13 novembre 2015 qui ont fait un peu plus de 130 morts : « c’était un sentiment de catastrophe pourtant plus grand que celui qu’on est en train de vivre, au moins jusqu’à présent, alors qu’on en est déjà à dix fois plus de morts. Parce qu’intervenait alors une volonté de nuire qui était repérable et monstrueuse et qui imposait d’elle-même le sens de catastrophe : c’est banal de mourir, mais c’est atroce d’être tué. L’intention du mal est indissociable du sens du mal et du sens du malheur absolu. C’est pourquoi la catastrophe ne se chiffre pas, elle est trop subjective et c’est là que c’est un concept faible qui permet toutes les variations du sentiment autour parfois d’un simple « c’est la vie ». Et, après avoir fait un détour par les fumeurs et le risque sanitaire qu’ils courent en continuant de fumer tout en en connaissant les conséquences, Pierre Zaoui ajoute : 

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De la même manière, je trouve un peu scandaleux que les personnes qui ont voté, ou n’ont pas voté du tout, pour tous les gouvernements successifs jusqu’à celui d’aujourd’hui qui ont détruit l’hôpital public ces quinze dernières années, qui n’ont jamais lutté pour le défendre alors qu’il s’effondrait, qui n’hésitaient pas à souligner les coûts trop élevés de notre Etat-providence et vantaient une privatisation de la santé, se permettent de parler de catastrophe – moyen trop commode de se dissimuler à eux-mêmes leur propre responsabilité… Ils ne l’ont pas davantage volé que les fumeurs.

Ce diagnostic permet au philosophe de plaider pour une restauration d’un Welfare State et d’une « solidarité européenne et internationale qui préservent à la fois les vies et l’économie. »

Tandis que Pierre Zaoui cite Foucault et Sénèque à l’appui de son propos, une autre philosophe, Avishag Zafrani, mobilise la pensée d’un philosophe disparu au début des années 1990 et souvent cité ces temps-ci pour lire cette crise : Hans Jonas. Elle aussi insiste dans une tribune pour Le Monde sur cette même question de la  responsabilité. Mais elle en construit la généalogie récente en nous rappelant ce qu’avait voulu en dire l’auteur du « principe responsabilité ». Non pas, selon elle, les lectures biaisées qui y décèlent une vision « pessimiste », « craintive » du cours de l’activité technologique des hommes, disqualifiant « une pensée qui s’opposerait au progrès, ou encore qui stimulerait des affects timorés. » Non, explique Avishag Zafrani, Hans Jonas a fondé un devoir-être fondé sur l’être. « Il cherchait le meilleur gouvernement, celui qui serait susceptible de résoudre la question du « sentiment » de renoncement auquel les problèmes écologiques allaient nous confronter. Sommes-nous prêts à renoncer à un certain type de productivité ? Mais surtout, loin de désirer un gouvernement autoritaire, il mettait en garde. Si nous n’anticipons pas les bouleversements à venir, les gouvernements seront légitimes à prendre des mesures restrictives, autoritaires, et à limiter la liberté des individus. » Et la philosophe d’insister : 

La philosophie d’Hans Jonas est une philosophie de l’environnement, une éthique du vivant. Mais plus encore, en tant qu’éthique, elle se heurte au problème du temps. L’activité technologique de l’homme, démesurée, a des conséquences sur un temps très lointain, qui concernent des générations qui n’existent pas encore, même si les effets sont déjà significatifs. L’éthique à inventer était donc une éthique du futur, prenant en compte la responsabilité pour des temps indistincts, des personnes fictives, et des espaces dont nous ne pouvons anticiper les reconfigurations ou les défigurations.

De l’individuel au collectif

Faut-il chercher une ou des responsabilités comme on cherche un coupable, ou bien en appeler à la responsabilité de chacun ? La sociologue Nathalie Heinich ne cède pas au catastrophisme et tente de lire dans cette crise des signes d’espoir. Également dans Le Monde, elle se félicite de l’« acceptation globale des mesures de confinement » qui, selon elle, « réside dans le fait qu’elles sollicitent intensément notre sentiment de responsabilité. (…) Si l’on vous confine c’est parce que vous n’êtes pas seuls ; et si l’on vous coupe des autres, c’est justement parce que les autres existent, et qu’ils dépendent aussi de vous. » Nathalie Heinich y voit une « étape, aurait dit Norbert Elias, dans ce « processus de civilisation des mœurs » qui a construit, pour le meilleur, les sociétés occidentales, en éduquant les humains à autre chose qu’à la satisfaction égoïste de leurs désirs immédiats et à l’expression brute de leurs besoins corporels. (…) Décidément, il y a plus important, et même plus excitant, que la satisfaction des désirs individuels. Car il y a aussi ce à quoi nous sommes reliés, nous tous, confinés certes mais interdépendants, responsables, solidaires et – en dépit de tout – fiers de l’être. »

