De Gaulle écrivain ? Il y a 10 ans, l'entrée polémique des "Mémoires" au programme du bac L

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De Gaulle écrivain ? Il y a 10 ans, l'entrée polémique des "Mémoires" au programme du bac L

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Charles De Gaulle en 1964.
Charles De Gaulle en 1964.
© Getty - Dominique BERRETTY

Homère, Beckett et... le général de Gaulle. En 2010, l'entrée des "Mémoires de guerre" de Charles de Gaulle dans les programmes du Bac littéraire suscitait un vif débat : au-delà de leur valeur historique, constituent-ils une véritable oeuvre littéraire ?

En 2010, le nom du général de Gaulle a été beaucoup cité. Pas dans un discours de François Fillon ou à l'inauguration d'une nouvelle statue commémorative, mais dans les cours de littérature des lycéens. L'entrée des Mémoires du premier président de la Ve République dans les programmes de la filière littéraire du baccalauréat avait alors suscité une polémique au sein du corps enseignant. Qu'est-ce qui a motivé ce choix d'oeuvre ? Les écrits du général de Gaulle constituent-ils une véritable oeuvre littéraire ou un simple document historique ?

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Tout commence en novembre 2009. Cinq inspecteurs de l'Education nationale se réunissent à Paris pour élire les quatre œuvres que les élèves de terminale littéraire devront connaître sur le bout des doigts. Pour le thème "grands domaines littéraires et domaines antiques", on désigne les chants V à XIII de L'Odyssée d'Homère * ;* pour l'oeuvre de "littérature contemporaine", Fin de partie de Samuel Beckett ; enfin, pour le domaine "langage verbal et images" dédié à un roman adapté au cinéma, Tous les matins du monde de Pascal Quignard, porté à l'écran par Alain Corneau. Reste à choisir le digne représentant du champ d'étude "littérature et débat d'idée". L'un des inspecteurs soumet l'idée des Mémoires de guerre du général de Gaulle (le tome III intitulé Le Salut, 1944-1946), alors que l'on s'apprête à commémorer les 70 ans de l'appel du 18 Juin. La proposition est approuvée. Le 14 janvier 2010, le Bulletin Officiel de l'Éducation nationale communique la nouvelle liste des œuvres au programme de Littérature, en classe de terminale L pour les rentrée 2010-2011 et 2011-2012.

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Un choix idéologique ?

Certains professeurs de lettres ne tardent pas à remettre en cause cette élection. Un grand personnage est-il nécessairement un grand écrivain ? Les écrits du général de Gaulle illustrent-ils mieux le thème "littérature et idée" que Les Pensées de Blaise Pascal ? Voilà ce que demande un collectif enseignant à l'initiative d'une pétition titrée "La littérature en phase terminale". Les signataires, répertoriés sur le site " Les Lettres volées", dénoncent un choix idéologique :

L’inscription des "Mémoires de guerre" au programme du baccalauréat ne flatte-t-elle pas un gouvernement qui s’apprête à commémorer avec faste l’appel du 18 juin et dont le "ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire" tente d’orchestrer un vaste débat autour de la notion éminemment contestable d'"identité nationale" ?

Il faut dire qu'à ce moment, le débat sur "l'ingérence" politique dans l'élaboration des programmes scolaires est particulièrement vif. Henri Guaino, alors Conseiller spécial du président de la République Nicolas Sarkozy, revendique sans ambages la dimension idéologique de ces choix. "Je trouve assez extraordinaire ce débat d'aujourd'hui qui consiste à dire que les programmes scolaires (...) n'est pas un sujet politique, mais un sujet qui doit être traité par des spécialistes, par les inspecteurs généraux de l'éducation, par les spécialistes des disciplines. Au début du XXe siècle, on en débattait à l'Assemblée nationale ! Rappelez-vous des grands débats entre Jaurès et Barrès sur les programmes scolaires ! L'école de la République, elle a résulté d'un choix politique, je dirais même d'un choix idéologique. C'est savoir ce qu'on allait enseigner aux enfants, pourquoi on allait leur enseigner, ce que nous voulions faire de nos enfants, quelle idée nous avions de la citoyenneté, quelle idée nous nous faisions de la culture, c'était à l'époque un choix politique et idéologique et c'est toujours un choix idéologique et politique. Vouloir le dépolitiser est une absurdité anti-républicaine et anti-démocratique. Les programmes devraient se discuter [à l'Elysée et] aussi à l'Assemblée nationale", affirmait-il dans l'émission C Politique sur France 5, le 25 octobre 2009.

