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De "fake news" à "infox", le parcours des mots vers leur francisation

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"Infox" est le nouveau terme français équivalent de "fake news"
"Infox" est le nouveau terme français équivalent de "fake news"
© Getty - atakan

Entretien. L'expression "fake news" a désormais son équivalent français : "infox", né des mots "information" et "intoxication". La recommandation de la Commission d'enrichissement de la langue française a été publiée ce jeudi au journal officiel, au terme d'un long cheminement.

Ne dites plus "fake news", préférez "information fallacieuse" ou "infox", un néologisme formé à partir des mots "information" et "intoxication". Ainsi en a décidé la Commission d'enrichissement de la langue française, dont la recommandation a été publiée ce jeudi au Journal Officiel. 

Cela signifie qu'à partir de ce jour toutes les administrations se doivent d'employer ce terme. Elles peuvent également recourir à des termes qui existaient déjà, à savoir : "nouvelle fausse", "fausse nouvelle", "information fausse" ou "fausse information". Comment en sommes-nous arrivés à cette décision ? Quel est le parcours d'un mot venu de l'étranger pour se franciser ? Entretien avec Pierrette Crouzet-Daurat, la cheffe de mission du développement et de l'enrichissement de la langue française au sein de la délégation générale à la langue française et aux langues de France.

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Pourquoi vouloir franciser les mots venus de l'étranger ?

Il s'agit d'une idée assez ancienne. L'ancêtre de la politique linguistique de la France que nous appliquons aujourd'hui remonte à l'ordonnance de Villers-Cotterêt en 1539. Par ce texte, le roi François Ier impose à tous les services publics de rédiger leurs actes en langue française et non plus en latin pour que ce soit clair et intelligible pour tout le monde. Ce texte est d'ailleurs toujours en vigueur puisqu'il n'a jamais été abrogé. Il s'agit d'une exigence de clarté et d'un enjeu de démocratie car la langue de l'administration et du droit doit être comprise par tous.

Extrait de l'ordonnance du 25 août 1539 sur le fait de la justice, dite ordonnance de Villers-Cotterêts
Extrait de l'ordonnance du 25 août 1539 sur le fait de la justice, dite ordonnance de Villers-Cotterêts
- Capture d'écran site internet Légifrance

Depuis cette époque, bien d'autres lois se sont ajoutées, mais celle par laquelle nous sommes régis aujourd'hui est la "loi Toubon" de 1994 (loi relative à l'emploi de la langue française) qui garantit l'emploi du français dans la vie sociale. Cette loi stipule que les citoyens ont le droit d'être informés en français, de recevoir un enseignement en français, de s'exprimer en français et qu'on leur réponde en français dans les services publics et l'espace public, mais également dans le monde du travail. 

Mais si l'on veut contraindre l'administration à s'exprimer en français, il faut lui donner les moyens de le faire et donc lui donner les mots pour le faire. 

Extrait de la loi du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française dit loi Toubon
Extrait de la loi du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française dit loi Toubon
- Capture d'écran site internet de Légifrance

Comment les mots qui doivent être francisés sont-ils choisis ?

Certains mots s'imposent. Si on prend l'exemple de "fake news", c'est sa diffusion extrêmement rapide par l'intermédiaire des réseaux sociaux qui a imposé que l'on s'en occupe. En réalité, ce mot n'est pas nouveau. Dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse, les mots "nouvelle fausse", "fausse nouvelle", "information fausse" et "fausse information" étaient déjà mentionnés pour décrire ces informations mensongères diffusées délibérément. Nous avons décidé de nous en emparer car ce phénomène a pris une autre tournure avec les réseaux sociaux. Le concept a évolué, le mot devait suivre. 

De manière plus générale, la Commission d'enrichissement de la langue s'intéresse aux nouveaux mots, dresse des listes de mots. Les mots de l'innovation dans les domaines de l'informatique et des médias, notamment, viennent pour la plupart du monde anglo-saxon. Il s'agit de leur trouver un équivalent français. L'idée est toujours d'être clair et intelligible. Par exemple, le mot "hoax". Je ne vois pas comment les personnes qui vivent éloignées du monde informatique peuvent le comprendre. Alors que si on leur dit "canular", c'est tout de suite compréhensible.

Comment le processus de traduction se déroule-t-il  ?

