Publicité

De la Bibliothèque d'Alexandrie à la Bibliothèque de Mossoul, 6 lieux de savoirs disparus

Par
Les pompiers tentent d'endiguer l'incendie qui détruit le Museum de Rio de Janeiro.
Les pompiers tentent d'endiguer l'incendie qui détruit le Museum de Rio de Janeiro.
© AFP - Carl DE SOUZA

Previously. Il est encore impossible d'estimer l'ampleur de la perte de savoirs qui s'est jouée dans l'incendie du Musée national de Rio de Janeiro. Cet épisode n'est malheureusement pas le premier: de la bibliothèque d'Alexandrie aux codex mayas du Yucatán, histoire des trésors de l'humanité à jamais disparus.

Le musée national de Rio de Janeiro renfermait "une mémoire inestimable", a affirmé le président du Brésil, Michel Temer. Des squelettes de dinosaures, des œuvres de l'Egypte antique et des artefacts des civilisations pré-colombiennes ont disparu, détruits par les flammes qui ont rongé le plus grand musée d'Histoire naturelle et anthropologique d'Amérique latine. Impossible de ne pas voir dans cette tragédie une réminiscence d'une des pertes les plus discutées de l'Histoire : celle de la bibliothèque d'Alexandrie et des trésors qu'elle renfermait. Si elle est la plus emblématique, elle n'est pourtant pas la seule à avoir disparu, en emportant avec elle des morceaux du savoir de l'humanité.

Revue de presse internationale
5 min

Le Palais Xianyang, en Chine : le premier autodafé ?

Une peinture chinoise du XVIIIe siècle représentant les livres brûlés et l'exécution des lettrés.
Une peinture chinoise du XVIIIe siècle représentant les livres brûlés et l'exécution des lettrés.

Les bibliothèques disparues le doivent beaucoup, au fil du temps, à une seule et même raison : les pillages des vainqueurs lors des conquêtes militaires et leur volonté de réécrire l'Histoire. Et ce dès le IIIe siècle avant Jésus-Christ, en Chine : en -210, à la mort du deuxième empereur Qin, de nombreuses révoltes éclatèrent au sein de toute la Chine. Un des nombreux seigneurs de guerre se disputant le territoire, Xiang Yu, parvint ainsi à conquérir Xianyang, la capitale de la dynastie Qin, et fit brûler le palais impérial ainsi que les livres qu'il contenait.

Publicité

Les historiens ont du mal à estimer la véracité des faits. D'après les écrits retrouvés, c'est le premier empereur de la dynastie Qin, Qin Shi Huang, qui fut le seul responsable de la disparition des ouvrages, en plus d'avoir fait enterrer vivants 460 lettrés confucéens. Mais les spécialistes remettent en question cette version de l'histoire, le seul ouvrage relatant cette disparition ayant été rédigé par Sima Qian, un officiel de la dynastie Han. Si l'empereur fit exécuter des lettrés et disparaître des ouvrages, il est néanmoins probable que des copies de ces œuvres aient été conservées dans la bibliothèque impériale.

C'est lors de la chute de la dynastie Qin, quand Xiang Yu met à sac la capitale, que les ouvrages de la bibliothèque sont définitivement perdus. Parmi ceux-ci, on compte de nombreux traités philosophiques des "Cent écoles de pensée". Ces ouvrages à jamais disparus réunissaient les réflexions ce qui est considéré comme l'âge d'or de la philosophie chinoise, développée entre 770 et 221 avant J.-C, auquel la dynastie Qin a mis fin en unifiant la Chine. 

En novembre 2014, dans l'émission Tout un Monde, Eric Lefebvre, conservateur au musée Guimet, racontait comment au IIIe siècle avant J.-C., après vingt ans de conquêtes militaires, le premier empereur chinois, Qin Shi Huang, avait unifié le territoire chinois, avant que la dynastie des Han n'enracine les trouvailles de son prédécesseur - système administratif centralisé, même écriture, même monnaie, mêmes poids et mesures - dans le temps : 

Han, le moment fondateur de la Chine (Tout un Monde, 11/11/2014)

30 min

La Bibliothèque d'Alexandrie : incendie ou faillite ? 

