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De l'invention des promenoirs au confinement, à quoi bon marcher dans Paris ?

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Le promeneur du Louvre, Paris, 11 avril 2020
Le promeneur du Louvre, Paris, 11 avril 2020
© Getty - Robin Utrecht/SOPA Images/LightRocket

Pendant le confinement, de nombreux citadins ont exploré leur quartier jusque dans ses moindres recoins. Mais qu'y a-t-il à voir dans une ville close ? Les restrictions de circulation imposées par l'épidémie amènent à relire l’histoire d'une pratique sociale née au XVIIIe : la promenade urbaine.

Sur les attestations en vigueur jusqu’au 11 mai, une case permettait de justifier de ce besoin vital : un minimum d'exercice physique. Certains ont ainsi découvert leur quartier, arpentant chaque rue du périmètre autorisé, quand d’autres, plus transgressifs, se sont lancés dans de longues marches à travers des villes vidées de toute circulation et désertées aussi, parfois, par une partie de leur population.

Ainsi, du jour au lendemain, le confinement a révélé la beauté des perspectives qu’offrent la plupart des grandes villes, dégagées des stores qui rompent la verticalité des façades ou des terrasses de cafés qui encombrent les grandes places aux proportions parfaites. A Paris en particulier, la rectitude haussmannienne se laissait admirer dans toute sa pureté. A l’instar de l’historienne Arlette Farge qui confie "J’avais l’impression que l’Opéra était tout content de se montrer enfin !", de nombreux Parisiens ont témoigné sur les réseaux sociaux de ces promenades, à pied ou en vélo, qui leur offraient un panorama inédit.

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À réécouter : Psychogéographie d'un promeneur solitaire

Mais en dehors de cette sensibilité à l’émotion esthétique architecturale, on peut s’interroger sur ce qui constituait le but de la promenade. "Je me proumeine pour me proumener" écrivait Montaigne en 1595 dans Les Essais : marcher est-il donc un but en soi ? La pratique de la promenade urbaine ne se laisse pas saisir facilement, tant les témoignages restent rares à son sujet comme les travaux de chercheurs qui ont essayé de lui rendre sa dimension historique. Fait social s’il en est, certains observateurs étrangers ont même fait de la promenade un trait typiquement français. En 1727, le précepteur prussien Joachim-Christoph Nemeitz écrit dans son Séjour de Paris

Les Français aiment les Promenades. Il y en a à Paris beaucoup de ceux qui n’ayant pas grand-chose à faire, se promènent ordinairement en quelque voiture ou à pied, à la belle saison.

L’historien Olivier Dautresme qui a travaillé sur l’histoire des jardins du Palais-Royal à la fin du XVIIIe siècle, définit ainsi cette pratique hybride, à la croisée du divertissement, de la sociabilité, du commerce parfois, voire d’une activité méditative : "Un temps creux au cours duquel on se laisse saisir par les rencontres, les échanges, les petits incidents qui font le spectacle de la rue. Historiquement, un des plaisirs de la promenade participe de celui de la consommation : vendeurs ambulants de colifichets, échoppes de nourriture, tréteaux de théâtre, etc. Or pendant le confinement, il n’y avait plus rien. La promenade est devenue une anti-promenade."

Que fait-on quand on se promène ?

La situation exceptionnelle que nous venons de vivre donne envie de déplier quelques-unes des caractéristiques de la promenade. Au premier rang desquelles vient la notion de bienfait pour la santé. En 1765, Diderot et d’Alembert dans leur Encyclopédie définissent ainsi la "promenade à pié" : Exercice modéré, composé du mouvement alternatif des jambes & des piés, par lequel on se transporte doucement & par récréation d’un lieu à un autre. Un siècle plus tard, Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues, assure qu'elle facilite la digestion. Là encore, cette association évidente aujourd’hui, qui a mérité qu’elle figure parmi les sorties autorisées en période de crise sanitaire, a-t-elle toujours existé ? 