Dans les programmes d'histoire également, on soupçonne la motivation idéologique de certains changements. En classe de seconde, le chapitre "La Méditerranée au XIIe siècle : carrefour de trois civilisations", dans lequel était étudiée la culture musulmane, ses savants et artistes, a en effet été évincé au profit de l'étude de l'Occident médiéval chrétien. Dans Libération, la journaliste Véronique Soulé dénonçait la disparition de cette thématique : "De fait, l’islam est repoussé en terminale, L et ES (les S n’ont plus d’histoire). Au programme : le monde depuis 1945. L’islam y est évoqué au travers du conflit israélo-palestinien, puis de l’islamisme dans le cadre du chapitre sur les relations internationales depuis 1991."

Qui a donc bien pu avoir "cette idée folle de nous imposer De Gaulle ?" demande alors à son tour le Snes (Syndicat National des Enseignements de Second degré). Dans un message publié sur son site en mars 2010, Valérie Sultan, secrétaire académique du Snes Créteil s'inquiète de la "dérive consistant à instrumentaliser l’école au profit de l’admiration des grands hommes dans le cadre d’un devoir de mémoire qui n’a strictement rien à voir avec l’histoire et encore moins avec la littérature." L'Uni (Union nationale inter-universitaire, marquée politiquement à droite) riposte avec une contre-pétition, écartant la question de la valeur littéraire de l'oeuvre du général jugée incontestable pour crier à la censure : "L’homme qui, par deux fois, a restauré les institutions et les libertés dans notre pays sera-t-il interdit de séjour dans l’enseignement français ?"

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La "grande histoire" ou les "belles lettres", il faut choisir

Mais c'est surtout la valeur littéraire de ce choix qui interpelle alors les signataires de la pétition relayée par collectif "Les Lettres volées" qui, forte de ses 1 500 signatures, est envoyée à Luc Chatel alors ministre de l’Education nationale ainsi qu'à l’Inspection générale.

Nul ne songe à discuter l'importance historique de l'écrit de De Gaulle : la valeur du témoignage est à proportion de celle de témoin. Mais enfin, de quoi parlons-nous ? De littérature ou d'histoire ? Nous sommes professeurs de lettres. Avons-nous les moyens, est-ce notre métier, de discuter une source historique ? D'en dégager le souffle de propagande mobilisateur de conscience nationale ? Car il s'agit bien de cela : aucun thuriféraire du Général ne songerait à comparer l'écriture des Mémoires de guerre au style et à la portée de tout autre mémorialiste si l'on veut rester dans ce genre littéraire.

En substance, l'oeuvre aurait peut-être plus sa place entre les mains du collègue d'histoire. D'ailleurs, "la plupart des grands écrivains ont fait école, souligne l'un des professeurs signataires. Qui peut se targuer d'être le disciple littéraire de De Gaulle ? La pauvreté des études universitaires littéraires sur son oeuvre est parlante".

Le Snes réagit à son tour. Le 7 juin 2010, il publie un communiqué en faveur du retrait des Mémoires du programme du bac L, considérant que l'oeuvre est avant tout un document historique dont la portée est davantage politique qu'artistique : "Selon nous, un texte littéraire n’est pas nécessairement un texte de fiction bien sûr. Toutefois, même si ces mémoires contiennent des passages à tonalité lyrique ou épique, cela ne fait pas pour autant de ce livre dans son ensemble un texte à visée littéraire. Il s’agit essentiellement d’un document historique et politique, du témoignage d’un homme politique et d’un homme d’état sur son époque et sur les événements qu’il a vécus. Les procédés rhétoriques sont utilisés dans une visée oratoire, comme cela peut être le cas dans un discours politique, et non dans une visée artistique." Comment construire les fameuses "séquences de cours" et préparer des "sujets littéraires pertinents" pour le bac littéraire ?