Le personnage d'Hypatie d'Alexandrie, dans la bibliothèque, dans le film "Agora".
Le personnage d'Hypatie d'Alexandrie, dans la bibliothèque, dans le film "Agora".
- Mars Distribution

Les historiens se déchirent encore pour savoir comment, au juste, la Bibliothèque d'Alexandrie a bien pu disparaître. Était-ce par le feu, lors de la guerre civile entre César et Pompée en -50 avant J.-C. ? Ou bien plus simplement une forme de gabegie administrative qui aurait conduit, petit à petit, à sa disparition ? Aucune trace de la bibliothèque n'ayant été retrouvée, le mystère demeure, y compris sur la nature des documents qu'elle abritait. On sait cependant qu'ils étaient extrêmement nombreux. C'est un des généraux d'Alexandre, Ptolémée, qui décide de construire en 288 avant J.-C. un musée, dans lequel se trouveront des lieux de savoir et d'enseignements, au rang desquels la fameuse bibliothèque. 

En décembre 2004, dans sa série consacrée à l'histoire de l'Egypte, l'écrivain et journaliste Robert Solé revenait sur cette bibliothèque légendaire :

Cette bibliothèque avait une ambition fantastique : réunir tout le savoir du monde en un même lieu. Evidemment, tout le savoir du monde c'est impossible, mais toute la littérature grecque figurait dans cette bibliothèque, qui était la plus grande de l’Antiquité. Ses dirigeants n'étaient pas trop regardants sur les moyens d'approvisionnement : quand les navires débarquaient à Alexandrie, ils devaient déclarer les rouleaux, les parchemins, tous les ouvrages qui se trouvaient à bord. Ces ouvrages étaient livrés aux copistes, qui les copiaient, puis les restituaient à leurs propriétaires. Ou plus exactement, on gardait les originaux et on renvoyait les copies. C'est ce qu'on appelait joliment "le fonds des navires". 

La Bibliothèque d'Alexandrie (Histoire de l’Egypte, 31/12/2004)

25 min

La bibliothèque d'Alexandrie, telle qu'imaginée sur une gravure du XIXe siècle.
La bibliothèque d'Alexandrie, telle qu'imaginée sur une gravure du XIXe siècle.
- The Memory of Mankind. New Castle.

Le successeur de Ptolémée, Ptolémée II, demande, à en croire Épiphane, à ce que "les grands de ce monde" envoient des œuvres pour garnir le fonds de la bibliothèque. Zénodote d'Ephèse, Aristophane de Byzance, Aristarque de Samohrace se succèdent à la tête de cette bibliothèque publique qui, de 400 000 ouvrages à ses débuts, abritera jusqu'à 700 000 rouleaux, papyrus et autres tablettes d'argile sumériennes.  

Impossible de savoir, cependant, comment cette institution légendaire a réellement disparu. Pour certains historiens, c'est le conflit entre César et Ptolémée qui aurait conduit à l'incendie involontaire du joyau d'Alexandrie. Mais d'autres, comme l'historien Heather Phillips, suggèrent une destruction plus progressive. A ses yeux, les difficultés financières de la ville d'Alexandrie auraient conduit, lentement mais inexorablement, au déclin de la bibliothèque, en même temps que les érudits cessaient de s'y rendre. La destruction finale du lieu, déjà sérieusement abîmé et privé de nombre de ses ouvrages, aurait eu lieu, selon ce dernier, en 639, lorsque les troupes arabes du calife Omar ont assiégé Alexandrie. 