En dépit de ces prémices d’un discours hygiéniste – qui voit apparaître au XVIIIe siècle des robes raccourcies facilitant le mouvement de la marche ou des souliers plus adaptés aux pavés - l’historienne Arlette Farge, directrice de recherche au CNRS et autrice de Vivre dans la rue à Paris au XVIIIᵉ siècle (Gallimard) décrit au contraire une réalité moins reluisante : "Bonne pour la santé la promenade ? Certainement pas au XVIIIe siècle ! Pourquoi ? A cause de l’odeur ! On équarrissait des animaux le long de la Seine, l’eau de la Bièvre était rouge à cause des tanneries qui teignaient les peaux de moutons ; la ville sent mauvais à un point terrifiant. D’ailleurs, toutes les classes sociales qui peuvent se le permettre fuient à la campagne pour échapper aux odeurs pestilentielles de Paris."

Si déambulation urbaine n’a pas toujours rimé avec promenade de santé, elle ne s’accompagne pas non plus forcément d’un environnement propice à la méditation. Si l’épaisseur du silence a frappé n’importe quel citadin pendant le confinement, au XVIIIe siècle, la ville accompagne déjà quiconque y déambule de sa rumeur incessante. Comme le raconte Arlette Farge encore : "Si vous passiez devant l’Hôtel-Dieu ou la Salpêtrière, vous entendiez les malades ou les internés crier. Et pour ceux qui se rendaient sur les hauts de Saint-Cloud pour voir Paris, à une époque où la ville se donne encore peu en spectacle, et où il n’y a pas encore grand-chose "à voir", de nombreux témoignages racontent que les gens se bouchaient les oreilles en regardant le panorama !"

En revanche, là où promeneurs du XVIIIe siècle et du XXIe siècle à l’ère du coronavirus se rejoignent, c’est dans l’expérience qu’ils ont faite de la nature en ville. "Si pendant le confinement, on a vu réapparaître des canards devant la Comédie Française, au XVIIIe siècle, il y avait des animaux de ferme sur les Champs-Elysées !" rappelle l’historienne Ludivine Bantigny, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'université de Rouen et autrice de La Plus belle avenue du monde. Une histoire sociale et politique des Champs-Élysées (La Découverte, 2020). Un constat que confirme Arlette Farge : "Au XVIIIe siècle, il y a un réel amour de la nature partagé par les Parisiens qui s’exprime au travers de ces jardins de promenades, que ce soit celles du Luxembourg, des Tuileries ou des Champs-Elysées. Des cavaliers peuvent se faire conspuer par la foule parce que leur cheval a abîmé un arbre ou des plantations. Une sorte de conscience écologique avant l’heure ! A cette époque, Paris est encore mi-urbaine, mi-rurale : la Bièvre y coule à ciel ouvert et ce que l’on appelle aujourd’hui les grands boulevards, ou la rue des Fossés Saint-Jacques, sont encore la campagne. On faisait pousser des haricots verts en haut de l’avenue des Gobelins !"

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La promenade, une pratique spontanée, affranchie des codes sociaux ?

Dans l’imaginaire contemporain, la promenade est associée à la liberté et l’évasion. La réalité historique est pourtant tout autre. A l’image de ce que nous avons vécu pendant le confinement où elle s’accompagnait de contraintes strictes, la promenade au XVIIIe siècle n’a rien d’un geste libre et spontané : elle se pratique au contraire selon un ensemble de codes sociaux.

Ainsi, Olivier Dautresme rappelle que des manuels de civilité indiquaient aux promeneurs comment se comporter dans les jardins du Palais Royal : "Si Paris est vu comme un théâtre où chacun joue un rôle, la promenade est le lieu par excellence où cette comédie humaine se donne à voir. Passe-temps d’une société de loisir, élitaire par définition, la promenade vaut parce qu’elle compose un spectacle agréable où les dames vont pour voir et se faire voir."

Pratique sociale codifiée au sein de l’aristocratie ou de la grande bourgeoise jusqu’au XIXe siècle, avec son lot de carrosses, de toilettes et de dames de compagnie, la promenade est aussi paradoxalement le lieu de côtoiement des différentes classes sociales. "Au XVIIIe siècle, les rues de Paris ne connaissent pas la distanciation sociale ! Une foule énorme déambule jour et nuit, toutes classes sociales confondues. Pour les classes populaires, l’espace privé est très réduit, il y a très peu d’intimité, ceux qui travaillent sont en permanence en circulation, allant d'un emploi à un autre, ce qui ne les empêche pas de s’arrêter sur les perrons des églises, aux carrefours, aux tavernes, aux auberges. Quand d’autres catégories sociales se promènent en effet, plutôt dans les espaces dévolus à cette pratique, les jardins, et les boulevards à partir du XIXe siècle" souligne Arlette Farge.

