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De l'infirmité à l'égalité des chances : la fabrique du mot "handicapé"

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Manifestation pour l'accessibilité des transports publics aux personnes en situation de handicap, à Paris, le 26 septembre 2018.
Manifestation pour l'accessibilité des transports publics aux personnes en situation de handicap, à Paris, le 26 septembre 2018.
© AFP - Philippe Lopez

Alors que vient de se terminer la Semaine européenne pour l'emploi des personnes handicapées, retour sur l'histoire du terme "handicapé", qui s'est répandu dans la langue française au cours du XXe siècle, mais qui n'a été utilisé comme substantif que tardivement.

Alors que vient de se terminer la 21e édition de la Semaine européenne pour l'emploi des personnes handicapées, les chiffres parlent d'eux-même : le taux de chômage des personnes en situation de handicap reste deux fois plus élevé que la moyenne nationale. La question de l'accessibilité de l'emploi, mais aussi du logement et des transports, fait régulièrement la une. Et renvoie à la difficulté de la société à garantir le droit des personnes, quelles que soient leurs capacités. Derrière le terme "handicapé", une histoire qui permet de donner quelques éléments de compréhension de ce phénomène.

Du jeu à la course hippique

Tout commence ou presque en Grande-Bretagne, au XVIe siècle : il existe alors un jeu, baptisé "Hand in the cap", littéralement "la main dans le chapeau", jeu qui consiste à échanger des biens à l'aveugle, et ce sous le contrôle d'un arbitre, pour que la valeur des biens échangés soit à peu près égale.

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Le nom de cette pratique ludique intègre ensuite le monde des courses hippiques, qui se développe à partir du XVIIe siècle, et prend un sens très intéressant : le handicap est ce qui permet aux concurrents de courir selon une égalité des chances. Ainsi, on mettra un poids supplémentaire sur le dos d'un cheval considéré comme beaucoup plus fort que les autres, afin d'égaliser les chances de tous les partants. C'est la naissance de la "course à handicap".

Du "travailleur handicapé" à la "personne en situation de handicap"

Quant au terme "handicapé", il intègre la langue française au début du XXe siècle, mais comme substantif, seulement dans les années 1970-80. Auparavant, il était question surtout de "travailleur handicapé", une expression entrée dans la langue notamment avec la loi de 1957 qui instaure le principe du travail dit "protégé".

Le terme "handicapé" est progressivement abandonné pour l'expression "personne handicapée", bientôt remplacée par "personne en situation de handicap", qui est de rigueur aujourd'hui. Cinq grandes familles de handicap sont reconnues sous cette expression, et avec elles, des droits : le handicap moteur, le handicap psychique, le handicap mental, le handicap sensoriel et les maladies invalidantes.

Le monstre et la punition divine

Si la notion d'handicapé s'appuie sur une définition sociale avant d'être médicale (on insiste sur le handicap causé par l'incapacité d'une personne eu égard aux attentes de son environnement), dans le langage courant, "l'handicapé" est associé à la diminution, au manque, face à une norme, définie comme telle parce que majoritaire. Cette acception commune prend ses racines dans plusieurs siècles de représentations, analysés notamment par Henri-Jacques Sticker.

Jusqu'au milieu du XXe siècle, le mot qui permet d'avoir accès à cette histoire est celui d'infirme, présent dès le Moyen Âge, qui veut dire "manquant de solidité". Pour l'homme médiéval, l'infirmité, par exemple la difformité physique, est perçue comme un signe divin, qu'il faut interpréter. Cet "autre" que l'on reconnaît dans l'infirme, est tantôt perçu comme un monstre, inhumain, messager d'une punition divine, tantôt comme une créature de Dieu parmi les autres.

Une population relégable

Si cet aspect transcendant est ensuite abandonné, l'infirme n'en reste pas moins relégué aux marges, avec d'autres archétypes que la société souhaite exclure, mettre à distance, enfermer, notamment au XVIIe siècle : les vieillards, les femmes, les enfants, les délinquants, les malades et les fous.

Dans les hôpitaux, les asiles ou les prisons, on trouve ces différentes populations, qui ont en commun une destinée sociale, parce qu'elles sont dispensés du travail par leur état, et partant, qu'elles sont dans la misère. C'est ce que Michel Foucault appellera le "grand renfermement". Une façon de réunir sous un même concept des catégories qui aujourd'hui pourraient être contenue dans le terme "handicapé".