Les Nuits de France Culture
1h 10

Le complexe universitaire de Nâlandâ : 1 500 ans de bouddhisme

Les ruines de l'université de Nâlandâ, dans le nord de l'Inde.
Les ruines de l'université de Nâlandâ, dans le nord de l'Inde.
- Juggadery - Creative Commons

Centre majeur de la pensée indienne, le centre universitaire bouddhiste de Nâlandâ, au Nord de l'Inde, fut créé dès le IIIe siècle avant Jésus-Christ. Il prend son essor au cours du Ve siècle, sous le règne de dynastie Gupta, qui en assurant sa sécurité financière, permet aux érudits de tous horizons de se consacrer non seulement au bouddhisme, mais également à des disciplines profanes comme la médecine, l'astronomie, l'agronomie, les mathématiques ou encore la musique.

Au plus fort de sa renommée, l'université de Nâlandâ accueillait 10 000 moines, dont 1500 enseignants. Bon nombre d'entre-eux venaient du Tibet, de la Chine, de la Corée ou de l'Asie centrale, voire-même d'Indonésie. Les étudiants avaient pour mission d'y recopier des manuscrits. On y étudiait des textes de philosophie comme la Prajnaparamita, la "perfection de la sagesse", mais aussi le Véda ou l'Upanishad. La bibliothèque de Nalanda, nommée Dharma Gunj, la "Montagne de Vérité", était la collection d'ouvrages bouddhistes la plus importante au monde, hébergeant probablement plusieurs centaines de milliers de volumes. 

Au XIIe siècle, alors que le bouddhisme était sur le déclin depuis plusieurs siècles en Inde, la destruction de Nâlandâ est considérée comme ayant porté un coup fatal à cette religion dans la région : en 1193, les envahisseurs musulmans, menés par le général Muhammad Khilji, détruisent et saccagent l'université de Nâlandâ. La légende veut que la bibliothèque ait mis plusieurs mois à brûler...

Nâlandâ sera redécouverte au début du XIXe siècle. Les excavations permettent de dégager des bâtiments, parmi lesquels 14 monastères. Les ruines de ce centre universitaire millénaire sont classées au patrimoine mondial de l'Unesco. 

Les codex mayas : détruits par les conquistadors 

Un extrait de la page 9 du Codex maya de Dresde.
Un extrait de la page 9 du Codex maya de Dresde.
-

Après avoir conquis le Yucatán, au sud est du Mexique, le conquistador espagnol Francisco de Montejo fit venir, à partir de 1545, des missionnaires pour convertir les peuples locaux au christianisme. Parmi ces missionnaires, le moine franciscain Diego de Landa raconte dans son ouvrage "Relation des choses du Yucatán" comment les Mayas, s'ils semblent accepter la religion catholique, continuent secrètement à vénérer leurs anciens dieux et à pratiquer des rituels païens. Pour y mettre fin, Diego de Landa soumet des amérindiens à la question pour obtenir des aveux avant de pratiquer un autodafé en juillet 1562 : il fait alors détruite 27 codex mayas, récupérés dans tout le Yucatán. 

"Nous avons trouvé un grand nombre de livres et les avons brûlés, ce qui les a fait beaucoup souffrir", relate-t-il dans son ouvrage, qui reste malgré tout une des premières études ethnologiques menées sur les Mayas.

Si le chiffre de 27 codex mayas peut paraître dérisoire, il est à comparer avec le nombre de codex lisibles restants : on compte aujourd'hui seulement cinq de ces cahiers rédigés par les scribes de la civilisation maya pré-colombienne. D'autres codex mayas ont été retrouvés, mais demeurent illisibles et sont conservés dans l'espoir qu'un jour, grâce aux technologies modernes, ils puissent enfin être analysés. 