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A l’inverse de ce brassage social intense, se promener dans Paris pendant le confinement consistait à faire l’expérience d’une ville dont certaines catégories sociales étaient tout d’un coup absentes. Dans certains quartiers populaires, certains n’avaient que la rue où aller pour échapper à des appartements trop exigus pour pouvoir y rester à plusieurs toute la journée. Dans d’autres quartiers huppés au contraire, après le départ de leurs habitants vers des résidences secondaires à la campagne, ne restaient dans les rues que les plus marginaux : SDF, toxicomanes, personnes en grande détresse psychique. Soudain, ici et là, le côtoiement de la grande pauvreté se faisait plus cru, alors qu’il est d’ordinaire en partie masqué par l’agitation et le brassage continus de la ville. "Sur les Champs-Elysées, j’ai vu des personnes dont les corps abîmés, bossus, me faisaient penser à des personnages de romans réalistes du XIXe siècle, une vraie pauvreté comme on en rencontre rarement en 2020" raconte Ludivine Bantigny,

S’il n’y a rien à voir, alors peut-être y a-t-il à entendre ?

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle qui bruisse des soubresauts qui conduiront à la Révolution française, "se promener" revêt aussi une dimension politique. Comme le rappelle l’historien Olivier Dautresme : "Au milieu des années 1780, aller au Palais Royal c’est un peu comme aller place de la République pendant Nuit Debout. On sait qu’on va y trouver de l’information - vraie ou fausse - c’est un peu comme un surf sur Twitter. C’est d’ailleurs là que le 12 juillet 1789, l’avocat Camille Desmoulins, juché sur une chaise, harangue la foule… une mobilisation qui va aboutir à la prise de la Bastille deux jours plus tard." 

La promenade urbaine, une façon de se brancher sur la rumeur du monde ? Une analyse que confirme Arlette Farge : "C’est dans la rue qu’on vient chercher les nouvelles, concernant le prix du pain par exemple. Dès qu’il y a une hausse du prix du blé, la rumeur se répand à tout allure, ça fait très réseaux sociaux - grâce aux enfants notamment puisque ce sont eux qui préviennent leurs parents. Vous pouvez avoir des attroupements de rue, ce qui fait très peur à la police qui craint constamment l’émeute et le désordre."

Et pendant le confinement, qu’est devenu cet espace politique de la rue ? Si le commentaire de l’actualité était devenu impossible aux comptoirs des cafés, l’espace public était-il pour autant totalement vidé de prises de parole ? Pas sûr, il suffisait parfois au promeneur de lever les yeux vers les balcons : "J'ai trouvé remarquable ce déplacement de la manifestation du rue vers les banderoles accrochées aux fenêtres, avec leurs slogans, cette façon de ne pas renoncer à une expression sociale et politique, y compris quand on est enclos, et de la tourner vers l’extérieur" confie Ludivine Bantigny.

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Du badaud toujours suspect de prendre part à une émeute que l’on croise dans les archives policières à la veille de la Révolution à Walter Benjamin en passant par la figure poétique du flâneur forgée par Baudelaire au XIXe siècle, chaque époque, depuis le XVIIIe siècle, semble avoir produit son "piéton de Paris". Et le promeneur de ce printemps 2020 alors, qui sait comment les historiens du futur le caractériseront et au moyen de quelles archives ? En attendant le recul historique, peut-être cette citation de Léon-Paul Fargue qui date pourtant de 1964 lui conviendrait-elle ?

S'acharner à être sensible, infiniment sensible, infiniment réceptif. Arriver à n'avoir plus besoin de regarder pour voir. Discerner le murmure des mémoires, le murmure de l'herbe, le murmure des gonds, le murmure des morts. Il s'agit de devenir silencieux pour que le silence nous livre ses mélodies, douleur pour que les douleurs se glissent jusqu'à nous, attente pour que l'attente fasse enfin jouer ses ressorts. Léon-Paul Fargues, Le Piéton de Paris