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"De façon un peu paradoxale, nous avons été confinés, mais quelque chose s'est aéré dans notre rapport au travail"

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Une personne en télétravail
Une personne en télétravail
© AFP - Jean-Philippe Ksiazek

L'invitée de la semaine. Si la sphère professionnelle est celle du rationnel, et la sphère domestique celle de l'émotionnel, comment analyser leur croisement, qui s'est massivement opéré depuis le début du confinement avec le recours au télétravail ? Analyse d'Aurélie Jeantet, sociologue du travail.

Aurélie Jeantet : "Tout le décorum, tout le théâtre que constitue le travail, est en quelque sorte amoindri."

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Même pendant le confinement, le télétravail est loin d'avoir concerné tous les actifs. Mais aujourd'hui, il concerne encore nombre de salariés, et pourrait se développer dans les prochaines années. Entretien avec Aurélie Jeantet, sociologue du travail, Maître de conférences à l'Université Sorbonne Nouvelle Paris 3, membre du laboratoire CRESPPA. Auteure de Les émotions au travail (CNRS éditions, 2018).

Vous posez la question de la place des émotions au travail, et soulignez l'importance de leur prise en compte dans l'analyse des rapports sociaux de manière générale, et des rapports de domination en particulier. Sur ces questions, comment voyez-vous les choses évoluer depuis le début de cette crise ?

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Il me semble que ce qui se passe avec ce recours massif au télétravail est très intéressant. D'une part, nous avons tendance depuis le début du confinement à fréquenter nos collègues autrement, et d'autre part, il y a une sorte d'intrusion du travail dans nos espaces domestiques, dans nos temps domestiques. Intrusion avec laquelle il faut composer, et négocier.

En visioconférence avec ses collègues ou ses supérieurs hiérarchiques, on montre un peu de nos vies, et cela peut mettre en évidence des inégalités de richesse par exemple, même si c'est aussi facile à contourner, en désactivant sa caméra ou simplement en choisissant un mur blanc en arrière-plan. Bien sûr, chaque personne est dans une situation différente selon qu'elle a un bureau ou pas, qu'elle peut réellement s'isoler ou pas pour participer à sa réunion. Mais quoi qu'il en soit, il est intéressant de noter que tout le décorum, tout le théâtre que constitue le travail, est en quelque sorte amoindri. C'est-à-dire que les différences visibles de statut social en prennent un coup. L'égalité ne se fait évidemment pas pour autant, car le poids des bagages culturels ou des origines sociales est toujours là. Mais d'une certaine façon, on pourrait dire que les processus de domination dans le travail, qui s'appuient au quotidien sur tout un tas d'artifices, de codes, ne peuvent plus, aujourd'hui, opérer de la même manière. On ne peut plus compter sur son grand bureau par exemple, sur son beau costume, sur les manières respectueuses qu'ont les autres de nous saluer ou sur le miroir qu'ils nous tendent pour se sentir être un patron et exister en tant que tel. Il y a donc tout un côté dramaturgique du travail qui n'est plus là. Et puis on partage tous les difficultés que le télétravail engendre. 

Au delà de ça, les statuts demeurent, évidemment, mais il y a quelque chose dans la période que nous vivons, peut-être pas d'un assouplissement des rapports de domination, mais en tout cas temporairement, d'une recomposition, et d'un partage d'une certaine condition de vulnérabilité commune. On n'est plus dans une maîtrise totale de ce qui se fait jour, il y a quelque chose qui nous échappe, et ça échappe à tout le monde, et c'est aussi, plus largement, la situation de cette pandémie : on voit bien qu'on ne peut plus contrôler tout ce qui se passe autour de nous, et en nous. On essaye de se dépatouiller les uns et les autres de façon plus ou moins heureuse, et il me semble que l'humilité fait partie des sentiments qui nous habitent collectivement pendant cette période. En réalité, toute cette situation, et ce qu'elle provoque sur notre rapport au travail nous renvoie à nous-mêmes, à nos failles et à nos ressources.