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La commission d'inspection de l'Education nationale répond que la période historique du tome III des Mémoires est étudiée par les élèves de Première, et que de ce fait, le travail de contextualisation historique de l'oeuvre est acquis. Quant à la valeur littéraire des Mémoires de guerre, Luc Chatel estime que "le débat n’avait pas lieu d’être" dans la mesure où personne n'a contesté en l'an 2000 leur entrée dans "La Pléiade", panthéon de l'édition littéraire. Réédités cette année , la prestigieuse collection prend d'ailleurs soin de présenter les Mémoires des hommes d'Etat comme "des témoignages précieux, des récits estimables, des instruments utiles à qui veut connaître une époque...", mais expliquent que ceux du général de Gaulle sont "tout autre chose" ! L'élogieuse présentation les place même dans la digne lignée des "Commentaires de César" :

On sait que le destin de Charles de Gaulle fut exceptionnel. Mais rien n'aurait été possible si l'écrivain de Gaulle n'avait pas eu l'extraordinaire maîtrise des idées et des mots dont témoignent ses "Mémoires de guerre "(...). Les Mémoires, devenus classiques, peuvent se lire comme on lit les épopées de héros lointains. Ici et là, la donnée est simple : un homme est seul face au destin dont il triomphe, provisoirement. Thème inusable. Encore fallait-il l'orchestrer : sans Homère, pas d'Ulysse. De Gaulle fut à la fois le poète et le héros, l'auteur et l'acteur – non pas le dernier grand écrivain français, mais peut-être le dernier grand écrivain de la France.

Emballement médiatique : de Gaulle mérite-il ses lettres ?

C'est ainsi qu'est né un nouveau sujet à soumettre au débat d'opinion public : de Gaulle est-il vraiment un grand écrivain ? Sortant du cadre scolaire, des personnalités plus ou moins proches du monde des lettres se saisissent de la question. Le 3 juin, une dépêche de l'AFP relaie certaines de ces déclarations, parfois fondées sur des arguments d'autorité : "Le général de Gaulle fait partie des plus grands mémorialistes de notre histoire au même titre que le cardinal de Retz ou Saint-Simon", affirme Max Gallo, "On ne peut nier que de Gaulle ait une belle plume, une langue sublime. Rien de plus normal que de l’étudier en littérature", soutient Franz-Olivier Giesbert, tandis que Bernard Pivot déclare que "Les Mémoires relèvent évidemment de la littérature, par leur style très particulier, flamboyant, grand siècle, avec des mots recherchés".

Le sujet devient la polémique médiatique du moment. Dans une tribune publiée sur BibliObs, plusieurs écrivains décernent au Snes "le Bonnet d'âne national 2010 avec palmes (académiques)", en "y joignant la citation légèrement modifiée d'une des plus admirables litotes de la langue française écrite par de Gaulle dans le Fil de l'Epée et dans laquelle nous avons simplement substitué au mot militaires le mot professeurs * : il est vrai que parfois, les professeurs, s'exagérant l'impuissance relative de l'intelligence, négligent de s'en servir"*...

Les interventions médiatiques se succèdent, le site "Les Lettres volées" en répertorie la plupart. Le 17 juin 2010, Libération donne à ce sujet la parole à sept écrivains français. Pour Pierre Bergounioux, le cas est simple : de Gaulle est du côté de l'histoire, pas de la littérature :

De Gaulle est un soldat de métier et un homme politique issu de la bourgeoisie conservatrice du Nord et que le doute, jamais, n’a effleuré. Il avait deux préoccupations, une certaine idée de la France et sa propre personne, à supposer qu’il ait vraiment distingué. Il a sa place, éminemment, dans l’épreuve d’histoire du baccalauréat mais certainement pas dans la dissertation de français.

Même son de cloche pour Emmanuelle Bayamack-Tam pour qui "l’intérêt historique [des Mémoires] est incontestable" mais "l’intérêt littéraire avoisine zéro", et Vincent Delecroix qui considère qu'"un tel livre n’est tout simplement pas marquant dans l’histoire littéraire du XXe siècle, même s’il s’inscrit dans une tradition dûment identifiable que d’ailleurs il ne renouvelle guère." Quant à François Bégaudeau, qui confie n'avoir jamais lu une ligne des Mémoires de De Gaulle, il semble vouloir jouer les arbitres en extrayant la polémique de la question de la valeur littéraire :

D’un côté, le pouvoir lance une manœuvre de communication politique en récupérant les écrits de De Gaulle tout en soldant l’héritage gaulliste (démantèlement des services publics, retour de la France dans l’Otan). De l’autre côté, les profs foncent dans un vieux mur en dénonçant de Gaulle comme un emblème de la droite, sarkozyste malgré lui, quand il fut surtout un homme exceptionnel et un esprit libre - plus encore qu’un écrivain.