Il y a tout un dispositif. Tout commence dans les ministères. Dans chaque ministère, un haut-fonctionnaire est chargé de la terminologie et de la langue française dans les domaines relevant de la compétence de son administration. Il sollicite des experts bénévoles spécialistes du domaine des mots choisis, mais aussi des linguistes, des journalistes, etc. Et avec son collège d'experts, ils désignent des termes nouveaux qu'il importe de désigner en français. Ils soumettent ensuite leurs propositions à la Commission d'enrichissement de la langue française. 

La Commission d'enrichissement de la langue française est nommée pour quatre ans. Elle compte 19 membres dont le président - traditionnellement un Académicien - qui est nommé par le Premier ministre. Il y a aussi six membres de droit, dont le Secrétaire perpétuel de l'Académie française, et 12 membres nommés par le ministre de la Culture. Ces membres peuvent être des professeurs, des linguistes, des haut-fonctionnaires.

Procédure en vue de la publication d'un terme au Journal Officiel
Procédure en vue de la publication d'un terme au Journal Officiel
- Extrait des références publiées par la délégation générale à la langue française

Les débats se tiennent au sein de la Commission qui se réunit une fois par mois. Il y a beaucoup de discussions car il s'agit de se convaincre. En effet, si une décision ne fait pas consensus, elle ne pourra pas non plus le faire dans la population. 

Il est très difficile de faire adopter un terme s'il n'est pas bien formé, pas explicite. Si ce n'est pas clair, cela ne prendra pas. D'ailleurs, même avec toutes ces précautions, parfois cela ne prend pas. Même si les mots finissent toujours par faire leur chemin. 

Il faut savoir qu'il y a aussi des discussions avec les représentants des organismes francophones équivalents. Nous discutons avec les Québécois, les Suisses, les Belges, pour savoir quelles solutions eux-mêmes ont trouvé pour les mêmes termes. Nous discutons aussi avec la direction générale de la traduction de la Commission européenne et avec l'AFNOR (association française de normalisation), qui édite les normes réglementaires.

Une fois toutes ces discussions achevées, la Commission valide le ou les mots qui sont ensuite soumis à l'Académie française. Elle doit valider à son tour, puis le ministre concerné. Une fois que tout le monde a validé, c'est publié au Journal Officiel.

Tout ce processus prend-il du temps ?

Comme il y a énormément de discussions, oui. Si l'on reprend l'exemple de "fake news", cela fait un peu moins d'un an que nous avons commencé à nous en occuper. Au minimum, cela prend six mois. Si nous accélérons le processus, cela peut prendre quatre mois, mais jamais moins. 

Et pourtant, le temps compte pour s'emparer des mots. Si on choisit un terme trop tôt, cela peut ne pas être le bon. Si c'est trop tard, le terme s'est déjà installé. C'est un peu le cas de "fake news" : il est déjà bien installé. Mais "infox" est très chouette ! C'est un nouveau terme, un néologisme forgé et il faut bien se dire que l'Académie française n'est pas souvent encline à accepter ces jeux sur la langue. Là, on a réussi à les persuader et nous sommes très contents. 

Il y a aussi des mots que l'on n'arrive pas à combattre parce qu'ils jouent finalement bien leur rôle ou bien comme on n'a pas imposé d'équivalent assez tôt, ils sont entrés dans la langue française. Par exemple, les mots "lobby", "parking", "week-end". Tout cela date d'il y a longtemps. Mais on peut se dire aussi qu'il y a beaucoup plus de mots français dans la langue anglaise depuis toujours.

Combien de mots la Commission valide-t-elle chaque année ?

En moyenne, 200 à 300 termes paraissent chaque année au Journal Officiel. Vous pouvez les retrouver sur le site France Terme qui recense tous les mots publiés au Journal Officiel. On peut y faire des recherches comme sur un dictionnaire en ligne et on peut suggérer aussi des termes qui n'existent pas encore. Les suggestions des citoyens sont vraiment traitées par les experts. 

Parmi les centaines que nous publions chaque année, une vingtaine de termes proviennent des suggestions des internautes. Nous essayons d'être ouverts à la société civile car nous avons besoin d'elle pour qu'elle adopte ces termes et aussi pour connaître ses besoins en matière de vocabulaire. Il s'agit d'un échange. La langue, tout le monde la partage.

Quelques exemples de mots étrangers et de leurs équivalents français :

  • Big data : métadonnées
  • Open data : données ouvertes
  • Crowdsourcing : production participative
  • Streaming : en flux
  • Coach : entraîneur, animateur, moniteur
  • Hoax : canular