Par ailleurs, le sentiment de gratitude est important aussi, vis-à-vis de tous les métiers qui s'engagent et qui s'exposent, qui prennent des risques. Et puis on pourrait parler aussi d'un autre type de sentiment, relatif au sens de sa place, un concept des interactionnistes, repris par Bourdieu : "the sense of one's place". C'est la question posée de là où on est, du sens de ce que l'on fait, de son utilité sociale, et de son utilité au travail. 

Vous expliquez que la sphère du travail est celle du rationnel, par opposition à la sphère privée, qui serait plus liée à l'émotion. Comment voyez-vous leur friction ?

Il faut considérer cette frontière entre travail et non travail, qui est devenue effectivement très poreuse dans la crise actuelle. Il faut de même considérer cette habitude de compartimenter son être, son identité de travailleur et son identité de citoyen, de voisin, de père de famille, etc. Ces identités se percutent actuellement, pour le meilleur et pour le pire. Il y a à la fois quelque chose de très positif, c’est l’idée que les choses circulent, entre des frontières qui ne sont plus complètement étanches. Il y a des porosités, à l’image de ce petit enfant qui arrive derrière la conférence en visio, et il y a effectivement cette intrusion de nos autres identités sociales avec lesquelles il faut composer. Il est indéniable qu’il y a des choses qui circulent là où auparavant on avait mis des barrières - c’est d’ailleurs quelque chose de très moderne - avec une différenciation des temps et des espaces de vie et de travail.  

Mais il est tout aussi intéressant de considérer toutes les autres frontières, les dichotomies habituelles associées au travail, et qui elles aussi deviennent plus poreuses. Je pense aux séparations entre la raison et l’émotion, entre le masculin et le féminin, qui se superposent aux séparations entre sphère publique et sphère privée. Il est tout à fait possible que tous ces couples d'opposition, tous ces clivages en viennent également à s’assouplir. Ce n’est évidemment pas du tout certain, mais ce serait une chance ! Cela nous permettrait d’imaginer pouvoir composer, pouvoir faire des compromis, être plus acteur de notre situation. Pas seulement dans le sens d’une autodiscipline, qui viendrait par l’obligation de structurer notre temps. Surtout pour nous pousser à trouver de nouvelles routines, et à composer avec ceux avec qui on vit, a fortiori quand on a des enfants. Il n’y a plus le grand temps de la journée au travail, et puis la petite soirée passée avec ses proches, mais il y a de la circulation, et finalement, de façon un peu paradoxale, nous avons été confinés, mais dans notre rapport au travail, il y a quelque chose qui s'est aéré malgré tout.  

Plus largement, tout cela questionne la définition et le périmètre que l'on donne au mot travail, soumis à une extension. A la maison, notre travail est concurrencé par d'autres activités que nous pouvons regrouper dans ce que l'on appelle le travail reproductif, ou le travail domestique, par opposition au travail productif. C’est par exemple faire la cuisine, le ménage, l'école à la maison, s’occuper globalement davantage de ses enfants et de ses parents, etc. Ces activités viennent s’ajouter au travail, au risque d’une surcharge, notamment pour les femmes, avec la fameuse double journée de travail. Autant d’activités déléguées habituellement à d’autres, souvent des femmes, comme l’enseignante, la baby-sitter, la femme de ménage... Mais en temps de confinement, il a fallu prendre en charge ces activités, qui peuvent aussi s’articuler, se conjuguer, avec le travail productif, se partager, et se réinventer aussi peut-être. D’ailleurs, il me semble qu’avec les préoccupations écologiques croissantes d’une part, et le décloisonnement que permet internet d'autre part, ce travail domestique peut être réinvesti. On voit effectivement que beaucoup de gens cuisinent, qu’on poste sur les réseaux sociaux les photos des plats qu’on a fait, etc. Il y a quelque chose dans ces activités qui prend du sens et de la valeur. Je ne sais pas si c’est au point de concurrencer le travail productif, il faudra voir à ce titre s’il y a des demandes de temps partiel qui augmentent dans les prochains mois, ce qui reposerait la question de la réduction du temps de travail. Mais ça, cela va à rebours de l'idéologie dominante, économiciste, qui voudrait qu’on travaille plus. Et puis cela repose aussi la question du revenu universel, à la fois pour pouvoir faire face à la vulnérabilité croissante sur le plan économique de tout un tas de métiers, mais aussi pour valoriser toutes ces activités qui ne sont pas dans le champ monétaire, mais qui produisent aussi quelque chose d’utile.  