Intelligence collective

Cet espoir du collectif, le chercheur Marc Santolini le porte d’une autre manière dans un article du site The Conversation. Dans ce texte enthousiaste, celui qui porte le projet « Just One Giant Lab », qui cherche à de développer des outils à bas coût et open-source contre le virus, nous explique que « le coronavirus a réveillé l’intelligence collective mondiale ». « Au départ de l’épidémie, on a pu voir la recherche « traditionnelle » s’accélérer et ouvrir considérablement ses moyens de production. Des journaux prestigieux, comme Science, Nature, ou encore The Lancet, qui font d’habitude payer pour l’accès à leurs articles, ont ouvert l’accès aux publications sur le coronavirus et le Covid-19. Des données sur la progression de l’épidémie sont mises à jour quotidiennement – celles de l’Université John Hopkins par exemple sont le fruit d’un travail ouvert et collaboratif et ont déjà été réutilisées près de 9 000 fois sur la plate-forme de collaboration Github par des projets tiers. (…) Les chiffres donnent le vertige, avec à ce jour plus de 45,000 articles académiques publiés sur le sujet. » Marc Santolini en profite pour ouvrir des voies vers ce qu’il nomme l’intelligence collective : 

Pour qu’un groupe maximise son intelligence collective, nul besoin d’y regrouper des gens avec un fort QI. Ce qui compte, c’est la sensibilité sociale des membres, c’est-à-dire leur capacité à interagir efficacement, leur capacité à prendre la parole de manière équitable lors des discussions, ou encore la diversité des membres, notamment la proportion de femmes au sein du groupe.

Assistance et solidarité

Cette vision est-elle « solutionniste » ou bien relève-t-elle de l’assistance mutuelle et de la solidarité ? Dans Le Monde diplomatique, le chercheur états-unien Evgeny Morozov, grand sceptique face au développement des technologies numériques s’emporte contre l’optimisme technologique de Yuval Noah Harari que nous citions la semaine dernière dans cette revue de presse des idées. Pour Morozov, l’auteur de Sapiens est un représentant de cette idéologie prétendument post-idéologie, « tout droit sortie d’un manuel de propagande de la Silicon Valley : rendons les citoyens autonomes grâce à la connaissance ! » Une idéologie qui « recommande un ensemble de mesures ad hoc, dites « pragmatiques », pour maintenir en marche le capitalisme mondialisé tout en résolvant les innombrables problèmes et contradictions qu’il génère. Avec, étonnamment, de juteux profits à la clé. » Evgeny Morozov propose une alternative : « un ordre social qui ne soit ni néolibéral ni solutionniste, et qui devra nécessairement être peuplé par des acteurs autres que les consommateurs, les start-ups et les entrepreneurs. Aussi tentant soit-il de bâtir ce nouvel ordre sur les fondations numériques proposées par Amazon, Facebook, ou votre opérateur mobile national, rien de bon n’en sortira : au mieux, un nouveau terrain de jeux pour solutionnistes, au pire, une société totalitaire envahissante fondée sur la surveillance et la répression. »

S’exempter de ses responsabilités ? 

Pour conclure, écoutons dans La Croix la parole d’un écrivain, l’académicien Dany Laferrière, recueillie par Jean-Claude Raspiengeas. Le romancier haïtien vivant à Montréal et confiné à Paris s’étonne de la concurrence actuelle entre nations et de la recherche de boucs émissaires. Avant de lui trouver une explication :

Quand on prend une société qui a beaucoup de biens et dispose de la capacité de consommer, en jouissant d’une espérance de vie très longue, il est normal qu’elle se révèle plus fragile. Et qu’elle ait envie de ne pas perdre ce confort, ces acquis, d’en jouir et de les exploiter le plus longtemps possible. Dans un pays comme Haïti, toujours si proche de la misère et de la mort, où l’on ne cesse de frôler le gouffre et les extrêmes, on est moins sujet à cette panique. On est trop pauvre pour être malade, et la mort vous fauche vite. Quand 70 % de la population a moins de 25 ans, on vit très vite, avec une grande intensité, confrontés à une succession de situations dramatiques. (…) Ici, on attend tout de l’État. L’indiscipline, fustigée et sanctionnée, qui consiste à sortir se promener au mépris de toutes les règles sanitaires, s’explique par ce recours permanent à la puissance tutélaire de l’État

Sous l’œil de l’écrivain, les Français fuient leur responsabilité « en reportant les causes et les effets sur l’État. Si je meurs, c’est la faute de l’État qui n’a pas fait son travail. « Ça fait des semaines qu’il pleut, que fait le maire ? » Ce n’est jamais de notre faute s’il nous arrive des malheurs. Dans une société qui a basé toute sa structure, sa force, sur cette dépendance à l’État au centre de tout, comprendre que nous sommes les acteurs de notre vie demande un effort de conscience et de réaction. C’est une forme d’infantilisation. C’est à notre maman, ou à notre papa, d’être sévères avec nous, de nous dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Même si nous sommes très éduqués, civilisés, il nous faut une amende pour comprendre. On est des « mineurs ». » Et l’académicien Dany Laferrière d’imaginer à son tour, vue depuis sa chambre près de la gare de l’Est, la sortie et le déconfinement en France : « Au début, on va croire qu’il n’y a que cela. On va répéter que l’humanité n’avait pas subi une telle catastrophe depuis la Seconde Guerre mondiale. On va dire toutes sortes de choses dans l’ordre de l’inouï. Mais l’anecdote et le superficiel reprendront le pouvoir. (…) La nature humaine attend impatiemment, en piaffant, de recommencer, de repartir de plus belle. Dès que l’État dira « c’est ouvert », tout repartira comme avant. »

Emmanuel Laurentin, avec l’équipe du « Temps du débat ».