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Quelques jours plus tard, c'est sur France Inter que débattent Frédérique Rolet, porte-parole du SNES, Tristan Macé, professeur de lettres classiques au lycée Renoir à Asnières et membre du collectif "Les Lettres volées", avec un certain Jean-Michel Blanquer, alors directeur général de l’enseignement scolaire. Cette fois, la discussion s'anime autour de la question de la littérarité des Mémoires de guerre. Pour Tristan Macé, le choix de cette oeuvre est contestable dans la mesure où il révèle une confusion entre le "style" et la "littérature".

Six mois après le lancement de la pétition demandant le retrait des Mémoires de guerre du programme de littérature des terminales, la revue politique et littéraire Les Temps modernes consacrait un dossier aux liens entre de Gaulle et la littérature. Jean-Louis Jeannelle constatait alors l'ampleur de "l’écho médiatique rencontré par une telle controverse", vu comme un "signe de la valeur sociale et culturelle que nous accordons toujours à la littérature".

De Gaulle fait de la résistance... et de la littérature

Le Général s’était lui-même décrit comme "l’écrivain sur lequel on a le plus tiré dans l’histoire". A bien y regarder, on n'avait pas attendu 2010 pour ouvrir le débat. C'est ce que rappelaient justement les contributeurs du dossier "De Gaulle, la France et la littérature" des Temps Modernes.

Dès la publication des Mémoires dans les années 1950, note l'historienne Agnès Callu dans l'article "Entre pouvoir et littérature", les critiques commentaient le style littéraire du général. On ne manque pas de rappeler l'imprégnation littéraire de De Gaulle, dont l'auteur fétiche était d'ailleurs un grand mémorialiste : François-René de Chateaubriand. D'une éducation classique, de Gaulle avait lu les classique antiques (Eschyle, Sophocle, César, Cicéron, Tacite...), la littérature du "Grand Siècle" (en particulier le théâtre de Corneille et la prose rhétorique de Bossuet), et avait aimé les œuvres empreintes de références chrétiennes d'un Bernanos, Claudel ou Péguy.

François Mauriac décelait dans les Mémoires de guerre "l'accent de Pascal" et "le grand ton majestueux de Bossuet et celui des Mémoires d’outre-tombe" et Claude Roy considérait que Le Salut était le fruit d'un "égocrate mystique", tout entier dévoué au "culte" de "son moi", mais saluait en la personne de de Gaulle "l’un de ces grands écrivains latins de langue française". Pour Roland Barthes au contraire, son écriture était "follement anachronique" et ressemblait plus à celle d'un "pasticheur" que d’un écrivain. Un avis partagé par le philosophe Jean-François Revel qui, dans son ouvrage Le Style du général (Julliard, 1959), décrivait un "style de gendarme", "vague, prétentieux, vide et sibyllin", "laborieusement élaboré (…) respirant toujours l’artifice et l’archaïsme" ! Qu'il plaise ou non, le "style gaullien" faisait déjà couler beaucoup d'encre.

En tant que récit autobiographique et témoignage historique, les Mémoires comblaient un vide historique au moment de leur parution, explique l'historien Sudhir Hazareesingh dans "Un grand événement littéraire" :

Mais, s’il apportait nombre d’éléments nouveaux (...), le récit gaullien était aussi un vibrant plaidoyer "pro domo", dans lequel l’homme du 18 Juin inscrivait son action dans l’histoire et se justifiait par rapport à elle. Et de Gaulle le témoin engagé faisait beaucoup moins recette que de Gaulle l’écrivain. Après la parution du premier tome, le Maréchal Weygand publia une réplique où il mit en cause plusieurs éléments clés de la version gaullienne de son rôle lors de la débâcle militaire (...). Lors de sa parution, l’ouvrage fut reconnu d’abord, et principalement, comme une œuvre littéraire, et seulement après comme un document à caractère "historique" (...). Ironiquement, la remise en cause de la valeur littéraire des Mémoires au nom de "l’Histoire" se manifeste à un moment où ces documents n’apparaissent plus dans les éditions actuelles de l’ouvrage et où les lacunes historiques des Mémoires (notamment l’absence de discussion sur les camps de la mort, évacués en une phrase dans le troisième tome) sont bien connues des spécialistes."

En ce sens, les Mémoires de guerre s'inscrivent dans la tradition des récits de "Vies majuscules" comme les nomme Jean-Louis Jeannelle, au croisement de l'histoire et de la littérature. Selon le contexte, l'horizon d'attente du lecteur a pu pencher davantage vers l'un ou l'autre des domaines. Politique et littérature étaient ainsi, dès la genèse de l'oeuvre comme de sa première réception, intrinsèquement mêlées.