De la charité à l'assistance, une machine à classer

L'histoire du handicap est indissociable de celle de la charité et de l'assistance, qui trace également des lignes de partage entre individus. Avec les Lumières et les progrès scientifiques s'impose progressivement l'idée que l'infirme est une des formes humaines issues de la nature. Et qu'il faut aider, réparer, éduquer. Bref, la société se demande comment combler l'écart entre infirmes et valides, et s'appuie pour cela de plus en plus sur la médecine.

Cette tendance, qui se renforce au XIXe et au début du XXe siècle, s'accompagne d'un foisonnement de termes pour désigner les personnes en situation de handicap. Des catégories qui s'appuient sur des critères très variables : l'origine du handicap ("paralysé" et "mutilé", en particulier après la Première guerre mondiale ou aussi face à l'augmentation des accidentés du travail), le diagnostic médical (on parle "d'incurable" et de "retardé" par exemple), mais aussi la place vis-à-vis du corps social (avec des mots comme "inadaptés"). 

Un fourre-tout qui n'empêche pas les termes marquant la diminution d'être toujours utilisés, souvent dans une certaine confusion : citons "débile", qui veut dire dans son sens premier "qui manque de force", "invalide", "arriéré", "déficient", etc.

Le cas particulier des enfants

Le XIXe siècle est aussi celui où la protection de l'enfance se constitue. Dans le champ du handicap, des établissements dédiés aux enfants ouvrent, souvent à l'instigation de parents, tandis que le public adulte reste renvoyé, sans distinction, à l'hôpital. 

Ce souci des plus jeunes va amener lui aussi son lot de catégories. La micro-histoire a montré que certaines œuvres accueillant des enfants peuvent être amenées à les classer en "vrais incurables", "demi-incurables" et "incurables curables". Le début du XXe siècle voit apparaître à la faveur des travaux du psychologue Alfred Binet et du psychiatre Théodore Simon la catégorie d'enfants "anormaux", qui se déclinera en "anormaux d'asile" et "anormaux d'école", moyennant des test d'intelligence.

Ici, les enfants sont examinés selon leur capacité à obtenir de bons résultats scolaires. Comme l'a montré Monique Vial, c'est le début d'une conception de l'échec scolaire qui se prolongera dans les années 1940 avec le concept d'enfance "inadaptée", et plus tard avec celui de handicap socioculturel.

L'égalité des chances, une réalité?

Si l'emploi du terme "handicapé" et ensuite de l'expression "personne en situation de handicap" marque un tournant, c'est parce qu'il insiste sur la situation dans laquelle la société place les personnes avec une incapacité. L'objectif est désormais de diminuer la situation de handicap des personnes, en faisant évoluer environnement et représentations.

Mais, dans les faits, le vocabulaire et les politiques publiques n'ont pas réussi "l'inclusion", terme lui aussi récurrent. Pour Jacques-Henri Sticker, les personnes en situation de handicap ne cessent d'être renvoyées de façon péjorative à leur différence, dans une logique de repoussoir, par peur de la part vulnérable logée en chacun de nous. Or l'enjeu n'est pas de gommer la singularité, mais bien d'admettre la différence, et de faire des personnes, quelles qu'elles soient, des parties prenantes du corps social et de les restaurer comme sujets.

Bibliographie

Henri-Jacques Stiker, Corps infirmes et sociétés. Essais d'anthropologie historique, Paris, Dunod, coll. "Idem", 2013.

Charles Gardou, Handicap, une encyclopédie des savoirs, ERES, 2014

Monique Vial et Marie-Anne Hugon. "Anormalité, débilité, inadaptation, handicap socio-culturel, fragilité : une histoire sans cesse recommencée ?", Spécificités, vol. 2, no. 1, 2009.

Roger Salbreux, "La notion de handicap : paradigme des droits de la personne", Le Carnet PSY, vol. 158, no. 9, 2011.

Dominique Dessertine, "La fondation Richard. Des infirmes et incurables aux handicapés rééducables, la recherche d’une activité pour chacun (1853-1970)", Revue d'histoire de la protection sociale, vol. 8, no. 1, 2015. « La fondation Richard. Des infirmes et incurables aux handicapés rééducables, la recherche d’une activité pour chacun (1853-1970) », Revue d'histoire de la protection sociale, vol. 8, no. 1, 2011