Mais cette intrusion du travail dans la sphère privée est aussi très souvent difficile à vivre, et pour certains, elle va laisser des traces...  

Effectivement, on arrive parfois à des tensions, voire à des violences, parce qu’il arrive que des constructions psychiques reposent sur cette scission entre travail et sphère privée. Dans ce domaine, le télétravail peut aussi casser quelque chose et certains peuvent ainsi avoir du mal à faire face à la situation. L’augmentation des violences intrafamiliales peut peut-être en partie être expliquée par ce rapport au travail qui change.  

Plus largement, le télétravail est rendu possible par tous les outils numériques qui existent. Et en la matière, la dématérialisation peut conduire à une déshumanisation : le contact est transformé, et se reposent alors les questions concernant les émotions : quid du corps, de la coprésence, et de tout ce qu’une présence physique sur son lieu de travail génère ? Comment faire quand nos contacts sont très espacés, et peuvent d’ailleurs être coupés de façon très facile ? Voilà qui interroge beaucoup l’évolution de nos liens et de nos relations sociales, parce que le travail à distance a beau être très positif sur plein d’aspects, il y a quelque chose qui manque, et c’est un sentiment partagé par beaucoup. Et puis il y a un ras-le-bol aussi parfois de toutes ces conférences en visio, ces réunions, qui soulignent paradoxalement aussi l’absence. C’est une présence-absence, qui ne remplace que de façon imparfaite la coprésence physique.  

Il peut arriver que manque aussi ce rappel du réel : ces collègues qui vous incitent à venir déjeuner, par exemple, ou bien vous félicitent ou critiquent votre travail. Il n’y a plus toute cette régulation collective qui peut se faire in situ et par les discussions de couloir, engendrant des risques accrus de surcharge, des risques de mal faire. Quand on est tout seul face à sa tâche, il y a ce poids des responsabilités qu’on prend vis-à-vis de son travail. C’est à la fois très intéressant, et très compliqué et risqué.  

Cela va-t-il changer les modes de fonctionnement de l’entreprise ? 

On voit depuis le début de cette crise que les métiers qui sont valorisés sont les métiers du soin, du care. De ce fait, l’attention aux autres devient beaucoup plus valorisée. Bien sûr, il n’est pas dit que cela arrive à pénétrer des sphères d’activités où cette dimension était très absente, parce que l'on voit que les entreprises, depuis plusieurs décennies, sont très maltraitantes, génèrent énormément de souffrances, et sont à l’inverse du soin. Le procès France Telecom, qui vient de s'achever il n’y a pas longtemps, en est une démonstration. On est de manière générale dans la production de souffrances massives. Cet épisode que nous traversons va-t-il donc permettre que le care, l’attention aux autres, soit pris en compte ? Va-t-on accorder une place plus importante aux émotions dans le cadre du travail ? Ce qui permettrait par exemple de pouvoir mieux prévenir la souffrance, de pouvoir construire un monde vivable, ou tout le monde ait une place ? Difficile à dire, mais le recours au télétravail, bien sûr, n’y suffira pas. C’est aussi la remise à plat de la valeur des métiers, la conscience de sa propre vulnérabilité, et de celle de son entourage, qui vont certainement y contribuer. Parce qu’on voit qu’on ne peut plus être complètement dans cette croyance de la maîtrise totale.  

Mais pour vraiment faire une place aux émotions au travail, il faudrait revoir en profondeur les modes d'organisation des entreprises, des administrations, parce que tout est construit autour de cette idéologie de la rationalité, du progrès, de la réussite, de la performance, et dans l’évacuation des émotions. Il faudrait donc revoir tous les process, toutes les façons de manager, de travailler, de se réunir, de communiquer dans les entreprises. C’est un gros travail. On peut espérer que la période de confinement aura favorisé des prises de conscience, mais les transformations nécessaires, tant sur les plans écologiques, sociaux et psychologiques, ne se feront pas toutes seules.