En février 2002, l'émission_Tout un Monde_ proposait de redécouvrir l'histoire des Mayas, revisitée à la lueur des découvertes les plus récentes : 

Derrière les masques : les Mayas (Tout un Monde, 21/02/2012)

58 min

La Bibliothèque impériale de Constantinople, mille ans de savoirs

La prise de Constantinople en 1453
La prise de Constantinople en 1453
- Bibliothèque nationale de France

La Bibliothèque impériale de Constantinople était l’une des plus importantes de l’Antiquité et du Moyen Âge, l’une des dernières à subsister aussi longtemps également. Fondée au début du IVe siècle par l’empereur Constance II, elle a survécu plus de mille ans avant de disparaître en même temps que l’Empire romain d’Orient en 1453, date de la prise de Constantinople par les Ottomans. L’histoire de cette institution est marquée par les destructions, volontaires ou non : incendie en 475, destruction en 1204 lors du sac de la ville à l’occasion de la quatrième croisade et disparition définitive deux siècles plus tard. 

Le travail de transcription voulu par les fondateurs et effectué pendant tout ce temps par des copistes n’a pas été totalement vain : la bibliothèque impériale de Constantinople a permis la diffusion des classiques de la littérature grecque, des écritures saintes ; elle servait aussi de ressource à la famille impériale et à ceux qui travaillaient pour le palais. 

Les historiens savent peu de choses de son apparence, de sa localisation ou des circonstances de sa destruction, ni même s’il existait un seul bâtiment ou plusieurs. "Une loggia en marbre, des bancs et des tables en pierre, une bibliothèque plus luxueuse que la moyenne et dont on ne sait si elle était ouverte au public", écrit l’historien Nigel G. Wilson, qui cite le récit d’un visiteur espagnol à Constantinople en 1437. Le même historien ajoute qu’il est impossible de savoir combien de livres elle contenait.

La Fabrique de l'Histoire
53 min

Les bibliothèques de Mossoul, victimes de l’Etat islamique

Mossoul dévastée après la reprise de la ville par la coalition en 2017
Mossoul dévastée après la reprise de la ville par la coalition en 2017
© Maxppp - Marc-Antoine Pelaez

Les militants du groupe Etat islamique ne s’en prenaient pas seulement aux personnes. A Mossoul, les hommes de Daech ont démoli de nombreux lieux et monuments historiques durant l’occupation de la deuxième ville d’Irak entre 2014 et 2017 : des restes archéologiques datant du VIIIe siècle av. J.-C. et de l’antique Ninive (ville d’Assyrie située dans les faubourgs de l’actuelle Mossoul), des statues et des fresques assyriennes et parthes du musée de la ville, et des livres. Beaucoup de livres.

La bibliothèque de l’université de Mossoul, l’une des plus réputées du Moyen-Orient avant l’occupation, comptait un million de livres, des cartes historiques, d’anciens manuscrits. Certains étaient vieux de plusieurs centaines d’années d’après le directeur, Mohamed Jasim, qui cite un Coran datant du IXe siècle mais aussi beaucoup de livres récents destinés aux étudiants en sciences, en philosophie, en droit, en histoire, etc. Le bâtiment a énormément souffert pendant l’occupation et avant la reprise de la ville, entre bombardements de la coalition et incendies volontaires déclenchés par les djihadistes. Des étudiants se mobilisent aujourd’hui pour sauver les rares ouvrages qui ont survécu aux flammes. Ils ont lancé un appel aux dons également afin de reconstituer un fonds suffisant pour relancer le campus.

Non loin de là, la bibliothèque centrale de Mossoul a aussi été victime de Daech : en février 2015, l’Unesco s’est fait l’écho d’innombrables autodafés à travers la ville et dans la région. Rien que dans cette bibliothèque, 8 000 livres rares sont partis en fumée raconte le responsable du lieu ; les djihadistes auraient utilisé des bombes artisanales pour incendier des manuscrits du XVIIIe siècle, des livres syriens du XIXe siècle, ainsi que de vieilles antiquités qui dataient de plusieurs siècles, des pertes irréparables.